Numéros parus

2017

Page couverture

No 14 (2017): Époque épique

 dirigé par Dominique Combe et Thomas Conrad

Le manifeste Pour une littérature monde, publié en 2007, qui accusait le roman français de se complaire dans l’entre-soi et le narcissisme, paraît avoir fait long feu. Mais, si partial et injuste soit-il, le jugement de Jean Rouaud et Michel Le Bris aura du moins fait entendre la voix épique à travers “la rumeur de ces métropoles exponentielles où se heurtaient, se brassaient, se mêlaient les cultures de tous les continents”. C’est sous le signe de la phrase de Kipling: Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, reprise par Mathias Énard, que peut être placé un large pan de la production romanesque de ces dernières années. Au cinéma, la sortie du Réveil de la force confirme, si besoin était, l’actualité de l’épique. Le fameux “retour au récit” des écritures contemporaines ne s’accompagnerait-il pas d’un “retour à l’épique” ?
En 1981, déjà, la revue Critique plaçait l’ensemble de l’œuvre de Claude Simon sous le double signe, éminemment politique, de “la terre” et de “la guerre”. Les archétypes hérités de l’Iliade, de l’Odyssée et de l’Énéide, aussi bien que des grands récits historiques ou religieux, continuent à hanter les romanciers contemporains.
C’est encore de pays et de territoires à parcourir, à conquérir ou à administrer, que rêvent les aventuriers ou voyageurs d’Olivier Rolin, Patrick Deville, Sylvain Tesson ou Maylis de Kerangal, dans Naissance d’un pont. Ces auteurs, “amoureux de cartes et d’estampes”, partagent la lecture de Jules Verne, Jack London, Blaise Cendrars ou Joseph Conrad, aussi bien que la mémoire des grands westerns. Antoine Volodine, Tierno Monénembo ou Laurent Gaudé mettent en scène des combattants épuisés, des souverains de royaumes lézardés ou d’empires menacés. Pour les exilés, les migrants et les populations déplacées d’une rive à l’autre de la Méditerranée ou de l’Atlantique, dans les romans de Dany Laferrière ou Fatou Diomé, se pose “l’énigme du retour”. Car la traversée conduit souvent à une plongée dans le “ventre de l’Atlantique”, à une Odyssée sans retour. L’épopée des “vaincus” évoquée par Édouard Glissant dans Poétique de la Relation est ainsi au cœur de nombreux romans, qui font puissamment résonner l’actualité. La guerre et la révolution, bien sûr, reviennent de manière obsessionnelle - qu’il s’agisse des deux guerres mondiales, de l’Algérie ou du Viet-Nam, de Che Guevara, de mai 68, du Rwanda, de la Bosnie ou, depuis 2001, de la “guerre contre la terreur”.


2016

Page couverture

No 13 (2016): Fictions de l'intériorité

dirigé par Alexandre Gefen et Dominique Rabaté

« Il n’y a aucune psychologie à supposer sur cette terre. Devenir individuel, c’est désirer, devenir conflictuel, devenir divisible infiniment, sans répit. Devenir de plus en plus déchiré », écrit Pascal Quignard. Il semblerait en effet qu’avec l’avènement d’un roman du réel, ouvertement documentaire et polyphonique, soulignant l’étrangeté, l’opacité, la mobilité et la pluralité du moi, lorsque ce n’est pas sa monstruosité, interrogeant avec scepticisme la question de l’identité narrative, la question de l’intériorité se soit profondément transformée, au point qu’elle puisse se dire comme celle d’une intériorité sans intériorité. Mais si le roman moderne est indissociable de formes pour dire dans sa complexité la vie intérieure, c’est qu’elle n’a sans doute pas disparu dans le monde aplati des récits contemporains, de leurs voix diffractées et spéculatives, où l’on peine parfois à discerner les frontières de la réalité et de ses représentations, de l’intime et de l’extime, du moi et de l’autre. Ne la retrouve-t-on pas lorsque le roman devient un lieu de réflexion sur la morale ordinaire et extraordinaire, une source de savoir sur le monde, que l’on pense aux polyphonies intérieures de Maylis de Kérangal ou Mathias Énard ? N’est-elle pas l’enjeu de récits qui explorent, avec d’autres problématiques que celles de la phénoménologie, la question des émotions, des affects et du sensible ? Qu’en est-il aussi des tentatives d’explorer la psyché des sans paroles, des marginaux ? Quelles sont les formes proposées par des écrivains aussi variés qu’Olivier Cadiot, Régis Jauffret, François Bon, Chloé Delaume, Olivia Rosenthal, Marie NDiaye notamment pour pénétrer et restituer ces voix ? Qu’en est-il de l’héritage d’écrivains comme Sarraute et Simon dont les propositions de psycho-récit ont pu faire objet d’exclusion dans un certain Nouveau Roman jouant la surface contre la profondeur ? Existe-il des propositions propres à la francophonie  nourries de formulations particulières de l’identité intérieure ? Et que vient répondre la littérature aux sciences cognitives, qui semblent s’imposer comme paradigme scientifique dominant pour interpréter nos âmes ?

C’est donc à cette « vie psychique » que ce dossier veut se consacrer. On se tournera pas ici vers les écritures du Moi – objet du numéro 4 de la revue – quelles soient directement autobiographiques ou auto-fictionnelles : il s’agira plutôt de voir ce que le roman écrit en français a pu proposer comme solutions techniques à la représentation littéraire de la vie mentale. C’est du côté du renouvellement du monologue, dans les finalités de la polyphonie, dans l’analyse du jeu énonciatif des subjectivités, dans l’effort pour dire le secret d’une individualité que nous chercherons les pistes d’une réflexion sur cet aspect fondamental de l’art du roman. Le souci de la vie intérieure ne signifie pas forcément le retour aux bonnes vieilles méthodes du roman psychologique traditionnel et ce sont des usages nouveaux que nous voulons mettre en lumière, quand bien même ils s’inscriraient dans une filiation ou dans un intertexte littéraire révélateur. Une telle perspective permettra d’interroger des œuvres variées, et on peut ajouter aux noms déjà cités ceux d’Arno Bertina, Nicole Caligaris, Jean-Paul Goux, Michel Houellebecq, Marie-Hélène Lafon, Hélène Lenoir, Laurent Mauvignier, Patrick Modiano, Wajdi Mouawad, Antoine Volodine, Julie Wolkenstein, etc.

12 juin 2016 : Ce numéro est bouclé le jour même de la tuerie du Pulse à Orlando. Le Conseil de Rédaction de Fixxionle dédie à toutes les victimes d'une certaine folie meurtrière dont les cibles restent partout d'abord la liberté et l'amour de la vie. In

No 12 (2016): Homosexualités et fictions en France de 1981 à nos jours

dirigé par Éric Bordas et Owen Heathcote

Le 27 juillet 1982, le gouvernement socialiste français abrogeait l’article 331, alinéa 2, du Code pénal datant de l’Occupation et permettant de punir “d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 60 à 20 000 francs toute personne qui aura commis un acte impudique ou contre-nature avec un individu mineur du même sexe” – une disposition qui n’existait pas pour les actes hétérosexuels. Le 25 juin 1984, Michel Foucault mourait à Paris du sida.

Le début des années 80 voit ainsi s’ouvrir pour les homosexuels et les lesbiennes en France une période qui pourrait s’annoncer heureuse grâce à une volonté politique explicite, une période de reconnaissance, mais qui est presque aussitôt rattrapée par le mystère d’une nouvelle maladie mortelle frappant les seuls hommes homosexuels. Les deux évènements sont étroitement liés dans l’histoire des représentations, l’accès aux discours et l’affirmation d’une identité que l’on commence à dire “gay et lesbienne”.

2016 : Le sida reste une maladie incurable associée prioritairement à l’homosexualité masculine, et le gouvernement français, de nouveau socialiste, s’illustre par ses hésitations autour du mariage “des personnes homosexuelles” et leur droit à l’adoption ou la procréation médicalement assistée, prouvant par là même, et en rappel de la bataille du PACS de 1999, que les questions homosexuelles sont devenues des enjeux politiques majeurs et récurrents du pays, de ceux qui font gagner ou perdre des élections.

La politisation explicite de l’identité homosexuelle publique (et des discours homosexuels revendiqués comme tels, ou des discours sur l’homosexualité) telle qu’elle s’instaure durablement en France à partir de 1981 sert d’axe thématique et chronologique au présent volume consacré aux représentations de ce moment (ou représentations dans ce moment) encore en cours par l’expérience de la fiction. Parce que ces années ont vu en France et continuent à voir une exceptionnelle production de livres, de films, de photographies, d’expressions discursives de tout genre et toute forme qui installent durablement le sujet homosexuel comme une référence sociétale et politique. À cet égard, la France et ses dirigeants rejoignent alors une évolution intellectuelle et une orientation politique qui étaient déjà largement actives dans les pays anglo-saxons ou d’Europe du Nord de culture protestante : ce pourquoi certains discours de la culture et des représentations venus de l’étranger, et en particulier des États-Unis, toujours en avance sur les politiques, ont eu et ont encore autant d’importance et d’influence en France.

Représentations : affirmations et interrogations d’une identité politique (place de l’un/l’une dans la cité) sexuée intempestive, discutée, par les pratiques de discours de la fiction ; la communication se fait par le truchement d’une configuration langagière et culturelle. Fiction : modalisation modélisante de discours inscrite explicitement dans des références imaginaires construites et posées par le sujet racontant – la fiction implique le récit comme discours fondateur dans la durée. En somme, dans le cadre de cette chronologie historiquement privilégiée et fortement dramatisée, on se propose d’envisager l’homosexualité comme expérience de fiction (et de discours).

Dans la mesure où tout roman sur l’homosexualité reste toujours reçu comme un livre d’homosexuel, comme un “aveu” de l’auteur (et il en va exactement de même avec les films), le choix de la fiction peut sembler un détour, un artifice qui n’aurait pour fonction que de rendre lisible et acceptable une expérience qui, sans cette médiation d’une représentation par la fiction, resterait au rayon des déclarations impudiques et anecdotiques. Car le “roman homosexuel”, c’est-à-dire, le récit de vie d’un homosexuel, est irréductiblement lu (et écrit ?) comme une autobiographie plus ou moins libre – voir la déclaration lapidaire de Dominique Fernandez en 2012 : “Cette règle : un roman gay ne peut être que l’œuvre d’un gay, a perduré pendant tout le XXe siècle, et je ne pense pas qu’elle soit caduque aujourd’hui”. Tel est le paradoxe du pacte fictionnel du discours homosexuel, forme de réponse au pacte autobiographique hétérosexuel auquel il veut échapper pour récuser l’obligation de la “confession” explicite.  Et, précisément, au moment où, après des décennies d’incertitudes et d’hésitations stylistiques (des caricatures malveillantes des comiques populaires aux compassions empathiques des humanitaires populistes), l’histoire l’admet enfin comme sujet politique de référence, puisqu’il y a désormais un vote des homosexuels, le sujet homosexuel s’invente et se politise en (s’)inventant une histoire par la fiction et une représentation de cette histoire autant qu’une histoire comme représentation, dont il est le principe et le vecteur et dont il entend faire une épreuve de liberté et de résistance aux discours autres – on reconnaît là l’héritage de Jean Genet, mort en 1986 après avoir rompu son long silence narratif en rédigeant Un captif amoureux, texte qui réinvente un espace et un territoire de la fiction puissamment politisés par la pratique d’une écriture autobiographique comme expérience d’engagement.


2015

No 11 (2015): Écopoétiques

dirigé par Alain Romestaing, Pierre Schoentjes et Anne Simon

No 10 (2015): Le polar

dirigé par Jean Kaempfer et André Vanoncini

2014

No 9 (2014): Fiction et virtualité(s)

dirigé par Anne Besson et Richard Saint-Gelais

No 8 (2014): Fiction et savoirs de l'art

dirigé par Dominique Vaugeois et Johnnie Gratton

2013

No 7 (2013): Ecrivains-cinéastes

dirigé par Jean-Louis Jeannelle et Margaret C. Flinn

No 6 (2013): Fiction et démocratie

dirigé par Emilie Brière et Alexandre Gefen

2012

No 5 (2012): Chanson / fiction

dirigé par Bruno Blanckeman et Sabine Loucif

No 4 (2012): Fictions de soi

dirigé par Barbara Havercroft et Michael Sheringham

2011

No 3 (2011): L'écrivain devant les langues

dirigé par Dominique Combe et Michel Murat

No 2 (2011): Trouver à qui parler

dirigé par Wolfgang Asholt et Dominique Viart

2010

No 1 (2010): Micro / Macro

dirigé par Dominique Rabaté et Pierre Schoentjes