Numéros parus

2017

Page couverture

No 14 (2017): Époque épique

 

Le manifeste Pour une littérature monde, publié en 2007, qui accusait le roman français de se complaire dans l’entre-soi et le narcissisme, paraît avoir fait long feu. Mais, si partial et injuste soit-il, le jugement de Jean Rouaud et Michel Le Bris aura du moins fait entendre la voix épique à travers “la rumeur de ces métropoles exponentielles où se heurtaient, se brassaient, se mêlaient les cultures de tous les continents”. C’est sous le signe de la phrase de Kipling: Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, reprise par Mathias Énard, que peut être placé un large pan de la production romanesque de ces dernières années. Au cinéma, la sortie du Réveil de la force confirme, si besoin était, l’actualité de l’épique. Le fameux “retour au récit” des écritures contemporaines ne s’accompagnerait-il pas d’un “retour à l’épique” ?
En 1981, déjà, la revue Critique plaçait l’ensemble de l’œuvre de Claude Simon sous le double signe, éminemment politique, de “la terre” et de “la guerre”. Les archétypes hérités de l’Iliade, de l’Odyssée et de l’Énéide, aussi bien que des grands récits historiques ou religieux, continuent à hanter les romanciers contemporains.
C’est encore de pays et de territoires à parcourir, à conquérir ou à administrer, que rêvent les aventuriers ou voyageurs d’Olivier Rolin, Patrick Deville, Sylvain Tesson ou Maylis de Kerangal, dans Naissance d’un pont. Ces auteurs, “amoureux de cartes et d’estampes”, partagent la lecture de Jules Verne, Jack London, Blaise Cendrars ou Joseph Conrad, aussi bien que la mémoire des grands westerns. Antoine Volodine, Tierno Monénembo ou Laurent Gaudé mettent en scène des combattants épuisés, des souverains de royaumes lézardés ou d’empires menacés. Pour les exilés, les migrants et les populations déplacées d’une rive à l’autre de la Méditerranée ou de l’Atlantique, dans les romans de Dany Laferrière ou Fatou Diomé, se pose “l’énigme du retour”. Car la traversée conduit souvent à une plongée dans le “ventre de l’Atlantique”, à une Odyssée sans retour. L’épopée des “vaincus” évoquée par Édouard Glissant dans Poétique de la Relation est ainsi au cœur de nombreux romans, qui font puissamment résonner l’actualité. La guerre et la révolution, bien sûr, reviennent de manière obsessionnelle - qu’il s’agisse des deux guerres mondiales, de l’Algérie ou du Viet-Nam, de Che Guevara, de mai 68, du Rwanda, de la Bosnie ou, depuis 2001, de la “guerre contre la terreur”.


2016

Page couverture

No 13 (2016): Fictions de l'intériorité

« Il n’y a aucune psychologie à supposer sur cette terre. Devenir individuel, c’est désirer, devenir conflictuel, devenir divisible infiniment, sans répit. Devenir de plus en plus déchiré », écrit Pascal Quignard. Il semblerait en effet qu’avec l’avènement d’un roman du réel, ouvertement documentaire et polyphonique, soulignant l’étrangeté, l’opacité, la mobilité et la pluralité du moi, lorsque ce n’est pas sa monstruosité, interrogeant avec scepticisme la question de l’identité narrative, la question de l’intériorité se soit profondément transformée, au point qu’elle puisse se dire comme celle d’une intériorité sans intériorité. Mais si le roman moderne est indissociable de formes pour dire dans sa complexité la vie intérieure, c’est qu’elle n’a sans doute pas disparu dans le monde aplati des récits contemporains, de leurs voix diffractées et spéculatives, où l’on peine parfois à discerner les frontières de la réalité et de ses représentations, de l’intime et de l’extime, du moi et de l’autre. Ne la retrouve-t-on pas lorsque le roman devient un lieu de réflexion sur la morale ordinaire et extraordinaire, une source de savoir sur le monde, que l’on pense aux polyphonies intérieures de Maylis de Kérangal ou Mathias Énard ? N’est-elle pas l’enjeu de récits qui explorent, avec d’autres problématiques que celles de la phénoménologie, la question des émotions, des affects et du sensible ? Qu’en est-il aussi des tentatives d’explorer la psyché des sans paroles, des marginaux ? Quelles sont les formes proposées par des écrivains aussi variés qu’Olivier Cadiot, Régis Jauffret, François Bon, Chloé Delaume, Olivia Rosenthal, Marie NDiaye notamment pour pénétrer et restituer ces voix ? Qu’en est-il de l’héritage d’écrivains comme Sarraute et Simon dont les propositions de psycho-récit ont pu faire objet d’exclusion dans un certain Nouveau Roman jouant la surface contre la profondeur ? Existe-il des propositions propres à la francophonie  nourries de formulations particulières de l’identité intérieure ? Et que vient répondre la littérature aux sciences cognitives, qui semblent s’imposer comme paradigme scientifique dominant pour interpréter nos âmes ?

C’est donc à cette « vie psychique » que ce dossier veut se consacrer. On se tournera pas ici vers les écritures du Moi – objet du numéro 4 de la revue – quelles soient directement autobiographiques ou auto-fictionnelles : il s’agira plutôt de voir ce que le roman écrit en français a pu proposer comme solutions techniques à la représentation littéraire de la vie mentale. C’est du côté du renouvellement du monologue, dans les finalités de la polyphonie, dans l’analyse du jeu énonciatif des subjectivités, dans l’effort pour dire le secret d’une individualité que nous chercherons les pistes d’une réflexion sur cet aspect fondamental de l’art du roman. Le souci de la vie intérieure ne signifie pas forcément le retour aux bonnes vieilles méthodes du roman psychologique traditionnel et ce sont des usages nouveaux que nous voulons mettre en lumière, quand bien même ils s’inscriraient dans une filiation ou dans un intertexte littéraire révélateur. Une telle perspective permettra d’interroger des œuvres variées, et on peut ajouter aux noms déjà cités ceux d’Arno Bertina, Nicole Caligaris, Jean-Paul Goux, Michel Houellebecq, Marie-Hélène Lafon, Hélène Lenoir, Laurent Mauvignier, Patrick Modiano, Wajdi Mouawad, Antoine Volodine, Julie Wolkenstein, etc.

12 juin 2016 : Ce numéro est bouclé le jour même de la tuerie du Pulse à Orlando. Le Conseil de Rédaction de Fixxionle dédie à toutes les victimes d'une certaine folie meurtrière dont les cibles restent partout d'abord la liberté et l'amour de la vie. In

No 12 (2016): Homosexualités et fictions en France de 1981 à nos jours

dirigé par Éric Bordas et Owen Heathcote

Le 27 juillet 1982, le gouvernement socialiste français abrogeait l’article 331, alinéa 2, du Code pénal datant de l’Occupation et permettant de punir “d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 60 à 20 000 francs toute personne qui aura commis un acte impudique ou contre-nature avec un individu mineur du même sexe” – une disposition qui n’existait pas pour les actes hétérosexuels. Le 25 juin 1984, Michel Foucault mourait à Paris du sida.

Le début des années 80 voit ainsi s’ouvrir pour les homosexuels et les lesbiennes en France une période qui pourrait s’annoncer heureuse grâce à une volonté politique explicite, une période de reconnaissance, mais qui est presque aussitôt rattrapée par le mystère d’une nouvelle maladie mortelle frappant les seuls hommes homosexuels. Les deux évènements sont étroitement liés dans l’histoire des représentations, l’accès aux discours et l’affirmation d’une identité que l’on commence à dire “gay et lesbienne”.

2016 : Le sida reste une maladie incurable associée prioritairement à l’homosexualité masculine, et le gouvernement français, de nouveau socialiste, s’illustre par ses hésitations autour du mariage “des personnes homosexuelles” et leur droit à l’adoption ou la procréation médicalement assistée, prouvant par là même, et en rappel de la bataille du PACS de 1999, que les questions homosexuelles sont devenues des enjeux politiques majeurs et récurrents du pays, de ceux qui font gagner ou perdre des élections.

La politisation explicite de l’identité homosexuelle publique (et des discours homosexuels revendiqués comme tels, ou des discours sur l’homosexualité) telle qu’elle s’instaure durablement en France à partir de 1981 sert d’axe thématique et chronologique au présent volume consacré aux représentations de ce moment (ou représentations dans ce moment) encore en cours par l’expérience de la fiction. Parce que ces années ont vu en France et continuent à voir une exceptionnelle production de livres, de films, de photographies, d’expressions discursives de tout genre et toute forme qui installent durablement le sujet homosexuel comme une référence sociétale et politique. À cet égard, la France et ses dirigeants rejoignent alors une évolution intellectuelle et une orientation politique qui étaient déjà largement actives dans les pays anglo-saxons ou d’Europe du Nord de culture protestante : ce pourquoi certains discours de la culture et des représentations venus de l’étranger, et en particulier des États-Unis, toujours en avance sur les politiques, ont eu et ont encore autant d’importance et d’influence en France.

Représentations : affirmations et interrogations d’une identité politique (place de l’un/l’une dans la cité) sexuée intempestive, discutée, par les pratiques de discours de la fiction ; la communication se fait par le truchement d’une configuration langagière et culturelle. Fiction : modalisation modélisante de discours inscrite explicitement dans des références imaginaires construites et posées par le sujet racontant – la fiction implique le récit comme discours fondateur dans la durée. En somme, dans le cadre de cette chronologie historiquement privilégiée et fortement dramatisée, on se propose d’envisager l’homosexualité comme expérience de fiction (et de discours).

Dans la mesure où tout roman sur l’homosexualité reste toujours reçu comme un livre d’homosexuel, comme un “aveu” de l’auteur (et il en va exactement de même avec les films), le choix de la fiction peut sembler un détour, un artifice qui n’aurait pour fonction que de rendre lisible et acceptable une expérience qui, sans cette médiation d’une représentation par la fiction, resterait au rayon des déclarations impudiques et anecdotiques. Car le “roman homosexuel”, c’est-à-dire, le récit de vie d’un homosexuel, est irréductiblement lu (et écrit ?) comme une autobiographie plus ou moins libre – voir la déclaration lapidaire de Dominique Fernandez en 2012 : “Cette règle : un roman gay ne peut être que l’œuvre d’un gay, a perduré pendant tout le XXe siècle, et je ne pense pas qu’elle soit caduque aujourd’hui”. Tel est le paradoxe du pacte fictionnel du discours homosexuel, forme de réponse au pacte autobiographique hétérosexuel auquel il veut échapper pour récuser l’obligation de la “confession” explicite.  Et, précisément, au moment où, après des décennies d’incertitudes et d’hésitations stylistiques (des caricatures malveillantes des comiques populaires aux compassions empathiques des humanitaires populistes), l’histoire l’admet enfin comme sujet politique de référence, puisqu’il y a désormais un vote des homosexuels, le sujet homosexuel s’invente et se politise en (s’)inventant une histoire par la fiction et une représentation de cette histoire autant qu’une histoire comme représentation, dont il est le principe et le vecteur et dont il entend faire une épreuve de liberté et de résistance aux discours autres – on reconnaît là l’héritage de Jean Genet, mort en 1986 après avoir rompu son long silence narratif en rédigeant Un captif amoureux, texte qui réinvente un espace et un territoire de la fiction puissamment politisés par la pratique d’une écriture autobiographique comme expérience d’engagement.


2015

Écopoétiques

No 11 (2015): Écopoétiques

dirigé par Alain Romestaing, Pierre Schoentjes et Anne Simon

Les enjeux environnementaux, à commencer par le réchauffement climatique qui vient de recevoir une attention médiatique toute particulière du fait de l’organisation à Paris de la COP21, se sont imposés au premier plan de la réflexion contemporaine. La prise de conscience dans ce domaine s’est amorcée progressivement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avant de connaître une accélération dans les années quatre-vingt. Portée initialement par un courant protestataire dont témoigne toujours en France le positionnement politique des partis qui se réclament de l’écologie, la problématique environnementale s’est imposée aujourd’hui au plus grand nombre. À une époque de méfiance envers les idéologies politiques, l’écologie constitue sans doute la plus grande utopie fédératrice… d’autant que sous un même label elle se décline des manières les plus diverses.

Notre regard sur la nature a profondément changé dans la seconde moitié du XXe siècle, notamment du fait de la disparition de la société rurale que la France a été pendant des siècles. Pour le plus grand nombre, “l’environnement” est venu remplacer ce qui un jour avait été des lieux où vivaient des communautés paysannes. Le lien est désormais plus lâche avec le “pays”, espace arraché à un monde sauvage qui l’innerve encore ; mais ce relâchement permet un élargissement à une multitude d’espaces, villes comprises.

La transformation des paysages, l’épuisement des ressources naturelles, la pollution induite par notre consumérisme, la menace de disparition pesant sur de nombreuses espèces – voire la disparition de quelques-unes – et la remise en cause de la notion de nature opposée à la culture, sans oublier la mondialisation des enjeux : ce sont là autant de bouleversements ayant marqué les écrivains qui considèrent autrement, désormais, les lieux réputés sauvages et nos manières d’habiter le monde. Si Romain Gary, d’abord, et Jean-Marie G. Le Clézio, plus tard, apparaissent comme des précurseurs, nombreux sont les auteurs qui font résonner la problématique de l’environnement. Ces explorateurs des marges, dont celles du texte littéraire réputé clos sur lui-même jusqu’aux années quatre-vingt, se sont ouverts à des biotopes en rapide mutation et plus ou moins imprégnés de l’activité humaine, qu’ils soient sauvages, ruraux ou urbains. Leur arpentage relève souvent de la rêverie et du débord, de l’errance en des friches et des zones qui ne sont des “non-lieux” que pour les cadastres administratifs. En tant qu’écrivains, ils sont mobiles également sur le plan des genres littéraires, oscillant entre romans et essais, autobiographies, journaux et autres carnets nomades.


Page couverture

No 10 (2015): Le roman policier français contemporain

dirigé par Jean Kaempfer et André Vanoncini

Le roman policier est en état d’expansion épidémique. Il s’empare de tous les sujets, de toutes les époques, de tous les pays, de tous les supports narratifs. Il s’infiltre dans les répertoires thématiques et formels de la littérature non policière dont il se fait phagocyter à son tour. C’est que la fusée du polar, décollée au XIXsiècle, n’a cessé d’augmenter la puissance de ses étages propulsifs. Le passage du XXe au XXIe siècle le voit atteindre des chiffres de production proprement astronomiques, de sorte que son explosion en plein vol ne peut plus être exclue.
Le phénomène mérite certes une réflexion d’ordre global. Il exige cependant aussi une approche restrictive pour d’évidentes raisons quantitatives et qualitatives. En se donnant pour cadre le roman policier français contemporain, le présent numéro de Fixxion a voulu réunir un ensemble d’études sur des œuvres policières émergées entre 1980 et le moment actuel. Ce choix permet d’une part de s’appuyer sur le socle historique qui demeure le plus original à côté de la tradition anglo-saxonne du genre. Il invite d’autre part à tenir compte de toute une création en langue française dont les auteurs, les contenus – et souvent les deux à la fois – n’appartiennent pas à l’Hexagone : le Maghreb et l’Afrique subsaharienne se sont ouverts à la curiosité d’enquêteurs autochtones alors que le globe entier offre des scènes de crime à l’observation d’auteurs francophones européens et autres.