“Tout ce que vous venez de lire est faux – ou à peu près” : mensonge, mauvaise foi et mystification dans Scherbius (et moi) d’Antoine Bello
1 La carrière d’Antoine Bello commence par une mystification : alors qu’il postule pour un concours de nouvelles, ne sachant laquelle soumettre au comité, il en envoie deux, l’une signée de son nom, l’autre de celui de son frère. Il reçoit quelque temps après un coup de fil lui annonçant sa victoire ; son interlocuteur, au moment de raccrocher, lui demande si, par hasard, il connaît celui qui a obtenu la troisième place, qui porte le même nom que lui[1]. Ne sachant plus quelle nouvelle il avait envoyée sous quel nom, hésitant à dévoiler le pot aux roses, l’auteur raconte s’être dit : “Je ne vais quand même pas commencer ma carrière par une imposture”, avant de tout avouer – et de remporter les deux prix[2]. Cet acte de bonne foi prouve avec éclat qu’il ne faut pas confondre auteur et narrateur, ni auteur et œuvre : si Antoine Bello a refusé d’ouvrir son expérience d’écrivain sous le signe de l’imposture, ce n’était pas pour abandonner la mystification, puisque tous ses romans traitent, d’une manière ou d’une autre, de l’imposture, du mensonge ou de la mauvaise foi (souvent des trois à la fois), qu’ils en soient le sujet, le mode narratif, ou les deux. Dans la constellation de personnages menteurs, de mauvaise foi, de narrateurs peu ou non fiables, se trouve le personnel romanesque du dernier[3] roman d’Antoine Bello : Scherbius (et moi).
2 Le roman se présente comme six éditions successives du récit, sous la plume d’un psychiatre, Maxime Le Verrier, de la vie de l’imposteur Scherbius[4]. Dans la première édition, Le Verrier relate les impostures auxquelles Scherbius lui confie s’être livré, le médecin tentant de poser un diagnostic sur cette personnalité singulière. Heureux hasard, il se trouve qu’il a fait sa thèse sur les troubles de la personnalité multiple, de sorte que la fin de la première édition lui permet d’affirmer triomphalement que Scherbius “souffre […] d’un mal rarissime et, partant, peu connu : le trouble de la personnalité multiple (TPM), un désordre mental dans lequel plusieurs identités distinctes se disputent le contrôle de l’individu”[5] ; cela n’infirme en rien le fait que Scherbius est un imposteur, puisqu’“il n’est ni le premier imposteur, ni la première personnalité multiple, il est le premier imposteur à personnalités multiples” (SEM 152). Voilà déjà de quoi alimenter une réflexion sur la représentation de l’imposture et du mensonge en littérature. Les choses prennent un nouveau tour quand, à l’ouverture de la deuxième édition, le lecteur peut lire : “Tout ce que vous venez de lire est faux – ou à peu près” (SEM 165). Il apprend alors que Scherbius, en bon imposteur, n’a cessé de mentir à Le Verrier en se faisant passer pour un TPM afin de le leurrer. Reconfigurant sa posture, le lecteur en adopte alors une méfiante, suscitée par ce mensonge diégétique fondateur mais aussi par le fait que le narrateur, Le Verrier, fait montre d’une naïveté et d’une mauvaise foi qui rendent également sa parole suspecte. Enfin, le dénouement du roman invite à douter, en sus des personnages et du narrateur, du romancier lui-même, puisque tout laisse à penser que la dernière édition a été composée par Scherbius et non par Le Verrier.
3 De la sorte, ce roman sur un imposteur, qui met aux prises un sujet menteur racontant son histoire et, pour la retranscrire, un narrateur de mauvaise foi et naïf – non fiable, donc – met en place des dispositifs textuels qui créent une fiction elle-même possiblement menteuse. Si tout ce que nous avons lu, ou presque, est faux, quelle expérience de lecture avons-nous faite, qu’avons-nous même lu et quelle leçon de lecture en tirer ? Dans un tel cadre, les lecteurs, comme les personnages, ne peuvent se fier à rien, sinon à leur propre interprétation et à leur émancipation des cadres habituels de la lecture, auxquelles invite la fabrique même du texte.
4 Nous verrons qu’Antoine Bello met en place un système de personnages et de narrateurs qui jette le doute sur toute parole offerte à la lecture, de sorte que le lecteur ne sait ni qui parle de quoi, ni qui écrit qui, ni même ce qu’il lit ; cette instabilité de la parole l’engage à nous adresser une sorte de leçon de lecture, et pourquoi pas de narratologie.
Qui croire ? Le psychiatre et l’imposteur
5 Comme souvent chez Antoine Bello, les personnages de mauvaise foi ou peu crédibles affluent, se mesurent les uns aux autres et se réfléchissent mutuellement. À la non-fiabilité des personnages s’ajoute celle de l’instance diégétique, le narrateur. De même que le narrateur amnésique d’Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet affrontait le supposé menteur et assassin Claude Brunet, le narrateur de Scherbius et moi, le psychiatre Maxime Le Verrier, se mesure à son patient, l’imposteur Scherbius. Or, l’un et l’autre apparaissent comme difficilement crédibles, selon des modalités différentes et évolutives, mais qui se répondent[6].
6 Le peu de fiabilité qu’on peut accorder à Scherbius est constitutive du personnage : Le Verrier le traite en raison de son statut d’imposteur, parce qu’après maintes mystifications, il s’est fait passer pour un diplomate censé accueillir un président africain à Villacoublay ; pour échapper à la prison, il doit suivre un traitement psychiatrique. La première édition égrène avec délectation le récit par Scherbius de ses nombreuses impostures[7] ; il les raconte complaisamment à Le Verrier, prompt à les collecter et les commenter doctement, jusqu’à proposer un diagnostic pour son patient – celui de TPM. Face à un tel étalage de mystifications, il paraît difficile de croire le récit que l’imposteur donne de sa vie, selon le paradoxe bien connu du menteur, ou d’Épiménide le Crétois[8] ; à Le Verrier qui lui demande s’il lui a menti et pourquoi, Scherbius répond d’ailleurs : “À quoi vous attendiez-vous de la part d’un imposteur ?” (SEM 166). Le narrateur dans la diégèse[9], celui qui fournit la matière du texte de Le Verrier, est donc d’emblée identifié comme non fiable par le lecteur méfiant.
7 Par le lecteur méfiant certes mais pas par Le Verrier qui, désireux par-dessus tout de se faire un nom dans la psychiatrie et de partager avec le monde entier son diagnostic, ne remet en aucun cas en question les récits de Scherbius :
J’ai rapporté aussi fidèlement que possible les confidences de Scherbius, en gardant pour moi les incohérences, voire les erreurs factuelles que je décelais. […] Je pars du principe que mes patients n’ont rien à cacher. S’il leur arrive de mentir, c’est à leur insu. […] Un patient n’a rien à gagner à tromper son médecin, a fortiori quand il paie les consultations de sa poche.
Pendant deux mois, Scherbius a vidé son sac. Pas une fois je n’ai mis en doute la véracité de ses propos. (SEM 95)
8 Il ajoute, plus loin : “Les psychiatres, pour leur malheur, n’ont d’autre choix que de faire confiance à leur patient” (SEM 183). Postulats confondants de naïveté pour un psychiatre, censé sonder l’humain ? Mauvaise foi destinée à se rattraper auprès du lecteur ? Dans tous les cas, le médecin ne peut apparaître sérieux avec de tels propos – qui, en plus, éveillent la méfiance du lecteur ; malgré son dessillement, Le Verrier continuera régulièrement de se faire leurrer par Scherbius. Le lecteur ne peut donc que se méfier du narrateur, dont la compétence en tant que psychiatre est vite entachée, au point qu’il peut être vu lui aussi comme un imposteur fondant son succès académique et médiatique sur un diagnostic faux, soufflé par un patient bien décidé à le ridiculiser. Quand il le reconnaît lui-même, c’est pourtant par une formule qui rend douteuse l’authenticité de son malaise :
Quand mes étudiants me donnent du “Monsieur le professeur”, quand ils me demandent des conseils de carrière ou offrent de dactylographier mes manuscrits, je me retiens pour ne pas leur avouer la vérité. Dans ces moments, l’imposteur, c’est moi. (SEM 214)[10]
9 Le texte se plaît aussi à engager le lecteur à la méfiance en lui suggérant d’instaurer une distance avec les propos tenus par le narrateur. C’est d’abord sa naïveté qui invalide ou décrédibilise sa présentation de Scherbius. Lorsque la rédactrice en chef d’un journal américain lui demande de fournir des preuves de ce qu’avance Scherbius, Le Verrier demande par exemple :
Quel genre de preuves suis-je censé produire ? Une déclaration sur l’honneur de Scherbius suffirait-elle ? (SEM 176)
10 Notons que Le Verrier rapporte cette pensée candidement, alors qu’il sait au moment où il écrit qu’il a été trompé… La naïveté définit aussi Le Verrier dans sa vie privée, semble-t-il, puisque, quand son fils naît, il précise : “la sage-femme dit qu’elle n’a jamais vu un bébé aussi éveillé” (SEM 191).
11 De même, son caractère infatué, ses propos doctes, pompeux voire pontifiants, son évidente pingrerie en font un personnage à la fois ridicule et peu sympathique, duquel le lecteur se désolidarise peu à peu. Quelques exemples, pêle-mêle, de ces traits :
Nous effectuerons donc seuls, sans guide ni béquilles, ce fascinant voyage au centre du cerveau humain. (SEM 23)
“Probablement est un adverbe inhabituel sous la plume d’un scientifique ; je l’emploie pourtant à dessein. […] La vérité en psychiatrie n’existe pas. (SEM 102-103)
Très peu de professionnels sauraient mettre ces symptômes bout à bout. Heureusement, j’en fais partie. (SEM 110)
[Parlant au lecteur :] “Voilà quelqu’un qui sait de quoi il parle”, vous êtes-vous sans doute dit plus d’une fois. (SEM 166-167)
Impéralisme du DSM, plagiat éhonté : combien de temps tolérerons-nous ces pratiques ? Personnellement, ma patience est à bout. (SEM 117)
Brisons ensemble le cercle du silence. TPM du monde entier, unissez-vous ! (SEM 158)
12 Or, tous ces travers, s’ils paraissent évidents au lecteur, échappent au narrateur qui a pour double tort, d’une part, d’être soit aveugle à soi-même soit dissimulateur et, d’autre part, d’ignorer que sa parole narratrice trahit ces travers – comble pour un psychiatre, ce qui invite à la défiance. Pour toutes ces raisons, tout lecteur attentif[11] comprend qu’il ne peut se fier au médecin pour atteindre Scherbius.
13 D’autant plus que Scherbius approfondit la labilité du texte du psychiatre en se plaisant à l’invalider dès qu’il est rédigé : après l’avoir humilié en faisant de la première édition un tissu de mensonges, il s’amuse à partir de la troisième à contredire systématiquement les diagnostics que tente de poser Le Verrier, rendant vaine l’intention même du texte du psychiatre. Le Verrier le présente comme un imposteur mais pas comme un escroc ? Voici qu’il se met à monter toute sorte d’arnaques, avant de démontrer à Le Verrier, qui a entériné ce nouveau statut d’escroc, qu’elles servent en fait toutes une noble cause. Le Verrier le suppose puceau et homosexuel ? Il s’exhibe avec une nouvelle conquête féminine au bras chaque jour. Le Verrier commente ces nouvelles déconvenues par une maxime bien à lui : “C’est le problème avec les imposteurs, on ne sait jamais quand les croire” (SEM 269). Scherbius, en se dérobant à son observateur et en prenant plaisir à le contredire, le ridiculise et renforce sa réputation d’imposteur sur le plan scientifique ; en retour, il se rend inaccessible au lecteur.
14 Personnages et narrateurs sont donc placés sous le sceau de la non-fiabilité : Scherbius n’est certes pas doté de personnalités multiples, mais il est un imposteur et un menteur, aussi bien en tant que personnage qu’en tant que narrateur de sa propre histoire – même si les proportions de ce mensonge sont malaisées à déterminer. Il est difficile de dire s’il est atteint de mensonge pathologique : ses impostures témoignent-elles d’une mythomanie ou, comme ses mensonges à Le Verrier, doivent-elles plutôt être comprises comme un plaisir ludique de la mystification ? Les choses sont à la fois plus claires et plus implicites pour Le Verrier : en tant que personnage, il apparaît – via sa narration – comme infatué, naïf et intéressé. Chaque fois qu’il nie, par son discours, un de ces traits, sa parole de narrateur devient suspecte. Mais c’est surtout en tant que transcripteur des récits de Scherbius qu’il révèle sa non-fiabilité comme narrateur : dépositaire d’une parole mensongère, il devient non fiable par capillarité. Chez lui, la piste du mensonge pathologique est à exclure, cédant la place à une mauvaise foi qui passe sous silence ses actes les moins reluisants, mais aussi à un aveuglement sur soi-même. De la sorte, de ce couple de deux personnages, l’imposteur à la pathologie non définie et le psychiatre naïf et imbu de lui-même, mais aussi le narrateur homodiégétique du livre que nous avons entre les mains et le conteur interne à la diégèse dont le premier rapporte les propos, on ne peut croire personne.
15 Les manipulations de Scherbius, la non-fiabilité de Le Verrier, tout cela crée un texte à pièges qui invite à une lecture circonspecte. Le psychiatre, dans la deuxième édition, prend conscience du régime de vérité instable du propos de Scherbius et donc de son propre texte, situé entre document et fiction, mais il ignore combien cela rend la tâche du lecteur ardue et détermine une posture méfiante – d’autant que le lecteur, lui, traite bien le texte comme un roman mais qui met en scène une vérité problématique :
La fiction est un virus qui contamine tout ce qu’il touche. Peut-il [Scherbius] encore distinguer ce qui est survenu de ce qu’il a inventé, faire la part entre ses souvenirs et son imagination ? Franchement, j’en doute. (SEM 259)
Comment reconnaître avec certitude les passages authentiques ? La réponse, en admettant qu’elle existe, se trouve dans mon texte. (SEM 171)
16 Le mensonge contamine le texte : de même que la parole mystificatrice de Scherbius rend suspecte chacune de ses paroles, de même, le récit est soumis à une indécidabilité profonde dès lors que son narrateur est digne de soupçon, indécidabilité qui engage de nombreux questionnements chez le lecteur.
Qui écrit quoi ? Qui écrit qui ? Que lisons-nous ?
17 Les choses se compliquent encore quand on referme le livre, et même un peu avant. Dans la préface de la quatrième édition, le narrateur précise :
En 1988, [Scherbius] a profité de la confusion causée par la mort de mon fils pour substituer aux dernières pages de la troisième édition un texte de sa composition. […] Que mes lecteurs se rassurent cependant : c’est bien moi qui ai écrit le livre que vous tenez entre les mains ! (SEM 327-328)
18 L’appel à ce que le lecteur se rassure provoque l’effet inverse : il se demande non seulement si ce qu’il vient de lire correspond à une édition expurgée de l’ajout de Scherbius, question à laquelle il obtient une réponse – positive – quelques pages plus tard, mais si ce qu’il lit désormais ne pourrait pas être de la plume de Scherbius, qui serait devenu, dans une suprême imposture, l’auteur du texte.
19 Le roman multiplie les indices visant à brouiller les cartes[12] : le “Texte de Scherbius frauduleusement inséré dans la troisième édition”, fourni plus loin, se trouve être stylistiquement très proche de l’écriture de Le Verrier[13] ; une note ironique en appelle à la vigilance du lecteur lorsque Scherbius, se faisant passer pour Le Verrier, écrit : “Que Scherbius présente plusieurs symptômes décrits ci-dessus n’aura pas échappé à mes lecteurs avertis”, avant d’assortir ce propos d’une note de bas de page qui précise : “En existe-t-il une autre sorte ?” (SEM 348) ; il détaille ensuite les pièges qu’il a tendus à Le Verrier, notamment en fondant ses inventions sur des réminiscences littéraires, qui signalent le texte du psychiatre comme une fiction[14] et leur environnement comme un monde où les mots précèdent la réalité et la modèlent, selon une thématique chère à Antoine Bello ; enfin, le caractère crédible et érudit du diagnostic dressé par Scherbius sur lui-même – il serait atteint de pseudologia fantastica, une sorte de délire le poussant à inventer son histoire en puisant dans le fonds de la littérature – a pour double effet d’insister sur la science de Scherbius et les lacunes de Le Verrier. Après cet extrait, comment croire que c’est réellement Le Verrier qui reprend la plume ?
20 Cette inquiétude est accentuée par la sixième partie qui s’ouvre sur une préface d’Alice Samuel, l’éditrice, annonçant :
Pour des raisons sur lesquelles il s’explique dans les pages à venir, Maxime Le Verrier a pris sa retraite, une décision hélas irréversible, qui désolera ses patients, ses collègues et les lecteurs du monde entier qui, depuis un quart de siècle, suivent affectueusement ses tribulations.
Avant de prendre congé de la société des hommes, Maxime m’a fait parvenir un dernier texte empreint de sagesse, aux bons soins de son vieux compère Scherbius. Le voici. (SEM 417)
21 Passons sur l’ironie qu’il y a à imaginer un lectorat pleurant un auteur qu’il a vu multiplier les erreurs d’édition en édition – lectorat que l’on peut supposer fidèle non au psychiatre mais aux tribulations de Scherbius –, l’évocation du manuscrit remis “aux bons soins de Scherbius” rend le propos hautement douteux. La suite n’a rien de rassurant, dans laquelle le narrateur désabusé admet qu’après tout Scherbius avait peut-être posé le bon diagnostic dans la partie tronquée de la troisième édition. C’est alors qu’il imagine Scherbius en écrivain faussaire :
De là à penser que Scherbius est l’auteur d’une partie des lettres que je reçois chaque jour, il y a un pas que je ne suis pas encore résolu à franchir. (SEM 434)
22 Avant d’ouvrir la voie de l’interprétation au lecteur :
Alors, pseudologia fantastica ou malice de potache ? Peu importe au fond. […] Je laisse mes lecteurs en décider. (Ibid.)
23 Tous ces éléments invitent à imaginer que le dénouement nous est caché et que Scherbius aurait fort bien pu prendre la plume de Le Verrier, mais aussi, pourquoi pas, le tuer pour toucher les droits d’auteur après lesquels il court tout le long du roman. Si Scherbius a pris la place de Le Verrier, cette ultime imposture a aussi pour dupe le lecteur.
24 Les dernières lignes, qui proposent de rebaptiser le livre[15], ouvrent une brèche supplémentaire et invitent même le lecteur le plus passif et récalcitrant à reconsidérer ce qu’il vient de lire :
Une dernière chose. Quelque part entre la troisième et la quatrième édition, mon récit a changé de nature. J’en suis devenu, à mon corps défendant, un des protagonistes, le Laurel de Hardy, le Dupont de Dupont. Je suis entré dans mon livre, au point qu’il me paraît plus juste de rebaptiser celui-ci Scherbius (et moi). (SEM 437)
25 Ce finale, qui signale clairement comme un tournant le moment où Scherbius a pris la place – et la plume – de Le Verrier, permet de mettre en perspective une thématique développée en filigrane dans tout le livre, et explicitement dans cette sixième édition. Non plus la question du qui écrit quoi, dont nous venons de voir qu’elle était difficilement soluble, mais celle du qui écrit qui.
26 Un chapitre de cette édition s’intitule “À partir de maintenant, vous êtes moi, pas vrai ?[16] (SEM 429 sq.). Le narrateur, censé être Le Verrier, y insiste sur l’influence mutuelle des deux protagonistes du texte, expliquant que leur rencontre a déterminé les orientations de la vie de chacun. De fait, non seulement la carrière de Le Verrier se bâtit sur le récit de sa relation avec Scherbius ; mais les actions de Scherbius, comme on l’a vu, sont dictées par sa volonté de répondre à Le Verrier et d’infirmer les diagnostics consécutifs qu’il lui applique, comme le psychiatre lui-même le remarque :
Que penser pourtant du libre arbitre d’un homme à qui il suffit d’intimer “gauche” pour qu’il aille à droite ? Scherbius mènerait-il aujourd’hui la vie qu’il mène si je ne l’avais pas rencontré ? (SEM 363)
27 L’autonomie de chacun dans la construction de sa propre vie serait donc un leurre. Or, le roman insiste plusieurs fois sur le fait que “nommer une maladie est la plus sûre façon de la faire apparaître” (SEM 191) :
En France aussi, les cas de personnalités multiples sont en forte progression, une tendance dans laquelle je crois pouvoir m’attribuer une part de responsabilité. (SEM 188)
28 Au prisme de cette notation, le parallèle entre le rôle joué par Scherbius dans la construction de Le Verrier et celui de Le Verrier dans celle de Scherbius paraît un peu s’effriter. En effet, dès lors que Scherbius se plaît à systématiquement endosser les habits de celui que Le Verrier dit qu’il n’est pas, il se retrouve à être créé par lui. Mais ce faisant, la supériorité qu’acquiert un temps Le Verrier, celle de créateur, semble bien peu reluisante, puisqu’elle le décrédibilise.
29 Ce n’est ainsi pas un des moindres intérêts de ce roman, censé être un essai psychiatrique, que de dépeindre une relation fusionnelle entre deux personnages, ou du moins interdépendante[17]. Le changement de titre institué dans la sixième édition – Scherbius devient Scherbius (et moi) – marque à la fois la réciprocité de cette relation et la dissolution progressive du psychiatre dans ce lien même. En cela, il semblerait que ce soit à la fois le portrait avorté de Scherbius, celui en creux de Le Verrier mais surtout et avant tout celui de leur relation que nous offre le texte.
30 Dès lors, une question, effleurée jusqu’ici, s’impose au lecteur : à quoi a-t-il eu affaire ? Qui, des deux personnages qui lui étaient présentés, a raconté l’autre – “je serais parfois bien en peine de dire qui est le cobaye de l’autre” (SEM 337) ? À quel genre de texte avons-nous été confrontés ? Avons-nous lu, sous les dehors d’un essai psychiatrique, la biographie d’un escroc ? Sa biographie fantasmée ? L’autobiographie de l’universitaire, dont la narration en apprend plus sur lui que sur son sujet fantomatique et évanescent[18] ? Ou un texte rédigé par Scherbius qui singerait toutes ces formes ? Le Verrier semble avoir vaguement conscience de cette problématique : “Je croyais avoir produit une biographie, j’ai en fait écrit un roman – pire, le roman d’un autre” (SEM 182).
31 Se pose alors une nouvelle série de questions : qui est l’auteur entre celui qui raconte son histoire et celui qui raconte l’histoire qu’un autre lui raconte ? Et si l’on admet que Le Verrier est seulement le transcripteur des propos de Scherbius narrateur, Scherbius ne peut-il pas légitimement en réclamer des droits d’auteur ? Cette question des droits d’auteur, centrale dans le conflit qui oppose les deux hommes et qui pourrait constituer le mobile de l’usurpation d’identité que la fin suggère, met en abyme le problème de l’auctorialité : Scherbius veut ces droits d’auteur, alors qu’il est devenu extrêmement riche, parce qu’il se considère comme le véritable auteur de ce qu’écrit Le Verrier, devenu simple transcripteur. Pour Scherbius il crée le réel par ses mots et Le Verrier, tel un scribe, passivement, docilement, le consigne. Mais, selon lui, le vrai auteur du texte de Le Verrier, le vrai auteur de sa vie par conséquent, c’est lui-même.
32 L’indécision touche aussi la question de la version du texte soumise au lecteur. Le dispositif du livre incite à la méfiance, lui qui peut être conçu comme un palimpseste ou une palinodie : si l’on sait dès la deuxième édition que chacune succède à la précédente en la reconfigurant, comment espérer parvenir au fin mot de l’histoire ? Et, de toute façon, comment croire ce qui est destiné à être réécrit, corrigé, amendé ? Ce problème se pose quand, dans la troisième édition, le lecteur ne sait pas s’il a lu la version augmentée par Scherbius ou l’originale que voulait livrer Le Verrier. Quand il découvre que le texte de Scherbius n’y figurait pas, il se rend compte que rien ne lui prouve qu’il ne lit pas depuis le début une version expurgée par Le Verrier de ses fautes les plus gênantes. De plus, si ce n’est pas la version contenant le texte rédigé par Scherbius qui nous a été donnée à lire, ou plutôt, si ne nous a pas été donné à lire ce que le narrateur nous dit qu’a rédigé Scherbius, mais bien ce que Le Verrier dit avoir rédigé – “un nouveau diagnostic sur la personnalité antisociale de Scherbius” (SEM 342) – cela n’a en réalité rien de rassurant : on peut tout à fait imaginer que c’est Scherbius qui écrit ces lignes… Le doute qui s’instille alors dans l’esprit du lecteur s’étend à tout.
33 D’autant plus que cette affaire des versions corrigées ou non que nous lisons n’a rien de stable. À un autre moment (SEM 267), Le Verrier signale une coquille dans la première édition qu’il affirme avoir, depuis, corrigée. Le lecteur scrupuleux qui irait alors vérifier si sa version a été amendée se rend compte que ce n’est pas le cas, contrairement à l’occurrence précédente, et que le texte comporte l’erreur initiale. Il doit alors se rendre à l’évidence : le texte proposé est instable, car il mixe sans cohérence apparente plusieurs de ses états.
34 Autre moment inquiétant, une longue citation rapportée entre guillemets par Le Verrier, qui pose en quelques lignes les principaux enjeux du livre déjà abordés :
Parce que son nom figure sur la couverture de ce livre, vous croyez peut-être que c’est Le Verrier qui raconte mon histoire. Erreur : il n’est pas un mot de cet ouvrage que je n’ai choisi. Tantôt j’écris un article dans la presse, en sachant que Maxime ne pourra faire autrement que de l’insérer dans la prochaine édition. Tantôt, comme aujourd’hui, je transmets directement mon texte à l’imprimeur. Le reste du temps, je dicte et Maxime écrit. […] Je le pilote comme un automate. (SEM 361)
35 Cette insertion dans le texte, non commentée, laisse entendre que nous avons déjà lu ce passage, alors qu’il est en fait totalement inédit : Le Verrier aurait-il caviardé son texte sans en avertir le lecteur ? Le Verrier imagine-t-il ce que se dit Scherbius, faisant alors preuve d’une lucidité toute nouvelle, qui rendrait suspecte la candeur de ce qui a précédé ? Scherbius aurait-il ajouté ce passage non plus dans la troisième mais dans la quatrième édition ? Ou Antoine Bello profiterait-il de cette insertion pour rompre le pacte de lecture, jouer avec son lecteur et attirer son attention sur les questions posées par son roman ?
Une leçon de lecture… et de narratologie
36 La lecture prescrite par Antoine Bello dans Scherbius (et moi), comme dans tous ses autres romans, est une lecture vigilante, appelée par un texte qui se plaît à jouer avec son lecteur et sa compétence. Tout est fait pour que le lecteur ait conscience que c’est là ce que l’auteur attend de lui : le sujet du livre d’abord – la vie d’un imposteur ; ensuite, pour le lecteur familier d’Antoine Bello, le reste de son œuvre, foisonnant de tromperies ; et enfin le dispositif narratif. La question de l’interprétation et celle de la narration se trouvent être le sujet du texte, puisque c’est à ces seules activités que se prêtent les deux protagonistes[19]. Le Verrier tente de lire les discours de Scherbius, de les décrypter et, à partir d’eux, de tisser le fil narratif permettant d’expliquer sa personnalité ; et Scherbius ne fait qu’inventer des histoires et tromper celui à qui il les livre. Scherbius apparaît en cela comme une image de narrateur, d’un narrateur trompeur, dans les pièges duquel son lecteur (ici auditeur), Le Verrier, ne cesse de tomber et que, en tant que narrateur, il reproduit pour son lecteur. Le Verrier incarne le mauvais lecteur[20], le mauvais herméneute, habité par un délire interprétatif que rien ne peut arrêter, puisque, coincé dans son projet initial et incapable d’admettre son échec, il fait se succéder les diagnostics. Qu’il soit caractérisé par sa naïveté n’a rien d’anodin : c’est précisément la lecture naïve qui, depuis Don Quichotte, est la cible de ceux qui dénoncent les mauvais lecteurs. Le Verrier est cet herméneute qui, chargé d’interpréter les paroles d’un interlocuteur dont il ne sait qu’une chose, c’est qu’il est imposteur, ne remet pas en question sa parole. L’ironie suprême d’Antoine Bello consiste à avoir fait en sorte que ce soit en étant confronté à la lecture que fait Le Verrier des propos de l’imposteur, à sa mauvaise lecture qui s’interdit de remettre en question ce qui lui est dit, que le lecteur, lui, se mette à douter de la parole du narrateur, en outre de celle de Scherbius lui-même, filtrée par Le Verrier. En cela, l’activité des deux personnages apparaît comme une mise en abyme de l’activité du lecteur, un contre-exemple et donc un mode d’emploi, voire une leçon de lecture.
37 Cette lecture active l’invite à généraliser son soupçon, à suspendre son jugement et prêter un œil attentif aux indices du texte, moins pour déterminer qui est Scherbius – il comprend bien vite que c’est là une quête vaine –, mais pour comprendre où l’auteur, Antoine Bello, veut l’emmener. Et, en effet, ce n’est pas là un des moindres intérêts de ce roman que d’inviter le lecteur, en plus d’adopter une lecture méfiante, à distinguer les différentes instances narratives : personnage, narrateur, auteur.
38 D’abord, distinguer personnage et narrateur. En effet, Le Verrier personnage et Le Verrier narrateur ne sont pas la même personne : du fait de son auto-aveuglement et de sa mauvaise foi, certains de ses traits en tant que personnage sont niés ou oubliés par le narrateur. C’est le cas de sa naïveté, même si, à partir de la deuxième édition, il s’en accuse plus souvent, mais aussi de son appât du gain. Le Verrier ne cesse de parler d’argent, tout en insistant de manière répétée sur son désintérêt pour ce sujet : le narrateur oblitère ainsi, ou nie, ce que le personnage est de toute évidence, et c’est par les détours de la voix narrative que la réalité du personnage nous est révélée. Or, l’appât du gain de Le Verrier n’est pas un élément anodin de l’intrigue, puisqu’on peut supposer que, en raison d’une rivalité financière entre Scherbius et lui, le psychiatre a été éliminé par l’imposteur qui a pris sa place, vraisemblablement pour toucher ses droits d’auteur. Le choix d’une narration à la première personne permet de fonder la méfiance envers le narrateur, mais aussi d’opérer une distinction avec le personnage qui accroît cette méfiance.
39 Ensuite, distinguer narrateur et auteur, notamment grâce aux distances prises avec la voix narrative. Le décalage entre le discours du narrateur et les actions du personnage telles qu’il les relate dévoile une certaine ironie qui ne peut émaner que de l’auteur lui-même. De la sorte, la silhouette de l’auteur, qu’une narration à la première personne menée par un personnage aurait pu estomper, se laisse deviner dans les creux du discours, dans ces décalages mêmes. Le Verrier, en tant que narrateur indigne de confiance, correspond, au sein des unreliable narrators, à la catégorie que Wayne C. Booth décrit ainsi : “le narrateur se méprend, ou il prétend à des qualités que l’auteur lui refuse”[21]. En mettant en évidence, par ces effets de décalage entre auteur et narrateur, par cette distance ironique, la présence d’une voix qui orchestre ces effets de contraste, Antoine Bello signale sa présence et son pouvoir démiurgique. Cela a pour effet d’accentuer encore la méfiance du lecteur et de l’inviter à interpréter chaque signe. Lorsque, dans la quatrième édition, Scherbius, empruntant la plume de Le Verrier, révèle ses impostures fondées sur un savoir livresque, il dévoile au lecteur l’étendue des signes qu’il n’a pas su interpréter et dont il ne s’est probablement même pas méfié, tout lecteur érudit et attentif qu’il soit. La solution et son ouverture, semble nous dire l’auteur, viennent toujours de et par la littérature, et la conclusion, posée par Scherbius lui-même, est que “son rêve ultime” est “d’inspirer la littérature” (SEM 354). La littérature est un réservoir qui appartient à tous et dans lequel puiser, en accord avec une vision borgesienne selon laquelle les mots précèdent toujours la réalité : “Nous sommes tous les auteurs de tous les livres, passés, présents et à venir” (SEM 355). Si Scherbius auteur ne se prive pas de convoquer une bibliothèque universelle, Bello non plus, et le lecteur sait qu’il ne peut atteindre le sens complet du livre, non plus parce que le mauvais narrateur entrave sa compréhension, mais par sa faute, en raison de ses capacités herméneutiques limitées et de sa culture forcément incomplète. C’est pourquoi, chez Bello, la fin d’un roman n’apporte jamais la complétude attendue. Au contraire, le dénouement est toujours l’occasion de soulever un dernier doute, comme dans ces films à twist qu’il faut revoir sitôt qu’on les a finis.
40 Ainsi, Scherbius (et moi), comme tous les romans d’Antoine Bello, met en place un protocole de lecture qui invite à la relecture. C’est peut-être ce que met en évidence l’organisation du roman, avec la mise en page originale donnée au texte par Gallimard (qui offre de fausses pages de titre entre chaque édition) et qui propose les six éditions successives, sans que le lecteur sache s’il tient entre les mains l’édition achevée, la première version de chacune, un savant mélange, ou un apocryphe total. Le texte de Le Verrier ne cesse d’être récrit, recomposé, corrigé, comme l’était celui d’Achille Dunot dans Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet. Le lecteur est donc face à un texte peu fiable, servi par un narrateur naïf et de mauvaise foi, qui raconte l’histoire d’un imposteur qui se plaît en plus à mystifier son auditeur, le tout gouverné par un auteur qui a décidé de ne jamais le laisser en repos. Dans ces conditions, il semble bien que l’auteur soit une image de Scherbius et le lecteur celle de Le Verrier. Dès lors, comment ne serait-il pas condamné à ne pas pouvoir percer les mystères dont sa lecture a été pavée ?

Stéphane Pouyaud

Université de Rouen Normandie 

Notes


[1]Les nouvelles en question sont “Manikin 100” (premier prix du Jeune Écrivain de langue française) et “Le dossier Krybolski” (troisième prix). On peut retrouver ces deux textes dans Les funambules, Paris, Gallimard, 1996.

[2]Entretien personnel avec l’auteur.

[3]Depuis, Antoine Bello a traduit, de l’américain, Du rififi à Wall Street (Paris, Gallimard, 2020, <Série noire>), un roman de Vlad Eisinger, dont il se trouve que l’un des personnages de Roman américain porte le nom. Hommage ou dernière mystification en date ?

[4]Par allusion à Urbain Le Verrier (1811-1877), un scientifique qui crut avoir découvert une planète qu’il nomma Vulcain et à Arthur Scherbius (1878-1929), ingénieur allemand, détenteur des brevets qui ont donné naissance à la machine Enigma (conversation avec l’auteur). On peut supposer que le prénom “Maxime” renvoie au ton souvent péremptoire du psychiatre, prompt à généraliser.

[5]Antoine Bello, Scherbius (et moi), Paris, Gallimard, 2018, p. 109. Dorénavant SEM.

[6]Sur la place que la littérature confère à l’imposture dans les relations entre le psychanalyste et le patient, voir Maxime Decout, Pouvoirs de l’imposture, Paris, Minuit, 2015, <Paradoxe>, p. 75-102.

[7]Il se fait passer pour un entraîneur de natation, un moine trappiste, un recruteur dans l’armée, un enseignant (changeant régulièrement de discipline), etc., parmi de nombreuses autres identités.

[8]On peut, à ce sujet, se rapporter à Pierre Bayard, Qui a tué Roger Ackroyd ?, Paris, Minuit, 2008, <Double>, p. 77 sq. Voir aussi Maxime Decout, En toute mauvaise foi, Paris, Minuit, 2015, <Paradoxe>, p. 128-145.

[9]Que l’on ne peut qualifier d’intradiégétique (sur cette notion, voir Gérard Genette, Figures III, Paris, Seuil, 1972, <Poétique>) puisque son récit nous est rapporté le plus souvent au style indirect, sans être cité. Ce choix renforce l’impression d’un imposteur particulièrement lointain, auquel le narrataire fait écran, et met au centre du récit la parole de Le Verrier, qui, paradoxalement, est plus analysée par le lecteur que celle de l’imposteur, car elle contient deux trames – les aventures de Scherbius et le portrait évolutif du narrateur.

[10] Dans le même esprit, l’article du Figaro brossant le portrait de Le Verrier – c’est en fait Scherbius qui répond à l’interview – demande : “Monétiser les confidences de son patient ne fait-il pas de lui le véritable usurpateur des deux ?” (SEM 309) Il semble décidément que Le Verrier puisse disputer à Scherbius un certain nombre de ses caractéristiques.

[11] C’est d’ailleurs, nous confie Le Verrier, notamment grâce à des “incohérences pointées par des lecteurs attentifs” (SEM 165) que la mystification de Scherbius lui apparaît.

[12] Inquiétude encore plus nette pour le lecteur récurrent de Bello qui, en plus de s’être habitué à se méfier de tout, a appris, notamment avec Roman américain ou encore Ada, que le narrateur pouvait ne pas être celui qu’il croyait.

[13] Même si Le Verrier commente avec mépris le style de Scherbius – qui a pourtant parfaitement donné le change au lecteur et à Alice Samuel, l’éditrice : “N’attendez pas de fulgurance sous sa plume. Il n’a ni le sens du rythme, ni celui de la métaphore. Sa ponctuation est approximative, ses constructions d’une lourdeur stupéfiante.” (SEM 359).

[14] Le Verrier lui-même est obligé de conférer à la première édition ce statut ; un chapitre de la deuxième édition s’intitule ainsi : “Pourquoi réimprimer une fiction ?” (SEM 170).

[15] Jusqu’à cette édition, la page de titre proposée offrait comme titre Scherbius. Ce n’est qu’à la sixième édition que le titre proposé coïncide avec celui que porte le livre (en dehors du nom de l’auteur) : Scherbius (et moi).

[16] Citation du livre de Robert Crichton sur Demara, un autre imposteur. (Robert Crichton, The Great Impostor, New York Random House, 1959.).

[17] On retrouve là le thème du double, souvent cultivé par Bello : si Le Verrier et Scherbius ne se ressemblent pas à proprement parler, pas plus qu’Achille Dunot et Claude Brunet dans Émilie Brunet, ils ne sauraient exister l’un sans l’autre. Cette thématique du double se retrouve dans les échos permanents à la biographie de Crichton, romancier, sur Demara qui a fini par l’escroquer, entreprise par rapport à laquelle Le Verrier situe explicitement la sienne.

[18] Cette piste est mise en abyme par l’attitude de Scherbius lors de leur premier entretien : il oriente le dialogue de sorte que Le Verrier lui fournisse toutes les informations qu’il pourra ensuite utiliser, sans que ce dernier se rende compte qu’il a écrit lui-même les grandes lignes du scénario dans lequel Scherbius se complaît ensuite : “Je me suis contenté de caler mon comportement sur le vôtre. J’ai très peu parlé, si vous avez bonne mémoire” (SEM 204).

[19] Cette relation singulière de l’herméneutique avec l’imposture est au cœur de l’étude de Maxime Decout, Pouvoirs de l’imposture, op. cit.

[20] Le Verrier s’offusque ainsi que Scherbius ait bafoué “le contrat qui a, de toute éternité, gouverné la pratique médicale : le malade se met à nu devant le médecin qui, de son côté lui parle sans détour” (SEM 166), ce qui peut rappeler la confiance qu’accorde le lecteur au narrateur, confiance que le roman policier se plaît à briser.

[21] Wayne C. Booth, “Distance et point de vue”, in Poétique du récit, Paris, Seuil, 1977, <Essais>, p. 106.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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