Glissements de terrain :
les enquêtes post-militantes de Jean Rolin
1 Jean Rolin, ancien établi maoïste devenu journaliste et écrivain, n’a eu de cesse, depuis les années 1980, de mener ses enquêtes littéraires sur des terrains particulièrement poreux aux forces sociales, économiques et politiques qui façonnent notre présent. Ces espaces, qu’ils soient pris dans les rouages géopolitiques de la mondialisation (Un chien mort après lui, Ormuz), déstructurés par la guerre (Campagnes), transformés par les mouvements migratoires, ou fragilisés par la délocalisation du travail industriel (Zones, Traverses, La Clôture, Terminal frigo), sont à la fois instables et conflictuels, précaires et critiques[1]. Ce sont, en somme, des terrains mouvants, que l’écriture explore sans tenter de les épuiser, qu’elle rend intelligibles sans prétention à l’ordonnancement objectif. Puisant dans les savoirs et les procédures de la géographie, de l’histoire ou de l’anthropologie du quotidien, les enquêtes de Jean Rolin sont un cas de figure exem­plaire de ces écritures que Dominique Viart a rassemblées sous la catégorie des “littératures de terrain”, qui rend compte d’une tendance de la production contempo­raine à partager les espaces et les méthodes des sciences humaines, tout en préservant un supplément esthétique par lequel la littérature façonne sa propre conception du terrain[2]. Toutefois dans le diptyque périphérique que forment Zones (1995) et La Clôture (2002)[3], un autre modèle disciplinaire s’ajoute de façon discrète à l’influence exercée par les sciences humaines sur la littérature rolinienne : celui du militantisme maoïste, en tant que méthode d’approche et d’organisation du terrain périphérique. Il s’agit ici de révéler l’impact de la conception militante du terrain sur les enquêtes périphériques de Jean Rolin, et ainsi, de mettre en évidence la trajectoire par laquelle sa pratique littéraire s’émancipe progressivement, sur les lieux précarisés d’un militantisme défait, des paramètres du militantisme ouvriériste.
2 Ce passé militant, Jean Rolin n’a eu de cesse d’affirmer, depuis les années 1990, qu’il s’en est tout à fait séparé. Dans son roman autobiographique L’organisation (Prix Médicis 1996), il revient de façon parodique sur son expérience d’établi maoïste dans les usines de banlieue et les zones portuaires du littoral atlantique[4]. Dans ces récits périphériques que sont Zones, La Clôture ou Terminal frigo, il discrédite régulièrement les formes classiques et contemporaines du militantisme, qu’il assimile à la naïveté ou au “mensonge”[5]. Et pourtant, les périphéries sont régulièrement mobilisées comme les sites depuis lesquels se contemple la disparition des signes d’une époque, celle de l’épopée industrielle et des engagements militants. Sur les ruines du terrain industriel, l’écriture rolinienne figure une population précaire et internationale qui, apparaissant sous le signe de la diffraction et de l’excédentaire, ne peut plus être ni fédérée sur la scène privilégiée de la dramaturgie militante (l’usine), ni représentée au sein de la catégorie de la classe ouvrière. Les enquêtes de Rolin laissent en cela entrevoir le poids que la mémoire des paramètres du militantisme continue d’exercer sur l’approche littéraire des périphéries. Lorsque ses textes évoquent avec nostalgie le souvenir de la Commune (Zones), qu’ils recomposent la mémoire des anciennes luttes syndicales (Terminal frigo), ou qu’ils récoltent les voix des habitants précaires pour faire entendre le “chœur du prolétariat, du prolétariat défait”[6], ils se montrent travaillés par un terrain fantôme : celui formé, jadis, par une configuration “rouge” de la périphérie industrielle et de son peuple ouvrier.
3 On commence à le voir, la notion de “terrain” renvoie, certes, à espace empirique, mais aussi et peut-être surtout à une conception théorique de cet espace, qui varie en fonction des orientations idéologiques et des visées disciplinaires mobilisées dans l’approche du terrain. Les pratiques maoïstes de l’enquête et de l’établissement, auquel Rolin a activement pris part, en attestent : les périphéries industrielles ont été inscrites par le militantisme ouvriériste, elles ont été pensées et conçues en fonction d’objectifs politi­ques précis, et ont constitué le terrain de l’action et du savoir militant[7]. Lorsque Jean Rolin revient sur les lieux transformés et précarisés du militantisme, la question implicite à laquelle son écriture se confronte me semble être la suivante : comment libérer l’enquête littéraire d’une définition militante du terrain qui, bien que rejetée dans l’obsolescence, continue de hanter l’écriture des périphéries contemporaines ? Comment, pour le dire autrement, élaborer une littérature proprement post-militante, qui puisse à la fois reconnaître et accompagner les glissements de son terrain d’élection ?
L’organisation. Modalités militantes du terrain
4 Au milieu des années 1990, Jean Rolin rédige simultanément deux textes séparés par de franches divergences génériques et thématiques : Zones (1995) se donne à lire comme le journal d’un voyage de proximité entrepris en trois temps le long des anciennes fortifications parisiennes. L’organisation (Prix Médicis 1996), roman autobiographique et reprise parodique du genre du récit d’établi, met en scène les tribulations d’un militant maoïste dans les zones industrielles de l’hexagone. En dépit de ces divergences, ces deux textes remplissent une fonction complémentaire dans la négociation, sur le terrain périphérique, de la relation conflictuelle entre militantisme et activité littéraire, entre terrain militant et terrain littéraire. Pour le formuler brièvement, L’organisation assure, au passé fictionnel, la mise à distance ironique de l’expérience militante tandis que Zones opère, au présent factuel, la négation du poids que l’héritage maoïste fait peser sur le récit périphérique. La complémentarité entre ces deux textes de retour, l’un sur l’expérience militante, l’autre sur le terrain transformé de cette expérience, signale par ailleurs que l’établissement, pratique militante, fut aussi une pensée du terrain spécifique, à laquelle l’écriture littéraire est chargée de se substituer. En témoigne le passage suivant de L’organisation, où, à un moment de latence du récit entre deux établissements, le narrateur, recherché par la police, initie la prise de relais entre deux modalités de la pratique du terrain, la pratique militante et la pratique littéraire :
À N., on m’installa chez un couple de camarades qui travaillaient aux PTT — je n’arrive plus à me souvenir s’il s’agissait de vrais ou de faux postiers, mais j’inclinerais plutôt pour des faux — avec la consigne express de ne pas mettre le nez dehors aussi longtemps que tous les détails de mon parachutage à S. ne seraient pas réglés[8]. Cette réclusion aurait été très déprimante […] si je n’avais trouvé dans la bibliothèque Au-dessous du volcan […]. À l’exception de Voyage au bout de la nuit, aucun livre ne m’avait transporté à ce point. Toute compte fait, nos dirigeants avaient raison de se méfier des lectures éclectiques : car comment l’enthousiasme d’un militant, sa disponibilité n’auraient-ils pas été entamés, à la longue, par la rumination de phrases telles que “Ainsi quand tu partis, Yvonne, j’allais à Oaxaca” […] ou encore, “Quelqu’un jeta un chien mort après lui dans le ravin” ? D’autre part, après cette lecture, je ne pus me défaire de l’idée qu’il était peut-être encore plus beau de mourir pour rien, à l’apogée d’une cuite formidable, que pour la cause du peuple et en pleine possession de mes moyens. (LO 56-57)
5 Notons d’abord le régime de véridiction qui se développe dans ce passage. Le narrateur cherche à partager les “vrais” travailleurs des “faux” travailleurs, c’est-à-dire des établis. Sous la plume de Rolin, ceux-ci sont, plutôt que des militants authentiquement engagés dans leur devenir-ouvrier, des figures de l’imposture qui, pour s’établir, masquent à la fois leur activité militante et leur appartenance de classe. L’établissement est ainsi rejeté dans le domaine du mensonge et de l’illusion, mis à l’épreuve de l’éthique, et évidé de toute puissance politique[9]. Par ce mouvement (auto)-critique et dépolitisant, Rolin participe à sa façon à un rite de conversion discursif quasi-obligé pour les ex-mao : à partir du tournant libéral des années 1980 et 1990, les militants repentis rejettent volontiers leurs anciennes pratiques dans le domaine du mensonge, et leurs anciennes croyances dans le domaine de l’illusion[10]. Ici, la littérature apparaît comme opérateur de cette conversion. L’indistinction générée par l’établissement entre l’authentique et le simulacre, l’économie générique de L’organisation en fait son propre principe, de façon à ce que la fiction permette paradoxalement à l’ancien militant de se réapproprier les modalités de la distinction entre le vrai et le faux. Le masquage partiel des référents toponymiques place quant à lui L’organisation dans la tradition du roman à clé, et invite le lecteur à entreprendre une activité de décodage qui crée non pas un effet de réel, mais un signal de réalité (derrière N. et S. l’archi-lecteur reconnaît Nantes et Saint-Nazaire). Ce même signal de réalité est produit par la mobilisation d’un lieu commun de l’autobiographie : la difficulté de la remémoration (“je n’arrive plus à me souvenir”), motivée par l’écart entre le temps de l’énonciation et le temps du récit. Si au sein de l’activité militante, le mensonge se cache derrière les apparences de l’authenticité, l’activité littéraire renverse cette logique, et promet la révélation d’une vérité derrière les apparences de la fiction.
6 Dans ce même extrait, la tension entre la littérature et le militantisme maoïste est thématisée lorsque sont cités des extraits du roman de Malcolm Lowry, dont l’énigma­tique intimité éloigne le narrateur de la clarté des mots d’ordre politiques. L’expérience littéraire est ainsi explicitement posée par le narrateur contre la loi militante : elle est le lieu double d’une sortie de l’identité d’emprunt du militant établi (principe d’authenti­cité) et d’une désobéissance esthétique à la rigueur de la ligne maoïste (principe d’émancipation individuelle)[11]. Plus tard dans le roman, d’autres lectures non-ortho­doxes (les travaux freudo-marxistes de Reich sur la sexualité) conduisent le narrateur à identifier un “clivage” interne à la base militante de l’organisation “entre une ligne puritaine et militariste et une ligne beaucoup plus laxiste, beaucoup plus floue […] dont la conséquence logique était la disparition de toute organisation structurée” (LO 72). Est en jeu ici la division admise entre deux engagements au cours des “années 1968” : l’un discipliné, ressortant du combat politique ouvriériste et orienté vers l’émancipation des travailleurs, l’autre libertaire, assimilé à une politique libidinale, visant à l’émancipation des mœurs, où Rolin place l’authenticité littéraire. Il se trouve que cette division, Kristin Ross l’a montré, est au cœur de l’effort de liquidation de l’héritage révolutionnaire de 1968, la dépolitisation de Mai et de ses prolongements militants entreprise au cours des années 1980 et 1990 s’appuyant rhétoriquement sur une réduction de ces engagements à l’hypothèse libidinale.
7 Si Rolin s’est clairement exprimé contre une telle interprétation de mai 68[12], il n’en reste pas moins que la littérature apparaît, dans L’organisation, comme opérateur principal (comme médium et comme instrument, comme cause et comme effet) d’une auto-dépolitisation libertaire. Dans L’établi (1978), manifestation exemplaire du récit d’établissement maoïste, Robert Linhart faisait de la narration littéraire le prolongement scriptural de l’expérience militante, immédiatement après l’autodissolution de la Gauche Prolétarienne. Dix ans plus tard, Jean-Luc Nancy appelait de ses vœux un “communisme littéraire”, chargé de prendre le relais du communisme politique, non pas pour orienter la révolution prolétarienne, mais pour dire ce qui nous expose en commun[13]. Au milieu des années 1990, l’écriture parodique de Rolin met la littérature au dé-service de la cause militante. Dans l’extrait de L’organisation cité plus haut, la littérature remplace le telos militant (“la cause du peuple”) par l’indétermination esthétique (“beau”, “pour rien”) et elle défait l’autorité disciplinaire contraignant les mouvements du corps et de l’esprit de l’établi. Déplacé, installé, assigné à résidence, et en attente de son prochain parachutage, le narrateur se décrit en effet comme étant voyagé par l’organisation. La fonction de la littérature est alors de désaffilier le militant — de le dévoyer — de sorte que d’établi-lecteur, il devienne auteur de ses propres déplacements, et élaborateur de ses propres approches du terrain. Les références littéraires, de Lowry à Céline, ouvrent d’ailleurs une ligne de fuite menant directement à la littérature viatique : à la suite de l’extrait cité, il est fait référence à une traversée en cargo effectuée par Jean Rolin en 1980 (l’année de ses adieux à l’engagement militant), dont il a tiré son second récit de voyage[14] ; de la dernière citation de Malcolm Lowry, Rolin fera en 2009 le titre de son enquête sur les chiens errants des périphéries mondiales. Ce passage, où le voyage littéraire prend le relais du voyage militant, fonctionne donc comme une scène de conversion libertaire, si ce n’est libérale : elle fonde la transformation de l’établi-voyagé en écrivain-voyageur, autorisant lui-même ses parcours et leur mise en récit, établissant de façon autonome les modalités d’une approche proprement littéraire du terrain.
Zones, ou la négation du terrain militant
8 L’organisation, on vient de le voir, met en place un conflit entre militantisme et littérature qui porte précisément sur une distinction entre deux approches du terrain : l’une contrainte, collective et téléologique, l’autre autonome, individuelle et sans objectif prédéterminé. À la seconde, il est donné pour tâche de désorganiser la première. Si dans la parodie romanesque du récit d’établi, une brève prise de contact entre le militant et le spectacle de la ville au repos, pacifiée, donnait “fugitivement” au militant “le sentiment que la raison était peut-être du côté des flâneurs” (LO 23), vingt ans après l’époque des engagements militants, Zones actualise ce désir de pacification, et systématise la pratique littéraire qui l’accompagne. Proprement contre-militant, le récit fait de la flânerie investigatrice la modalité d’approche d’un terrain entièrement déserté par les paramètres du militantisme. L’accompagnement du glissement post-industriel par lequel l’ancienne ceinture rouge se précarise s’appuie sur une désorganisation littéraire des modalités militantes d’approche du terrain. Le titre, d’ailleurs, indique subtilement que le récit élabore la négation de son héritage militant. C’est en effet par le terme de “zone” qu’étaient désignés, du 19e siècle au début du 20e, les quartiers extrêmement pauvres jouxtant le tracé des fortifications parisiennes. En maintenant ce terme et l’imaginaire qui l’accompagne, en le pluralisant, en posant une continuité entre la précarité urbaine d’alors et celle des temps présents, Rolin court-circuite l’époque de la “ceinture rouge” et des engagements, pour renvoyer ces projets d’organisation politique du peuple précaire à leur échec historique[15].
9 Débutant et s’achevant à Boulogne-Billancourt, très haut lieu du militantisme mao, le récit est par ailleurs saturé de commentaires critiques sur les formes traditionnelles (communistes, maoïstes, ouvriéristes) et plus récentes (humanitaires) qu’a prises le militantisme[16]. Le maoïsme quant à lui est réduit à un slogan anachronique, rejeté dans l’abjection urbaine, et marginalisé dans les lieux les plus reculés de la signification politique (Z 125). En somme, Rolin multiplie les effets de distanciation envers une idéologie militante qu’il condamne définitivement à l’obsolescence, mais sans pourtant s’en séparer complètement. Le contre-modèle maoïste continue en effet de travailler, de façon latente, les modalités d’approche du terrain périphérique. Les “spectres de Mao” hantent, autrement dit, le dispositif de Zones[17]. L’énoncé de ce dispositif est différé et diffracté, à rebours des conventions que la littérature de terrain hérite des sciences humaines, et de façon à ce que la forme corresponde au contenu qu’il préconise : une absence de programme, une soustraction radicale de la pratique du terrain à la contrainte et à l’interventionnisme militant. Le narrateur rolinien annonce en effet avoir pour objectifs principaux une série d’actions indéterminées, pensées à distance (empirique, onirique et esthétique) de la réalité matérielle du terrain :
dilater le temps et l’espace dont je dispose pour ne rien faire, du moins, pour ne rien entreprendre de plus précis, de mieux défini, que de rêvasser, lire, marcher sans but, observer à la dérobée, me tenir à l’écart, attendre, voir venir. (Z 35-36)
La structure accumulative de la phrase, le recours à l’aspect virtuel de l’infinitif et le déploiement paradoxal des compléments circonstanciels de but le signalent : la pratique du terrain est littéraire en tant qu’elle est résolument ouverte à l’indétermination. Ses objectifs ne sont précisés que pour déjouer toute subordination du parcours à des finalités prédéterminées. En cela, le dispositif lâche et fragmenté indique que la littérature de terrain s’organise comme négation du terrain militant, et ce à au moins trois égards.
Premièrement, et on vient de le voir, là où le parcours maoïste est planifié d’en haut, les militants “parachutés” sur divers sites industriels, pour des durées fixées par l’organisation et en vue d’objectifs précis, les trajectoires aléatoires sur le terrain post-militant sont décidées sur place, par un flâneur autonome qui les désorganise et les soustrait à toute finalité. Deuxièmement, le parcours narré dans Zones, ce “voyage circulaire, qui se mord la queue, ce voyage sans destination” (Z 32), sépare tout à fait le terrain périphérique du telos qui l’orientait en régime militant : la configuration circu­laire du trajet, le refus d’utiliser l’espace pour orienter l’accomplissement d’une action dans le temps fondent l’a-téléologie d’une pratique littéraire du terrain tout aussi improductive qu’indéterminée, tout aussi post-moderne que contre-militante. Troisièmement, là où le terrain de l’établissement est pensé de façon à favoriser le développement d’échanges soutenus entre établis et ouvriers, où les premiers représentent et organisent les seconds, l’ “économie du ‘voyage’ “ (Z 35) choisie par Rolin promeut le retrait attentif au détriment de la représentation proactive. Ayant “pour premier principe de réduire graduellement [les] échanges avec le monde extérieur” (Z 35) et établissant la “règle” de “n’aborder personne” (Z 72), le dispositif est élaboré en mode soustractif — comme s’il était réglé de façon à protéger l’ancien militant d’une responsabilité sociale, si ce n’est politique, face aux habitants des marges urbaines[18].
10 Après la dissolution de la Gauche Prolétarienne, Kristin Ross l’a montré, la pratique maoïste de “l’enquête” a été déplacée, hors des murs de l’usine, vers le journalisme, notamment au quotidien Libération, né sur les cendres de la Gauche Prolétarienne et pour lequel Rolin a écrit plusieurs reportages au cours des années 1980 et 1990[19]. Avec Zones, on assiste à un cas de déplacement littéraire et post-industriel de l’enquête maoïste. Celle-ci, dont la fonction politique fut de “regrouping workers around a project, the production of the text acting as a unifying force that initiates or sustains the process of self-formation of the group”[20], fut en somme un support scriptural essentiel à la représentation de la classe ouvrière. À l’issue de la précarisation du terrain périphérique, et de la conversion libertaire de l’ancien établi, l’enquête littéraire défait entièrement les moyens collectifs et les objectifs représentationnels de l’enquête maoïste. Dans L’organisation, c’est l’utilisation du langage comme instrument de représentation politique qui était destituée et assimilée aux logiques du capitalisme tertiaire : “représentant, c’est d’ailleurs ce que je faisais […], à ceci près qu’il m’était impossible, dans l’immédiat, de désigner avec précision la firme que je représentais et la marchandise qu’elle se proposait d’écouler” (LO 69). Dans Zones, l’enquête se pratique en solitaire, à distance maximale des existences qu’elle observe — fixée dans une posture de distance descriptive qui neutralise constamment la potentialité politique du geste représentationnel. En témoigne, par exemple, l’extrait suivant, où l’écriture évite soigneusement de faire glisser la description vers la représentation d’un peuple précaire :
À l’heure où je quitte l’hôtel Paradis […] l’agence d’intérim est de nouveau pleine d’Africains à la recherche d’un emploi précaire. […] Non loin de là, un jeune type, bangladais ou sri-lankais, gît profondément endormi, sans veste, sous une grille d’aération du métro. (Z 126)
11 L’écriture multiplie les effets de neutralité, comme si elle cherchait non seulement à collecter des données objectives sur le terrain périphérique, mais aussi à contourner la composition de représentations par lesquelles la précarité pourrait acquérir une lisibilité sociale, être interprétée dans le cadre d’une mutation des relations et des modes de production, ou apparaître comme condition partagée à l’ère du néo-capitalisme globalisé. Difficile pourtant, lorsqu’on a en tête la biographie militante de Jean Rolin et l’histoire des périphéries industrielles, de ne pas percevoir dans les poétiques distanciées de cet extrait la manifestation d’une convocation et d’un évitement conjoints des traces du terrain militant et des procédures tout aussi spectrales de son approche. L’ “agence d’intérim” convoque en effet le souvenir de l’usine dont elle a pris le relais, l’alternative chômage / “emploi précaire” apparaît comme l’image négative du plein-emploi des Trente Glorieuses, et surtout, l’ensemble hétérogène des précaires, ici représenté par les migrants des pays-tiers (“Africain”, “bangladais ou sri-lankais”), convoque l’unité fantôme (et largement idéalisée) d’une classe ouvrière dont il symbolise la diffraction post-industrielle. Tout se passe comme si le repli de l’écriture dans une poétique de l’annotation descriptive était à la fois effet de la dissolution des paramètres de la ceinture rouge — au premier rang desquels cette subjectivité politique émancipa­toire que fut le prolétariat — et instrument d’émancipation littéraire face à l’inscription militante du réel.
12 Face à un “précariat” qui ne se fait que pour se défaire aussitôt, pour reprendre les termes de Loïc Wacquant, Rolin évite soigneusement d’engager son écriture de terrain dans l’ “immense travail proprement politique d’agrégation et de représentation (au triple sens cognitif, iconographique, et dramaturgique)” qui, selon Wacquant, pourrait “faire accéder ce conglomérat à l’existence et donc à l’action collective”[21]. Entreprendre ce travail sur le terrain précaire reviendrait en effet à reconduire, en mode littéraire, les procédures de la représentation militante — laisser l’écriture soumise à la puissance de modélisation de l’enquête maoïste. Dans Zones, les existences précaires ne sont pas “représentées” — c’est-à-dire qu’elles ne sont ni rassemblées, ni rendues intelligibles, ni portées sur la scène politique. Toutefois, sous les allures neutres de l’écriture du terrain se déploient des logiques figuratives particulières où se lit toute la difficulté que l’écriture littéraire rencontre pour prendre, en terrain précaire, une forme tout à fait autonome, proprement post-militante. Tout se passe en effet comme si l’enquête littéraire, bloquée dans la négation de son héritage militant, résolument désengagée, n’avait pas encore élaboré ses propres outils pour figurer de façon intelligible la population du terrain post-industriel.
13 De fait, les contradictions travaillant les logiques figuratives de Zones font avancer l’écriture en terrain glissant. Dans l’extrait cité plus haut, comme bien souvent dans le récit, c’est une figure de l’immigré renvoyé à son étrangeté qui synthétise l’image de la population précaire. Cette figure apparaît sous le double aspect de l’excédentaire multiple (l’agence d’intérim est “pleine d’Africains”) et de l’anomie défaite. Elle prend ainsi la forme paradoxale et silencieuse de l’excès déficitaire : sans emploi et “sans veste”, le corps immigré sature l’écriture du terrain urbain, et l’inscription de sa négativité excédentaire légitime, en retour, le désinvestissement politique du travail de représentation littéraire à son égard. L’écart entre le récit traditionnel d’établissement et le retour de Rolin sur le terrain précarisé du militantisme mao est à cet égard saisissant. L’établi de Robert Linhart, dédicacé “À Ali, fils de marabout et manœuvre chez Citroën”, se donnait à lire comme une enquête sur le travail industriel, mais aussi, et peut-être surtout, comme la mise en récit d’une reconfiguration politique : celle du modèle traditionnel de la “classe ouvrière” sous l’effet de la rencontre des spécificités de la main-d’œuvre immigrée[22]. Chez Rolin, une fois que la classe ouvrière est déclarée disparue — une fois, autrement dit, que les adieux au prolétariat[23] ont été proférés — la figure de l’immigré apparaît sous la forme du “multiple excessif”. Pour Jacques Rancière, à qui j’emprunte cette expression, le début des années 1990 est en effet, dans une France récemment désindustrialisée et marquée par la montée des racismes, le lieu où l’immigrant est renvoyé à sa différence identitaire, une fois qu’il ne porte plus le nom du prolétaire[24].
14 Si Zones opère la négation des engagements militants et des paramètres politiques qui les portaient, comment ouvrir l’expérience et l’écriture du terrain précaire à la rencontre des expériences qui le fondent, au-delà des procédures maoïstes, mais aussi au-delà de leur négation ? Comment, de même, produire une écriture qui ne serait pas tant engagée vers un autre à représenter que soucieuse de le rencontrer dans sa précarité ?
La Clôture. Vers une approche post-militante du terrain
15 La Clôture, second retour de Jean Rolin en terrain périphérique, accomplit précisément ce travail de relève dialectique. L’écriture du terrain est orientée au-delà de la simple négation de l’héritage maoïste, et assure la formation d’un devenir post-militant de l’enquête littéraire. Dès le début du roman, le narrateur rolinien prend le soin de lire son terrain d’élection — le périmètre jouxtant, au nord-est de Paris, le boulevard Ney — comme le produit, précaire, de la disparition conjointe du paradigme révolutionnaire et de l’économie industrielle :
Jadis, le quartier de la Plaine, au nord de l’échangeur, était couvert d’usines et de logements sordides. Parmi le gens qui travaillaient dans ces usines et qui habitaient ces logements, une proportion variable, importante au moins par périodes, aspirait ou croyait aspirer à une transformation révolutionnaire de la société. Dans un passé plus récent, ces usines disparurent l’une après l’autre, tandis que demeuraient les logements sordides, peuplés désormais de chômeurs ou de travailleurs précaires, venus parfois de très loin, et dont les enfants, génération après génération, aspiraient de moins en moins à révolutionner la société […]. Désormais, le quartier de la Plaine tend à se spécialiser dans la production d’images et de sons. (CL 32-33)
Dans Zones, la nostalgie pour une configuration rouge des périphéries et de leur peuple était textuellement négociée par une posture de désengagement souvent cynique, et à l’occasion excluante. Ici, la nostalgie continue d’affecter ce récit de clôture du “siècle révolutionnaire”, mais elle s’ouvre également à l’expression d’une conflictualité politique qui, au-delà des paramètres de la “lutte des classes”, oppose sur le terrain périphérique les formes néo-capitalistes qu’a prises l’économie de marché (“la production d’images et de sons”) aux existences précarisées par son émergence. Jean Rolin fait alors des périphéries une zone de conflit, un “champ de bataille” (CL 246) sur lequel l’ancien terrain militant devient terrain militaire, sur lequel l’événementialité forte de la lutte des classes laisse place à l’événementialité faible d’une guerre civile larvée, révélée par l’écriture[25]. Les métaphores de la guerre et du conflit saturent la figuration de l’espace périphérique : la voie de chemin de fer, boulevard Ney, est décrite comme une “tranchée” (CL 114), les caméras de surveillance, le mobilier urbain sont interprétés comme des armes dirigées contre les populations précaires (CL 133), et les victimes de ces conflits (ouvriers tués sur un chantier, prostituées assassinées, hors-la-loi abattus par la police) sont systématiquement répertoriés par l’écriture. “À la guerre” (CL 115) l’enquête littéraire s’attache d’une part à relever les “positions tenues” (CL 114) par un ennemi auquel il est donné les noms du néo-capitalisme postindustriel — “l’empire du virtuel” (CL 114), l’industrie de la culture et du loisir (CL 47), et d’autre part à rendre compte des stratégies déployés par la population précaire des bords de la ville afin de maintenir les conditions de sa survie et de sa sociabilité.
16 L’enquête littéraire offre en outre à cette composition guerrière du terrain la stabilité d’un dispositif, par lequel la forme s’ouvre à l’accueil du précaire. La Clôture organise en effet un montage entre le présent des limites de la ville et l’histoire militaire du 19e siècle, le “projet” du narrateur rolinien consistant à “écrire sur le Maréchal Ney du point de vue du boulevard qui porte son nom” (CL 17)[26]. Sur ce terrain hautement temporel et hautement conflictuel que sont les périphéries parisiennes, la trajectoire d’un anti-héros militaire, trahi puis exécuté par l’armée napoléonienne, vient croiser celle de personna­ges marginalisés par les désordres socio-économiques mondiaux. Ils deviennent, au gré d’un face-à-face textuel avec la biographie fictionnelle du Maréchal Ney, les héros mineurs, déchus, de notre présent historique. Si dans Zones, l’économie du repli descriptif ne ménageait aucun accès aux histoires personnelles façonnant le terrain social, La Clôture multiplie les comptes rendus d’entretiens, les dialogues et monologues rapportés, synthétise les données récoltées sur le terrain, et organise les bribes de récits de vie émergeant de ces entrevues. L’enquête de terrain, résolument hétérobiographique, accueille les trajectoires individuelles dans leur précarité et leur discontinuité narrative. Parmi les existences croisées et narrativisées dans La Clôture, on trouve notamment celles de “Gérard Cerbère”, ancien ouvrier vivant sous un pilier de la rue de La Clôture, d’un groupe de prostituées albanaises affectées par le meurtre de l’une d’entre elles, de “Monsieur Z.”, un “anachorète” algérien “dont la résidence principale est établie dans une armoire électrique” (CL 27), ou encore de “Lito”, réfugié politique zaïrois en attente de régularisation. À distance de l’alternative entre excéden­taire multiple et anomie passive posée dans Zones dès qu’il s’agissait de figurer une précarité par ailleurs réduite au silence, La Clôture fait du texte littéraire le lieu d’accueil de voix et de trajectoires individuelles à la fois fragiles et résistantes.
17 Tandis que dans Zones, l’affect dominant de la voix narratoriale devant les instabilités du terrain social était la peur — peur, racisante, des identités excédentaires ; peur d’embarquer l’écriture dans une répétition anachronique du geste militant — La Clôture est traversé par une empathie solidaire : l’enquêteur se lie aux enquêtés, lit le terrain politiquement, et le définit de façon à montrer la violence objective qui touche le territoire périphérique, ainsi que ses habitants, que ces derniers soient réfugiés, immigrés, ou anciens ouvriers[27]. Cette empathie, située à la limite de la relation éthique et de l’analyse politique, nourrit une enquête littéraire désormais pratiquée en immersion, de façon à ce que la distance d’observation maintenue dans Zones soit drastiquement réduite, et que le texte produit résulte d’une proximité soutenue entre l’enquêteur et les habitants du pilier, avec leurs lieux de vie et leurs occupations quotidiennes. Une telle proximité renoue en partie avec la pratique maoïste du terrain : pensée à rebours du modèle de la sociologie ouvrière, qui avait tendance à faire des ouvriers un objet d’étude et à penser la position du sociologue en extériorité scientifique par rapport au terrain étudié, l’enquête militante visait précisément à abolir ces distances, et les hiérarchies qui les fondent (entre sujet et objet, spécialiste et usager, par exemple)[28]. Si La Clôture n’est ni le produit d’une collaboration scripturale, ni un texte à visée frontalement politique, il n’en reste pas moins que l’enquête littéraire ne s’y pratique plus en mode solitaire, mais en mode solidaire : il s’y déploie une prise de parti pour le camp des vaincus, qui détourne l’écriture rolinienne des inclinations apolitiques, distantes et neutralisantes qui marquaient Zones.
18 L’enquête ne s’ouvre toutefois que progressivement à la singularité des existences précaires. À en croire le narrateur, cette ouverture s’enclenche à l’issue d’un fait-divers intervenant à l’écart du terrain initialement délimité — l’assassinat d’une prostituée bulgare, dont les effets sur l’enquête sont décrits par le narrateur en ces termes : “En ce qui me concerne, l’assassinat de Ginka Trifonova, en attirant mon attention du côté de la rue de La Clôture, m’a amené à décaler mon dispositif d’environ deux kilomètres vers l’est” (CL 38). C’est précisément ce décalage qui mène le narrateur sous le pilier de la rue de La Clôture où vit, entre autres, “Gérard Cerbère”, l’une de deux figures centrales du récit. Un tel déplacement du dispositif signale, plutôt qu’un engagement de contenu, que la forme et la structure du texte sont abordés dans l’accueil de la précarité du terrain social. La pratique littéraire des périphéries n’est plus, comme elle l’était dans Zones, élaborée aux antipodes du terrain militant : elle est, au contraire, adaptable et adaptée en fonction des événements qui touchent la population marginalisée des bords de la ville. Le peuple précaire, les aléas de sa vie quotidienne, participent ainsi à la constitution formelle et diégétique d’un terrain régulièrement réajusté, redéfini par l’écriture littéraire de façon à accompagner les glissements inhérents à un espace social perçu dans sa conflictuelle fragilité.
19 En lieu et place des tentatives de négation du terrain militant déployées dans Zones et dans L’organisation, ce qui émerge dans La Clôture, et sera poursuivi dans Terminal frigo, c’est donc une littérature de terrain en prise avec le problème critique que la précarité pose à notre présent, et qui ne recule plus devant la figuration des formes contemporaines qu’a prises la marginalité urbaine. L’enquête de terrain a trouvé, en somme, sa forme post-militante, où le suffixe post- ne signifie plus, comme dans Zones, une négation sans futur mais plutôt, la négociation d’une continuité, paradoxalement permise par la conjonction entre l’épuisement du telos révolutionnaire et l’incertitude instable qui caractérise les vies précaires des marges urbaines.
20 Si l’écriture reste élaborée en rupture historique et subjective avec le vocabulaire, les techniques représentationnelles et les visées téléologiques qui présidaient à l’enquête mao, elle entretient désormais une relation dynamique avec l’héritage militant. La Clôture met par exemple à jour, en régime post-industriel, le rôle central de l’enquête dans l’auto-formation de la classe ouvrière. Lorsqu’elle finit par rassembler, vers la fin du texte, la population précaire en “société du pilier” (CL 183), elle donne moins cohé­rence agrégative à un prolétariat défait qu’elle n’enregistre les façons dont la population précaire trouve sans cesse, et sans médiation représentationnelle nécessaire, les moyens de se former collectivement, et de “faire société”. De même, en laissant à l’espace textuel le soin de recueillir et d’accueillir les voix, les trajectoires, les stratégies de survie, mais aussi les récits de rêves, les souvenirs et les projets d’avenir d’existences fragilisées, l’enquête littéraire aménage, en terrain glissant, des espaces de partage du précaire. Adaptant son dispositif aux accidents du terrain, se laissant affecter par les changements de trajectoire des enquêtés, l’enquête littéraire est collaborative, et ce moins au niveau d’un engagement de contenu visant un objectif prédéterminé qu’à celui d’un soin formel ouvert à l’aléatoire précaire. Par ce soin formel, le geste littéraire façonne ses propres modalités d’approche — politiques mais non-militantes, figuratives mais non-représen­tationnelles, empathiques davantage que solidaires — vis-à-vis d’un terrain social défait par le tournant néo-capitaliste, et s’efforce de penser figurativement les modalités de son incessante recomposition.
21 La Clôture se termine précisément sur la fonction micro-politique que peut endosser le soin littéraire, lorsque, à la limite de la ville, il n’est plus question pour la littérature de se positionner l’avant-garde du processus révolutionnaire, ni pour l’écrivain de se charger de la représentation de la classe ouvrière. Le soin formel intervient en cela sur les ruines des paramètres classiques du militantisme. La littérature vient alors occuper le terrain post-militant sur le mode mineur du soin :
Porte d’Aubervilliers, vers 21h30, une demi-douzaine de personnes faisait la queue pour le lendemain matin devant l’entrée du Centre de réception. Il n’y avait parmi eux qu’une femme, apparemment africaine, âgée peut-être d’une trentaine d’années, vêtue avec élégance, assise sur une couverture à l’intérieur de cet espèce de tuyau que doivent emprunter les impétrants. Ses lunettes sous le nez, elle était plongée dans un livre et, même […] en tenant compte de la nécessité, pour la lectrice, de se composer une attitude susceptible de tenir à distance les emmerdeurs, on aurait aimé savoir quel était ce livre, et ce qu’il avait pour mériter d’être lu dans des conditions si précaires. (CL 246-247)
Le texte s’achève sur la formulation d’un double désir : celui de répondre à la question de l’utilité de la littérature en terrain précaire, et celui, implicite, que le livre qui s’achève puisse remplir une fonction comparable à celui que lit la candidate au titre de séjour. La littérature de terrain tient là le miroir dans lequel se contemple la projection idéale de sa propre intervention : au-delà des paramètres du militantisme, la littérature accompagne l’expérience de la précarité, elle protège le sujet, étranger et féminin, des accidents du terrain, et elle ouvre un espace d’accueil, si ce n’est d’hospitalité, dans la trame périphérique d’un espace national en cours de fermeture sécuritaire. Là se formule peut-être l’enjeu majeur de la littérature de terrain contemporaine, dès lors qu’elle ajuste ses outils et son héritage aux conditions matérielles rencontrées par les populations les plus fragiles : non pas de réparer[29] un terrain périphérique heurté par sa précarisation néo-capitaliste, mais davantage, d’intervenir à même le réel pour donner une forme transmissible à ces pratiques sociales qui s’adaptent et résistent aux glissements du terrain contemporain.
Églantine Colon
University of California, Berkeley

Notes


[1] Jean Rolin, Zones, Paris, Gallimard, 1995 (dorénavant Z) ; Traverses, Paris, Nil Éditions, 1999 ; Campagnes, Paris, Gallimard, 2000 ; La Clôture, Paris, P.O.L., 2002 (dorénavant CL) ; Terminal frigo, Paris, P.O.L., 2005 ; Un chien mort après lui, Paris, P.O.L., 2009 ; Ormuz, Paris,P.O.L., 2013.

[2] Cf. Dominique Viart, “Fieldwork in Contemporary French Literature”, in A. Russo & D. Viart (ed.), Literature and alternative Knowledges. Sites, Contemporary French & Francophone Studies, vol 20, issue 4-5, December 2016.

[3] Si le présent article se concentre sur ce diptyque, on pourrait toutefois parler d’une tétralogie périphérique qui contiendrait également Terminal frigo, enquête sur les chantiers navals de l’hexagone, et Un chien mort après lui, enquête sur les chiens errants en milieu suburbain, qui abordent l’espace des marges urbaines depuis la province française et les mégalopoles du monde.

[4] Jean Rolin, L’organisation, Paris, Gallimard, 1996 (dorénavant LO).

[5] Cf. “Le chœur du prolétariat défait”, La femelle du requin, vol. 29, 2007 (22-39), p. 28-29.

[6] Idem, p. 31.

[7] Voir Jean-Pierre Le Dantec, “D’où vient l’établissement ?”, Les Temps Modernes n° 684-685, juillet-octobre 2015, 16-23 : “L’idée d’enquêtes à mener dans la France de la fin des années 60 avait pour origine notre volonté d’élaborer une ligne politique révolutionnaire fondée sur une analyse ‘scientifique’ de la situation des luttes de classe en France […]. Cette tâche d’essence théorique impliquait donc le lancement d’un programme de recherche où le dépouillement de statistiques économiques […] aurait été croisé avec des résultats d’enquêtes, puis passé au crible de la science marxiste selon Althusser” (p. 16-17). Au moment où la Gauche Prolétarienne privilégie la pratique concrète du terrain par rapport à son analyse scientifique, l’établissement vient compléter et supplanter l’enquête.

[8] Ce terme, issu de la terminologie mao, désigne l’arrivée soudaine d’un militant sur un site de production industrielle choisi par l’organisation.

[9] Plusieurs témoignages d’anciens établis placent le mensonge à la source de l’établissement, l’efficacité de l’opération reposant sur la capacité à “passer pour” un ouvrier. Ce mensonge stratégique a été décrit comme la source de sentiments de trahison (du côté des ouvriers) ou de culpabilité de classe (du côté des militants). La scène de révélation des origines sociales est d’ailleurs un topos du récit d’établi. Voir Robert Linhart, L’établi, Paris, Éditions de Minuit, 1978 ; Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, T. 1 Les années de rêve & T. 2 Les années de plomb, Paris, Seuil, 1987 et 1988 ; Virginie Linhart, Volontaires pour l’usine, Paris, Seuil, 2010.

[10] Dans ce registre discursif hautement contradictoire qu’est l’auto-critique post-maoïste, la dénonciation, du caractère illusoire et mensonger de l’engagement révolutionnaire depuis le réalisme de “l’âge mûr” est un passage quasi obligé. On le retrouve dans la plupart des témoignages récoltés par Hamon et Rotman (référence ci-dessus). Voir également Jean-Pierre Le Dantec, op. cit, p. 19, note 7 ; François Rivenc, “Quelques réflexions sur l’établissement en usine”, idem, p. 24-33, 32 ; chez Rolin, sur l’écart entre la réalité et les illusions militantes, voir LO 22.

[11] Jean-Pierre Martin, ancien-établi, formule par exemple la fonction ré-individuante du récit rétrospectif de la façon suivante : “L’obsession du tout politique envahissait jusqu’à nos vies intimes. Nous prétendions, sous l’effet du diktat de l’époque, dissoudre le sujet dans l’aventure collective. Il n’y a pas de raison pour que nous en fassions de même dans le récit rétrospectif”. Jean-Pierre Martin, “Avant-Propos. L’épreuve du réel”, Les Temps Modernes, (p. 6-15) p.8.

[12] Cf. “Le chœur du prolétariat défait”, art. cit., p. 22.

[13] Jean-Luc Nancy, La communauté désœuvrée, Paris, Christian Bourgois, 1986.

[14] Jean Rolin, Journal de Gand aux Aléoutiennes, Paris, JC Lattès, 1981.

[15] Sur la notion de “ceinture rouge” et son histoire, voir Annie Fourcaut (ed.), Banlieue rouge (1920-1960), Paris, Éditions Autrement, 1992, <Série Mémoires>.

[16] C’est à l’usine Renault de Boulogne par exemple, sur le point d’être détruite au moment où Rolin écrit Zones, que Robert Linhart s’établit en 1968, que Pierre Overney, militant maoïste, est tué par un gardien de sécurité en 1972, et que Jean-Paul Sartre prend publiquement, la même année, la défense de La Gauche Prolétarienne. Notons que Boulogne-Billancourt est également le lieu de naissance de l’auteur.

[17] Par l’expression “spectres de Marx”, Jacques Derrida a désigné, à la suite de l’échec du projet communiste, la forme par laquelle un héritage de “Marx” débarrassé du marxisme peut à la fois hanter et nourrir la pensée d’un monde contemporain transformé par le “nouvel ordre mondial”. Cf. Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993.

[18] Une interprétation plus complète de ces éléments pourrait en faire les traces d’une poétique du deuil, à la fois politique et personnel, dans la mesure où Zones n’est pas seulement un tombeau pour la banlieue rouge, mais aussi, et tout aussi en creux, un tombeau pour l’être aimé.

[19] Ces articles sont paru dans Jean Rolin, L’homme qui a vu l’ours, Paris, P.O.L., 2006.

[20] Kristin Ross, May ’68 and its Afterlives, Chicago, University of Chicago Press, 2002, p. 112.

[21] Loïc Wacquant, Parias urbains. Ghetto, banlieues, État, Éditions de la découverte, Paris, 2006, p. 255. Le terme précariat a, quant à lui, été formé sur la base des termes “prolétariat” et “salariat”. Voir notamment Robert Castel, La montée des incertitudes, Paris, Seuil, 2009 ; Guy Standing, The Precariat, New York et Londres, Bloomsbury, 2011.

[22] Cf. Robert Linhart, op. cit., p. 61.

[23] J’emprunte cette expression à André Gorz, Adieux au prolétariat, Paris, Galilée, 1980.

[24] Jacques Rancière, Aux bords du politique, Paris, Gallimard, 1998, <Folio Essai>, p. 124-125, 187.

[25] Rolin reprendra le thème de la guerre civile pour l’intensifier et le généraliser dans son roman Les événements, P.O.L., Paris, 2007. Pour une projection littéraire des banlieues comme terrain d’une guerre civile, voir Charles Robinson, Fabrication de la guerre civile, Paris, Seuil, 2016.

[26] Ce montage structure l’ensemble du roman, où sont juxtaposées deux séries de chapitres, l’une consacrée à une biographie romancée du Maréchal Ney, l’autre déployée comme une enquête sur l’histoire personnelle et les conditions d’existence de plusieurs habitants précaires de la zone circonscrite.

[27] On notera que La Clôture conserve parfois la tonalité polémique et les prises de parti contestables qui parcouraient Zones, en particulier sur des questions relatives aux inégalités ethno-raciales en France. Cf. LC 157 ; Z 49-52.

[28] Kristin Ross, op. cit, p. 111.

[29] Sur la fonction réparatrice du soin littéraire en régime contemporain, voir Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXIsiècle, Paris, Éditions Corti, 2017, <les essais>.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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