Le terrain : une affaire de discipline ?
Généalogie d’une pratique et confluences indisciplinaires
1 Dans Une île, une forteresse[1], l’écrivaine Hélène Gaudy raconte les violentes réticences de l’écrivain Georges Arthur Goldschmidt lorsqu’elle le rencontre pour mener un entretien dans le cadre de son enquête littéraire de terrain sur Terezín. Avant tout frappée par sa colère “contre les universitaires” (IF 71), elle comprend rapidement qu’il est “encore trop tôt pour brancher le dictaphone”
Colère, méfiance envers les “études scientifiques”, puis amorce d’une indulgence face à la perspective d’un récit, forcément subjectif, forcément fragmentaire. (IF 71)
2 La défiance de Georges Arthur Goldschmidt repose sur un partage très net entre l’étude scientifique de terrain et l’entreprise subjective de l’écrivaine, partage fondé sur une dissension à la fois éthique et épistémologique. En affirmant que sur certains sujets “on ne peut pas faire un travail scientifique”, l’auteur interrogé suppose une incapacité mais également une violence de la science qui expose, objective et unifie (aux antipodes du récit littéraire subjectif et fragmentaire) lorsqu’elle s’attelle à comprendre les phénomènes.
3 Sur quels fondements généraux ce rejet de l’enquête de terrain scientifique repose-t-il ? La colère de Georges Arthur Goldschmidt est certes à resituer dans le contexte spécifique de la mémoire de la Shoah et de la forte responsabilité de la “science de mort”[2] nazie. Plus largement cependant, l’opération scientifique de terrain est régulièrement taxée de surveillance, voire d’oppression. Soit qu’elle soit associée, dans une perspective foucaldienne[3], à la longue histoire des pratiques de savoir-pouvoir, soit qu’elle ait trop longtemps eu pour fonction de naturaliser les ordres inégalitaires existants, selon la critique textualiste de l’anthropologie notamment[4], la pratique scientifique du terrain semble constituer l’une des ressources d’un savoir positiviste qui serait le meilleur complice du pouvoir. Il s’agit ici de comprendre comment les littératures de terrain contemporaines héritent et renégocient une telle conception du terrain comme opération[5] de contrôle. Les textes d’Hélène Gaudy mais également de Jean Rolin, de Sylvain Prudhomme, d’Arno Bertina, de Sylvain Pattieu ou encore de Joy Sorman n’hésitent pas à remonter la généalogie des pratiques de terrain : généralement associé au savoir-faire du reporter, du sociologue ou de l’anthropologue, le terrain tel qu’il s’expose en littérature fait régulièrement du policier ou du travailleur social l’un des premiers avatars de l’homme – ou de la femme – de terrain. Si la littérature contemporaine est hantée par ces origines disciplinaires (au sens d’une prise de contrôle) de l’opération de terrain, elle cherche à en déjouer les mécanismes par une démarche sensible et relationnelle qui n’a rien d’étranger aux disciplines scientifiques actuelles. L’opposition binaire entre violence des pratiques de terrain scientifiques et subjectivité compréhensive des pratiques de terrain littéraires doit ainsi être remise en question. Non qu’il s’agisse de nier le partage entre littérature et sciences humaines et sociales[6], issu de l’autonomisation du champ littéraire et du champ universitaire au XIXe siècle[7], qui reste structurant au XXIe siècle[8]. Il importe plutôt de comprendre, dans une perspective somme toute épistémocritique, que les pratiques et les savoirs qu’élaborent les littératures de terrain sont en dialogue permanent avec les évolutions épistémologiques de leur temps. Plus spécifiquement, la pratique du terrain, opération de connaissance au fondement de nombreuses disciplines scientifiques, fait l’objet de redéfinitions récentes, voire de débats conflictuels en anthropologie, en sociologie, en géographie. Loin d’être une notion univoque, elle est au cœur de tensions et de partis pris scientifiques qui invitent alors à resituer les opérations littéraires de terrain dans un vaste champ de pratiques dont les enjeux ont été considérablement affinés depuis les années 1980. Il s’agira ainsi, dans un dernier temps, d’identifier ces confluences inter-disciplinaires grâce à une lecture approfondie d’Une île, une forteresse d’Hélène Gaudy.
Généalogies du terrain. Hantises d’une opération disciplinaire
Enquêter
4 De quelles méthodes hérite-t-on lorsque l’on entreprend de faire du terrain un outil de connaissance ou d’intervention ? Quels savoir-faire ont progressivement fourni à l’opération de terrain son éventail de protocoles, ses objectifs pratiques et théoriques, mais également ses imaginaires collectifs ? Si, ainsi que le suggère Foucault, “la vérité d’expérience est fille de l’inquisition”[9] , le terrain est à concevoir comme le produit d’un pouvoir politique, administratif et judiciaire qui prend l’habitude à partir du Moyen Âge, de “poser des questions, d’extorquer des réponses, de recueillir des témoignages, de contrôler des affirmations, d’établir des faits”[10]. Participant du projet inquisitorial et précédant largement l’institutionnalisation des sciences humaines et sociales, le terrain relèverait ainsi initialement d’une technè sociale ; il s’apparenterait à une opération de connaissance visant à résoudre les problèmes sociaux, c’est-à-dire à les contrôler selon trois différents régimes que nous observerons successivement : l’enquête, l’élucidation et l’examen. Une telle généalogie n’implique pas de réduire toute opération de terrain à une entreprise disciplinaire : l’anthropologue Daniel Cefaï par exemple ne manque pas de rappeler que le travail de terrain en anthropologie comme les enquêtes sociales au XIXe siècle ont longtemps pu être perçus comme contestataires et ont constitué une véritable ressource pour la critique socialiste ou le réformisme social[11]. Néanmoins elle rend sensible, pour toute opération de terrain, la question des bénéficiaires et des usages d’un savoir qui, en s’acquérant, présente aussi toutes les ressources d’un pouvoir.
5 Si dans un premier temps l’opération de terrain se développe dans le cadre des enquêtes judiciaires[12], elle fait du policier[13] l’une des principales figures de remise en ordre du social par le terrain. Difficile alors pour les enquêteurs de terrain en littérature contemporaine d’échapper à la comparaison ou à l’identification. Les récits de Jean Rolin par exemple multiplient les références au policier - comme personnage mais aussi comme genre romanesque. Soit, de manière évidente, parce que le narrateur est un policier du renseignement, dans Le ravissement de Britney Spears par exemple, soit, de manière plus subtile, parce que le récit déjoue les attentes du lecteur. Ainsi du début du récit d’Ormuz, qui présente tous les codes d’une enquête policière. “Après sa disparition, je me suis introduit dans la chambre de Wax à l’hôtel Atilar afin d’y inventorier ses affaires”[14] déclare le narrateur, prenant les traits d’un enquêteur minutieux sur les traces d’une disparition. La découverte de grenades sur les lieux de la disparition est l’occasion, à l’ouverture du livre, d’une enquête sur leur provenance qui les transforme en véritables indices. Le sérieux du personnage policier est pourtant rapidement déconstruit : il s’agit non de bombes mais de grenades comestibles – fruits du grenadier que le narrateur, court-circuitant brutalement l’esquisse d’enquête, avale soudain sans aucun scrupule. Le début trompeur d’Ormuz met ainsi au jour un mécanisme de réception : nos imaginaires de lecteurs contemporains associent rapidement l’observation de signes, de traces, d’indices, à l’opération de remise en ordre policière.
6 Nombre de récits littéraires contemporains exposent explicitement cette confusion, en rappelant les quiproquos auxquels donne lieu la présence de l’écrivain sur le terrain. “Tu prends des notes pour tes petits copains de la police ?”[15], demande à Sylvain Prudhomme un rabatteur des salons de coiffure de Château d’eau, à Paris. Nourrissant le projet d’une notation exhaustive des signes qui s’offrent aux yeux, l’écrivain du Tanganyika Project a beau expliquer qu’il veut “simplement écrire une histoire, qui se passerait dans le quartier”, pour laquelle il a “besoin de détails, de lieux précis, de personnages”[16], il inspire mépris et méfiance, il a “l’air bizarre ou suspect”[17], pour reprendre les mots de Sylvain Pattieu qui mène dans Beauté parade une enquête de terrain dans le même quartier. Suivi de près par le vigile d’un supermarché le voyant prendre des notes “discrètement” sur “les noms, les prix, les provenances” des produits, ce dernier en tire d’ailleurs une leçon qui sonne comme une maxime : “balade-toi avec un carnet, tu feras flic ou journaliste”[18]. Le malentendu, chez Sylvain Prudhomme comme chez Sylvain Pattieu, provoque l’inconfort, voire la gêne. Le policier constitue une assignation imposée de l’extérieur à l’homme sur le terrain. Elle est une identité subie, ainsi que le révèle le narrateur de La borne SOS77 d’Arno Bertina, agent de surveillance du périphérique qui déclare se cacher des témoins lors de ses observations de terrain “de peur de voir la peur dans leur regard, qui ferait de moi un flic”[19]. La construction grammaticale est complexe : doublement complémenté, le verbe causatif faire associe le “flic” au “moi” de l’écrivain sur le mode de l’attribution. Complément d’objet, le “moi” se voit passivement imposer l’attribution par un agent ambigu : pouvant renvoyer à la “peur” comme au “regard”, le pronom “qui”, sujet de la proposition subordonnée relative, introduit un trouble dans la référence. Dans un jeu de réciprocité des peurs, la formule confirme que la figure policière est conséquence d’un regard, d’une représentation, d’un imaginaire.
Élucider
7 Les assimilations de l’opération de terrain à l’enquête policière relèvent désormais d’un lieu commun pour la littérature contemporaine à l’épreuve du terrain. Les quiproquos dans les textes mettant en scène des narrateurs sur le terrain concernent d’ailleurs dans une écrasante majorité des personnages masculins, la littérature contemporaine héritant de l’ordonnancement genré des pratiques et des identités de terrain. Le terrain comme opération de connaissance féminine bénéficie pourtant d’une épaisseur historique et imaginaire très forte, que réactive par exemple le récit de terrain contemporain L’inhabitable de Joy Sorman[20]. Récit de femme, peuplé d’agents de terrain féminins, le texte témoigne de pratiques dont la répartition genrée date de plusieurs siècles. L’inhabitable consiste en effet pour l’écrivaine à accompagner les agentes de la Société immobilière d’économie mixte de la Ville de Paris (Siemp) dans leur mission d’éradication de l’insalubrité : Annie, “l’infirmière de la Siemp qui s’occupe des enfants” (Inh 22), Julie, “l’assistante sociale”, Sarah, chargée de mission, ainsi qu’une travailleuse chargée du relogement. “Ce sont souvent des femmes”, remarque l’écrivaine. S’inscrivant non dans une procédure d’enquête judiciaire mais dans une tradition de l’intervention sociale, l’opération de terrain désigne ici un ensemble de techniques de pénétration des foyers fondées sur le soin, l’écoute, l’aide et le conseil, initialement développé par les bonnes sœurs et les femmes engagées dans les bureaux de charité – forme de régulation religieuse de la pauvreté de type privée, associative et agissant à l’échelle locale, communale.
8 Le XIXe siècle constitue alors un tournant dans l’histoire du terrain comme processus de contrôle. À l’époque post-révolutionnaire, pour reprendre les mots de Balzac, “l’Égalité produit en France des nuances infinies”[21]. Pour poursuivre la métaphore picturale, la saillie des foules et de l’opinion génère au tournant du XIXe siècle la sensation d’une opacité. L’environnement social paraît soudainement obscur, inextricablement dense et confus, miné de zones d’ombres. Certes, en réponse au désordre, la figure du policier se voit requalifiée et les pratiques d’enquêtes se multiplient afin de réordonner le réel sous forme de narrations. Mais dans ce contexte d’opacité généralisée, un geste déborde celui de la mise en ordre : celui de l’élucidation. Judith Lyon-Caen identifie ainsi une véritable “obsession élucidatoire” dans l’opinion publique (Inh 305) , c’est-à-dire une intense demande de mise en lumière du social. Le terrain apparaît comme l’une des modalités d’action d’une société post-révolutionnaire, démocratique et urbanisée qui cherche à produire de la visibilité[22] et il va jusqu’à générer des manières d’écrire, ainsi que le note Philippe Hamon : lorsqu’il s’agit de décrire la ville au tournant du XIXe siècle, l’écriture se fait “verticale”. Habités du désir de décrypter les “dessous”, d’élucider les “secrets” de la grande ville, les narrateurs adoptent une “posture-Asmodée”[23] dont un écrivain de terrain contemporain comme Philippe Vasset par exemple a largement hérité[24].
9 Si soulever le toit des maisons à la manière du diable Asmodée relève de la procédure fictive, des savoir-faire bien réels se développent dans la première moitié du XIXe siècle avec le même objectif : atteindre et rendre visibles les zones du champ social perçues opaques. Suite à l’échec de l’Empire et de l’expansion coloniale en 1814, le rabattement vers l’Hexagone de voyageurs désireux d’observer les sociétés sauvages est l’occasion d’un transfert des savoir-faire du terrain colonial vers une action encore naissante : l’observation systématique de la misère urbaine[25]. Cette assimilation des indigènes et des indigents donne naissance, pour reprendre les mots d’un membre fondateur de la Société des observateurs de l’homme, le baron Jean-Marie de Gérando, à une “nouvelle classe d’explorateurs, celle des voyageurs philanthropes” qu’il faut former à l’observation d’un terrain bien particulier puisque “ce n’est ni dans votre salon, ni dans la rue, que vous pourrez rien voir ni rien croire”[26] : celui du domicile privé. L’espace privé semblant condenser l’opacité des classes laborieuses et dangereuses, l’élucidation du social au XIXe siècle se fonde sur la visite ou l’intrusion à domicile, bases du travail social qui se professionnalisera au cours des XIXe et XXe siècles en laissant une large part aux travailleuses femmes[27]. L’écrivaine contemporaine Joy Sorman, lorsqu’elle s’attache dans L’inhabitable à observer et décrire l’habitat parisien insalubre, réactive précisément les grands motifs du visible et de l’invisible, de la descente dans les bas-fonds et de l’opacité qui nourrissent le projet élucidatoire post-révolutionnaire. À l’orée du récit, la trajectoire de l’observatrice a partie liée avec la verticalité. Pour percer les “dessous” de la ville, le mouvement se fait descendant : il emprunte une rue qui “descend doucement de Belleville à République” (Inh 9) et qui, “dense, compacte, amalgamée, profusion d’échoppes et de nationalités”, “trop étroite et encombrée à toute heure” (Inh 10) pose d’emblée un problème de lisibilité et de clarté. L’immeuble qui fait l’objet de la visite est bien évidemment “coincé” entre deux boutiques et surtout, il est “invisible, insoupçonnable”; on y accède par une “porte étroite” et pour atteindre les chambres il faut traverser “un passage profond et exigu”. La mise en scène de l’exploration de terrain, plongée opaque jusqu’à l’habitat privé aux murs qui “suintent de crasse et d’un liquide sombre comme le pétrole” (Inh 12) remotive ainsi les jeux d’espace, de directions et d’éclairage du terrain comme opération d’élucidation. Si le récit relate les visites de l’habitat insalubre, s’il remobilise le terrain comme opération féminine d’élucidation du social, il passe à l’inverse sous silence, de manière symptomatique, les chantiers de démolition et de reconstruction des logements insalubres. L’inhabitable expose deux récits de terrain : celui de l’écrivaine en compagnie des agents de la Siemp et celui qu’elle mènera seule cinq ans plus tard, après les chantiers, nouvelle exploration qui tente de renouveler les visites et d’accéder aux résidences réhabilitées. Entre les deux, dans l’ellipse temporelle, un événement a eu lieu, qui prend les traits d’une opération chirurgicale : l’habitat “frappé d’un arrêté d’insalubrité irrémédiable” n’a pas laissé d’autre solution : “détruire, amputer, éradiquer” (Inh 10).
Examiner
10 Une troisième figure de référence de l’observation de terrain qui précède celles du sociologue ou de l’anthropologue a partie liée avec la métaphore chirurgicale de Joy Sorman : il s’agit de la figure du médecin[28] car c’est bien une conception organiciste du social qui, ainsi que le démontre magistralement Judith Schlanger dans Les métaphores de l’organisme[29], a présidé à la genèse des sciences sociales[30]. En transposant les pratiques de la visite, de l’interrogation ou encore de l’auscultation de leurs patients au champ social, les médecins ébauchent au XIXe siècle ce que Michelle Perrot nomme “de nouvelles formes d’appréhension du réel”[31], c’est-à-dire les tout débuts d’une sociologie empirique et tâtonnante. Si dans le cadre de la procédure d’enquête judiciaire le terrain s’apparentait à une remise en ordre du déroulement d’un événement passé, par collecte d’indices, il devient ici, dans le cadre de ce que Foucault nomme un régime de l’examen, une opération de surveillance. D’une part, la temporalité de l’action de terrain se voit modifiée. Ce dernier ne désigne plus un protocole a posteriori pour mener enquête, mais bien plutôt une série d’interventions indéfiniment répétées, afin d’élaborer un savoir du présent, savoir total et, autant que possible, ininterrompu. Dans le récit de Joy Sorman par exemple, l’infirmière “ne prévient jamais de son passage, sinon t’es pas sûre de les trouver chez eux[32]. Les origines du travail social et de l’intervention de terrain ont ainsi régulièrement été associées à un plan général de “normalisation et [de] contrôle social”, pour reprendre le titre du numéro que la revue Esprit avait justement consacré à la question : “pourquoi le travail social ?”[33]. Dans L’inhabitable, rapportant le diagnostic par l’infirmière des enfants habitant des logements insalubres, Joy Sorman réactive, en creux, cette dimension disciplinaire de l’intervention sociale.
Elle passe en revue tous les gamins, comme un gradé ses réservistes, relève en quelques minutes des problèmes respiratoires et dermatologiques provoqués par les moisissures. (Inh 22)
La comparaison militaire suggère que le terrain, lorsqu’il se fait examen – social, médical - tient en partie d’une opération de subordination.
11L’enquête, l’élucidation et l’examen sont ainsi les formes de savoir dans lesquelles on peut considérer que le terrain se développe et se systématise. En exposant une telle généalogie – policière, médicale et sociale – les textes contemporains invitent à comprendre que le terrain ne relève jamais d’une simple opération d’observation autonome ou de l’enquête pure, telle qu’elle pourrait être fantasmée dans son appréhension scientifique. Le caractère disciplinaire de l’opération de terrain dont on a ébauché l’origine et le développement est un problème majeur en littérature contemporaine : l’institutionnalisation croissante d’opérations littéraires de terrain – sous la forme de résidences d’action culturelle ou d’ateliers d’écriture par exemple – doit fortement au tournant social plus général des politiques culturelles[34]. L’écrivaine Noémi Lefebvre par exemple, notant que les ateliers d’écriture qu’elle mène à Angers lui “font penser au travail social et [se] souvenir de l’anthropologie”, tient à préciser que “ce que les gens [y] écrivent n’a rien à voir [...] avec l’intégration ou l’utilisation, [que] ce n’est pas pour ça que les gens écrivent, pas pour réciter leur vie ni pour être intégrés ni pour être utilisés”[35]. Le risque d’une opération de normalisation ou de pacification sociale hante l’intervention littéraire de terrain contemporaine[36]. Comment faire en sorte que l’opération littéraire ne soit pas l’occasion de renforcer un savoir-pouvoir ? C’est la question qu’adressent les grévistes de PSA-Aulnay à l’écrivain Sylvain Pattieu qui les a suivis sur le terrain :
Tu écris un livre c’est ça ? À quoi il va servir ton livre ? Il nous servira à rien à nous. Il servira aux riches, s’ils le lisent, ils se diront, ah, il faut faire autrement la prochaine fois, faire plus attention, quand ils verront ce qu’on a fait. A eux il leur servira. Ce qui nous servirait à nous, c’est tout le monde en grève.[37]
2. Indiscipliner le terrain : protocoles sensibles et relationnels en partage
12 La réaction de Sylvain Pattieu à la remarque des grévistes n’est pas retranscrite dans le récit Avant de disparaître. Toutefois, en conférant aux ouvriers, par le discours direct, une position énonciative forte, le texte fait de l’exposition de la conflictualité une première réponse aux inévitables jeux de pouvoir accompagnant l’opération de terrain. Plasticité des points de vue, textes polyphoniques, récits d’enquêtes en cours ou encore travail des registres constituent fréquemment, dans les textes littéraires contemporains, des ressources critiques permettant de déjouer, au moment de la restitution écrite, la fixation des savoirs et pouvoirs de terrain[38]. On s’intéressera moins ici aux ressources proprement littéraires mobilisées pour ces déconstructions critiques qu’aux partis pris qui témoignent, dans leur exploration de protocoles de terrain indisciplinaires, d’une véritable confluence interdisciplinaire.
“La sensation de l’herbe”, “le sentiment de l’île”
13 Dans Une île, une forteresse, l’expérience de terrain passe bien souvent par une épreuve des sens. Éprouver ou se souvenir d’un lieu – que l’on songe par exemple à la “campagne d’enfance” – consiste à prêter attention aux sons (“les cris”), aux “odeurs” et “jusqu’à la sensation de l’herbe” (IF 177). L’herbe n’existe ici que par le phénomène sensoriel qu’elle provoque dans le corps ; le mode d’existence du lieu est celui d’une réaction spécifique des sens, produisant une perception. La prise en compte de la dimension sensible de l’expérience des lieux n’a rien de nouveau en littérature. De la même manière dans les sciences humaines, la phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty a souligné, dès le milieu du XXe siècle, le rapport vivant qu’entretiennent, à travers l’acte du sentir, le corps percevant et le monde perçu. Pour autant, on assiste à une véritable explosion, en ce début de XXIe siècle, des recherches dites sensorielles[39] : la prise en compte de la dimension corporelle, perceptivo-sensitive, est devenue centrale non seulement dans l’expérience du monde, mais surtout dans le processus de production de tout savoir. Impossible d’établir un relevé exhaustif des articles réflexifs sur la question du sensible dans l’expérience de terrain en sciences humaines et sociales : la littérature abonde. Du dossier consacré aux “terrains sensibles, expériences actuelles de l’anthropologie” dirigé par les anthropologues Marion Fresia, Florence Bouillon, Virginie Tallio[40] à la “réflexion sur la portée cognitive de l’expérience sensible en géographie” des géographes Olivier Labussière et Julien Aldhuy[41] en passant par l’examen de “l’emprise du sensible dans l’enquête sociologique” par le sociologue Jean-François Laé[42], il s’agit de minimiser la part cognitive de l’individu et de souligner le rôle majeur de deux opérations sensibles dans l’expérience de terrain : la sensorialité et la sensibilité. C’est précisément là ce que permet de comprendre l’expérience de terrain d’Hélène Gaudy telle qu’elle s’expose dans Une île, une forteresse : l’écrivaine place la dimension sensible au cœur du processus de connaissance. Lors de ses premiers pas dans la ville de Terezín sur laquelle elle mène enquête, l’écrivaine livre la perception suivante :
Dans la rue déserte, les dalles disjointes du sol dégagent une odeur de terre après la pluie alors qu’elle tombe encore. (IF 12)
14 D’emblée, l’expérience olfactive constitue en creux l’expérience d’une discordance temporelle. La pluie, “chose qui certainement a lieu dans le passé”[43] selon le mot de Borges, s’éprouve à la fois comme passée – telle qu’elle sent – et comme présente – telle qu’on la sent tomber. Cette sensation d’un temps disjoint, à l’image des dalles de la rue, cette collusion du passé et du présent est justement l’objet de l’ensemble de l’enquête sur Terezín. De la même manière, la discordance spatiale de la ville ne peut être comprise que si elle est éprouvée :
La nuit sent le Sud – une nuit épaisse et moite, une nuit qui n’est pas d’ici. (IF 91)
La duplicité du lieu – au cœur de l’enquête elle aussi – n’est saisissable que par un sentir. Lui seul permet de comprendre que Terezín tient “d’un collage maladroit, temporel et géographique, d’où dépasseraient des accrocs, des juxtapositions malheureuses” (IF 176). Expérience du sentir et expérience perceptive deviennent les outils d’une théorie de la connaissance fondée sur l’opération de terrain.
15 Le développement de multiples approches phénoménologiques du terrain s’inscrit dans un changement de paradigme épistémologique qui va bien au-delà d’une simple mise en valeur de la dimension sensible dans la production des savoirs. L’approche de l’être humain comme corps percevant est irriguée par un courant de pensée en fort développement depuis le milieu des années 1990 dans le champ des sciences humaines et sociales, fondé sur ce que l’on nomme désormais un “tournant ontologique”[44] remettant en cause, pour le dire rapidement, l’universalisme de la modernité occidentale et le partage entre nature et culture. L’anthropologue Tim Ingold, ayant largement participé à ce renouvellement de l’approche sensible du terrain, va jusqu’à remettre en question la coupure entre le sujet observant et l’environnement conçu comme objet de la perception. Proposant une pensée relationnelle à l’échelle très large des organismes dans leur environnement, l’anthropologue propose d’envisager l’être humain non comme une entité autonome et préétablie mais comme “un locus de croissance et de développement particulier dans un champ continu de relations”[45]. Comprendre le monde s’apparente dès lors à une opération d’ “engagement perceptuel”[46], relevant moins d’un mode d’observation que d’un mode d’être[47]. Pour mieux comprendre le déplacement qui s’opère, attardons-nous sur le récit que fait Hélène Gaudy de sa marche vers Litomerice, ville voisine de Terezín :
Je marche sur le bord de la route, tout contre les herbes du bas-côté, luzerne, fleurs saturées de bourdons et d’abeilles. Il fait lourd, ça sent l’orage. (IF 163)
La modalité d’apparition du monde dans le texte tient moins d’un “j’ai vu” que d’une rencontre, d’une situation relationnelle éphémère lors de laquelle s’enchevêtrent un être humain qui arpente, un bord de route et les composantes de son bas-côté. La continuité expérientielle de l’être-au-monde défendue par Ingold est d’autant plus visible que la perception de l’état de l’atmosphère – l’orage – s’apparente très explicitement à une “expérience du ressentir”[48] et non à l’observation d’un objet. Le terrain constitue une véritable opération d’immersion dans un environnement partagé. Poursuivant son parcours, l’écrivaine montée sur un haut pont qui surplombe l’Elbe évoquera plus tard le “vertige du fleuve” (IF 163), parfaite expression de la relation qui se noue entre corps percevant et fleuve.
16 Une île, une forteresse rapproche régulièrement les villes de Terezín et de Drancy par un enchevêtrement des perceptions qui se fonde une expérience spécifique et dont le mot réapparaît de manière récurrente : celle d’un “sentiment commun” (IF 175). Le “sentiment” a ceci d’intéressant qu’il condense sensorialité, intellect et affectivité. Sa réapparition constante dans le récit d’Hélène Gaudy est symptomatique d’une expérience de terrain qui déconstruit la dichotomie entre émotion et raison. L’un des six chapitres du livre est spécialement consacré au “sentiment de l’île” (IF 137). L’expression désigne d’abord une intuition :
Puisque le sentiment de l’île est si fort : vérifier que si l’on suit une route, elle mènera quelque part, qu’on ne va pas se heurter à un mur qui renvoie, sans cesse, au point de départ. (IF 162)
Conférer au sentiment le pouvoir de justifier un protocole d’enquête fait largement écho aux partis pris d’un Ingold par exemple, pour qui “une compréhension intuitive n’est pas contraire à la science ou à l’éthique”[49] voire constitue “une base nécessaire pour tout système scientifique ou éthique”[50]. Mais le “sentiment de l’île” relève également de l’affectivité ; il est le produit d’une expérience d’isolement de l’écrivaine :
Ici, on ne reste pas, on dirait que la ville est prévue pour ça, des visites d’une journée et puis on la laisse seule, on se retrouve entre soi. (IF 139)
17 L’expérience de la solitude sur le terrain nourrit la perception d’une île isolée. “Intruse” qui reste “plus longtemps que les autres”, dans une ville où “aucun mot partagé n’est possible”, l’écrivaine expose une “dimension centrale du travail de terrain” pour l’anthropologue Jeanne Favret-Saada : “la modalité d’être affecté”[51]. Pour Favret-Saada, il s’agit surtout de faire place à “la communication non verbale, non intentionnelle et involontaire” (Af 9) au moment des rencontres ou des entretiens. Hélène Gaudy accorde une grande importance à ces “affects non représentés” (Af 6) qui relèvent de la dimension inconsciente de l’expérience relationnelle :
Être ici, c’est se faire balader par ceux qui y vivent, subir des détours et des contradictions qui ressemblent à la ville – son labyrinthe, son mystère. Il n’y a peut-être que comme cela qu’on peut saisir quelque chose de Terezín, en étant attentif aux glissements, aux associations d’idées, en suivant les fils que chaque porte close donne envie de tirer. (IF 93)
La possibilité de se faire balader fait directement écho à la capacité, pour le chercheur de terrain, d’ “être affecté, malléable, modifié par l’expérience de terrain” (Af 9), voire “bombardé d’intensités spécifiques” (Af 6). Mais revenons au sentiment de l’île : chez Hélène Gaudy, la modalité d’être affecté apparaît surtout dans le cadre d’une expérience de non-rencontre avec les habitants. C’est en laissant une place au sentiment d’isolement et d’incompréhension qu’apparaît celui de l’île. Tout comme pour l’anthropologue, l’affect n’a rien d’un parasitage périphérique du travail de terrain dans Une île, une forteresse : il est la condition sine qua non de la production d’un savoir. “L’île n’est plus un paysage, c’est un sentiment” (IF 143), constate l’écrivaine. Ce sentiment, loin d’être propre à la seule enquêtrice, est mis en partage : il est également celui de tous les visiteurs, voire des anciens déportés juifs dans la ville. Tout le monde “ressent l’isolement que [l’île] suscite, la surveillance qu’elle permet, la peur qu’elle contient” (IF 143). À partir du sentiment de l’île s’ébauche progressivement une histoire de l’ “idée de l’île” (IF 139) , projet nazi dont le lecteur découvre les définitions et les applications successives, depuis le rêve d’une île pour les juifs d’Eichmann – afin éviter que ces derniers ne “contaminent” le reste de la population – jusqu’à l’utilisation du nom de Madagascar pour désigner la solution finale. Le sentiment de l’île à Terezín est l’expérience de terrain qui permet de comprendre bien plus largement l’histoire de la ville, ancien camp d’internement juif : “Theresienstadt, c’est les cellules et les îles, les prisons, les navires” (IF 142). Parler de l’épreuve du terrain, en littérature comme dans les sciences humaines et sociales, c’est ainsi désigner une expérience sensible, qui touche à la fois aux sens et aux sentiments. Remettant en question l’adage “éprouver n’est pas prouver”, le sociologue Jean-François Laé soutient qu’éprouver est “une fonction de connaissance”[52]. Au cœur du “tournant sensible”[53] qui s’esquisse dans la réflexion sur la définition et la pratique du terrain, sa dimension relationnelle occupe alors une place centrale.
Une expérience relationnelle
18 L’imaginaire de l’homme de terrain produisant un savoir objectif dans son arpentage solitaire a considérablement reflué dans les sciences humaines et sociales. L’opération de terrain s’apparente bien souvent à une expérience relationnelle : celle d’une collaboration en vue de l’élaboration d’un savoir. Le geste traditionnel de l’opération de terrain, celui de “récolter des données” qui seraient déjà là, pré-existantes, s’efface dans les approches réflexives du terrain selon lesquelles la coproduction d’informations dans une situation intersubjective est désormais au cœur de la définition du terrain. “Relation d’enquête”[54], “co-savoir”[55], engagement mutuel et co-construction sont les maîtres mots d’un terrain pensé avant tout dans sa dimension relationnelle. Dans Une île, une forteresse, évoquant son arpentage de la ville avec une guide francophone, l’écrivaine souligne que cette dernière “redonne peu à peu aux bâtiments leur fonction ancienne” (IF 17) et que lorsqu’elle parle, “on dirait qu’elle fait apparaître ce qu’elle nomme, que sa parole dresse autour de nous le décor” (IF 19). C’est au sein de la relation d’enquête que la ville de Terezín et son histoire peuvent apparaître. L’expérience relationnelle de terrain, pour reprendre la fonction qu’attribue Ingold à l’anthropologie, permet d’ “éduquer notre perception du monde”[56]. C’est en s’immergeant avec la guide tchèque que l’écrivaine apprend à voir la ville et les traces de son passé, le terrain s’apparentant alors à une véritable expérience de l’être-avec.
19 L’approche relationnelle du terrain permet de dépasser la traditionnelle séparation de l’observateur et de l’observé, du sujet et de l’objet. Faisant ses premiers pas à Terezín, Hélène Gaudy note : “derrière les rideaux d’une fenêtre, un grand chien noir me regarde passer” (IF 12). C’est là la première occurrence de la première personne dans le récit. Le je n’apparaît qu’en tant qu’objet des regards, il n’est pas le triomphal sujet observant que les mythifications du terrain ont construites. Le terrain désigne moins une expérience d’observation que celle d’une circulation des regards. Après quelques pas dans la ville, l’écrivaine, certes, “observe le va-et-vient des habitants” mais nuance immédiatement : “peut-être que ce sont eux, qui m’observent” (IF 12) ; d’ailleurs “deux gamins blonds courent et [la] dévisagent” (IF 12). Il y a chez Hélène Gaudy une conception véritablement non hiérarchique de l’observation. Animaux, enfants, écrivaine et habitants sont tour à tour les sujets attentifs et scrutateurs des êtres et des choses. Selon les sciences studies féministes américaines, et plus particulièrement la géographie, le terrain masculiniste s’est fondé sur un régime scopique exclusif : en l’observant, le chercheur ferait exister un paysage conçu comme pur produit du regard, accomplissant par là “an inappropriate performance of colonizing power relations[57]. De manière générale, les approches féministes du travail de terrain, largement développées dans l’anthropologie et la géographie américaine depuis les années 1970, proposent une redéfinition du terrain qui prenne en compte les enjeux de l’intersubjectivité. Confrontée au problème de la photographie, Hélène Gaudy amorce explicitement une réflexion sur l’observation comme dispositif d’objectivation et d’appropriation. L’écrivaine “ne photographie pas les gens qu’[elle] rencontre pour ne pas ajouter à l’intrusion de la demande d’un témoignage celle de la capture d’une image”
20De la même manière, la pratique de l’entretien dans Une île, une forteresse se veut une pratique non intrusive. Après un entretien avec Felix Kolmer, l’un des premiers juifs à avoir été déporté dans le camp de Terezín, l’écrivaine rapporte :
J’ai quitté l’appartement de Felix Kolmer et avec lui, une histoire saisie à peine, entre les mots tendus, des brèches devinées, sur lesquelles nous n’avons pas pu, pas voulu nous pencher. (IF 38)
Bien moins qu’un face-à-face frontal, l’entretien se présente comme la collaboration d’un “nous” qui se constitue à partir d’adresses, de liens, ces “mots tendus” qui tissent progressivement la relation d’enquête. Hélène Gaudy semble ainsi exposer des dispositions et une pratique fortement marquée par une éthique de la sollicitude, également nommée éthique du care[58] dans les sciences humaines et sociales. Le tournant du care à la fin du XXe siècle a largement modifié les approches et les pratiques de terrain : non seulement parce qu’il fait de l’empathie et de l’identification de possibles méthodes, mais surtout parce qu’il invite les chercheurs de terrain à privilégier avant tout l’entretien qualitatif. Avant même ce tournant du care, l’anthropologue Johannes Fabian critiquait l’importance donnée à l’observation dans le travail de terrain, importance se fondant sur une “idéologie visualiste et spatialiste de la connaissance”[59]. Les conséquences sont de taille selon l’anthropologue : l’observation et la représentation incitent à faire de l’indigène un Autre culturel mais surtout temporel, en le situant dans une temporalité strictement différente à celle du chercheur. L’anthropologie se serait ainsi fondée sur le scandale d’un discours allochronique, déniant la relation de co-temporalité des êtres humains. L’entretien semble alors pouvoir faire de l’opération de terrain l’expérience d’un temps partagé entre interlocuteurs. De manière plus générale, l’expérience de terrain relève chez Hélène Gaudy d’un partage des temps. Séjournant dans un ancien logement nazi, elle remarque :
Sans y prendre garde je me suis mise, déjà, à faire ce que font les habitants de Terezín. Regarder dehors et ne pas y penser. (IF 83)
Mener une opération de terrain à Terezín, c’est faire l’épreuve d’une contemporanéité : d’une part parce qu’il s’agit de s’engager dans une temporalité collective, d’autre part parce qu’il s’agit d’éprouver le recouvrement d’un temps par un autre, de négocier avec “à la fois un voile, et ce qu’il cache” (IF 16).
21 En appréhendant le terrain comme une expérience qui place le sensible et la collaboration aux fondements du processus de connaissance, des hommes et femmes de terrain de toutes disciplines s’attachent à déjouer la charge disciplinaire des opérations d’enquête ou d’intervention. La confluence que l’on a ici identifiée n’implique pas un effacement des partages entre les disciplines : la remise en question de la “rupture épistémologique”[60] est bien loin de faire l’unanimité en sciences humaines et sociales. Il s’agit plutôt d’un phénomène d’écho, c’est-à-dire de propagation. Si dans les représentations collectives le terrain a partie liée avec la longue histoire des opérations de contrôle social, des solidarités interdisciplinaires apparaissent. Elles ont en partage un projet : celui d’élaborer un terrain résolument indisciplinaire. Quelle contribution les études littéraires peuvent-elles apporter à une telle entreprise ? Au-delà d’identifier ces revisitations convergentes de l’opération de terrain, on suggérera, en guise d’ouverture, d’élargir la discipline littéraire. Le terrain littéraire, s’il désigne une pratique de plus en plus exposée dans les textes d’auteurs reconnus voire consacrés, est un savoir-faire largement mobilisé par des communautés littéraires qui poussent plus avant le projet indisciplinaire. Ainsi des interventions littéraires de terrain répondant à des objectifs de démocratisation culturelle ou d’éducation populaire, ou encore des enquêtes et interventions de terrain de communautés habitantes ou militantes[61].
Mathilde Roussigné
Paris VIII – Saint-Denis

Notes


[1] Hélène Gaudy, Une île, une forteresse, Paris, Inculte, 2015 ; dorénavant IF.

[2] Benno Muller-Hill, Science nazie, science de mort. L’extermination des Juifs, des Tziganes et des malades mentaux de 1933 à 1945, Paris, Odile Jacob, 1989.

[3] Michel Foucault, “La vérité et les formes juridiques”, Dits Écrits, Tome II, Texte n° 139, Paris, Gallimard, 2001.

[4] Pour une perspective synthétique, voir Daniel Cefaï, L’enquête de terrain, Paris, La Découverte, 2003.

[5] Le terrain est ici appréhendé dans sa dimension actionnelle et non comme le simple lieu et le simple moment de pratiques codifiées, notamment celle de la saisie des matériaux empiriques. Lorsqu’on parle d’ “enquête de terrain” ou d’intervention de terrain”, le terrain ne se réduit pas à un décor circonscrit ; il désigne un ensemble d’opérations codifiées qui distingueront l’enquête de terrain d’une enquête généalogique ou l’intervention de terrain d’une intervention de maintenance.

[6] Si l’on souhaite prendre connaissance des arguments convoqués pour remettre en question cette séparation disciplinaire, voir Ivan Jablonka, L’histoire est une littérature contemporaine, Paris, Seuil, 2014, <Librairie du XXIe siècle>.

[7] Christophe Charle, Naissance des intellectuels, 1880-1900, Paris, Minuit, 1990.

[8] Le champ littéraire, ainsi que le rappelle Bernard Lahire, est un “espace assez faiblement institutionnalisé et aux frontières floues”: alors que la publication d’un article scientifique dépend d’un dispositif réglementaire de validation par les pairs, aucune institution, dans le champ littéraire, ne vient objectivement signaler la séparation entre experts et profanes. Cette faible institutionnalisation n’empêche en aucun cas les écrivains de tenir un discours de savoir sur le monde, mais elle explique que “les moments de publicisation de l’auteur puissent être des moments de malentendus où s’affrontent des logiques hétéronomes et parfois même contradictoires". Bernard Lahire, “Publicisation de la littérature et frontières invisibles du jeu littéraire”, Littérature, vol. 160, n° 4, 2010, p. 20-29.

[9] Michel Foucault, “La vérité et les formes juridiques”, op. cit.

[10]À suivre le raisonnement de Foucault, le développement massif du terrain comme opération de mise en ordre trouve son origine durable dans la réapparition de l’enquête comme pratique d’un savoir-pouvoir juridique au Moyen Âge, qui hérite des pratiques ecclésiastiques de la visitatio et de l’inquisitio : techniques spécifiques de voyage, art d’interroger, de recueillir les témoignages et de les classer.

[11]Daniel Cefaï, L’enquête de terrain, op. cit., p.197.

[12]Selon Foucault, le processus de l’enquête réapparaît au Moyen Âge au moment où l’idée de tort – causé par un individu à un autre - est remplacée par la notion d’infraction – offense commise contre l’État et la loi. Alors que le tort se répare juridiquement par l’épreuve entre les deux partis du litige, l’infraction suppose pour le pouvoir étatique – qui ne sait pas la vérité et cherche à la savoir - d’identifier un coupable pour le punir, donc de mener enquête en posant des questions, en interrogeant. C’est dans ce contexte d’une prise du contrôle des manières de rendre justice par le pouvoir étatique que doit se comprendre le développement de techniques de terrain.

[13]À propos des enquêtes judiciaires au XIXe siècle, Dominique Kalifa, précise que le policier, “incarne la conduite officielle de l’enquête, l’investigation publique et étatique” car il est un “personnage plus familier, plus proche des réalités ordinaires de la rue et de la société quotidienne” que le juge ou le médecin. Plus précisément, c’est parce qu’il est au cœur des opérations de terrain que le policier, dans ses représentations collectives, est plus abordable que le juge : on retrouve ici, sans doute aucun, l’opposition d’une figure du dehors – le policier homme de terrain que l’on voit, à qui l’on parle – et d’une figure du dedans – le juge, bouche de la loi dans sa tour d’ivoire. Dominique Kalifa, “Policier, détective, reporter. Trois figures de l’enquêteur dans la France de 1900”, Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, n° 22, 2004/1, p. 17.

[14]Jean Rolin, Ormuz, Paris, P.O.L., 2013, p. 9.

[15]Sylvain Prudhomme, Tanganyika project, Paris, Léo Scheer, 2010, p. 164.

[16]Idem, p. 167.

[17]Sylvain Pattieu, Beauté parade, Paris, Plein Jour, 2015, p. 64.

[18]Ibid.

[19]Arno Bertina, La borne SOS77, Manosque, le Bec en l’air, 2009, p. 70.

[20]Joy Sorman et Éric Lapierre, L’inhabitable, Paris, Pavillon de l’Arsenal/Autrement, 2011 ; dorénavant Inh.

[21]Honoré de Balzac, préface d’ “Une fille d’Ève” (1839) dans La comédie humaine, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, II, p. 263, cité par Judith Lyon-Caen, “Saisir, décrire, déchiffrer : les mises en texte du social sous la monarchie de Juillet”, Revue historique, n° 630, 2004/2, p. 303.

[22]Une multiplicité de types de textes témoignent de cette prise en charge de l’élucidation par l’observation de terrain. Ainsi que le rappelle Lyon-Caen, les tableaux littéraires pittoresques, les romans panoramiques tout comme les enquêtes sociales font de la posture de l’observateur l’un de leurs dispositifs fondamentaux (Inh 315).

[23]Philippe Hamon, “Voir la ville”, Romantisme, “La ville et son paysage”, n° 83, 1994, p. 6.

[24]Dans La conjuration par exemple, le narrateur revendique son goût pour “cette littérature désuète” du XIXe siècle animée du souhait de “dévoiler la ville, chacun de ces personnages manipulant monuments et immeubles comme de vulgaires boîtes, y cachant trésors ou otages en reluquant sans vergogne l’intérieur des appartements". Philippe Vasset, La conjuration, Paris, Fayard, 2013, p. 146. Dans Une vie en l’air, une grande partie de la fascination du narrateur pour l’aérotrain repose sur la possibilité de “voyeurisme” que permet la hauteur de la rampe. Philippe Vasset, Une vie en l’air, Paris, Fayard, 2018, p. 52-57.

[25]Michelle Perrot, “L’œil du baron ou le visiteur du pauvre”, dans Les ombres de l’Histoire, Crime et châtiment au XIX siècle, Paris, Flammarion, 2001.

[26]Joseph-Marie de Gérando, Le visiteur du pauvre, Paris, 1820, p. 18.

[27]Cf. l’ouvrage d’Yvonne Knibielher, Nous les assistantes sociales. Naissance d’une profession, Paris, Aubier, 1980, <Collection historique>.

[28]Voir par exemple les travaux de terrain du médecin Louis René Villermé, considéré comme un précurseur de la sociologie.

[29]Judith Schlangler, Les métaphores de l’organisme, Paris, L’Harmattan, 1995.

[30]L’expression de “corps social”, entendue à la lettre, implique de penser ce dernier comme un tout dont les dysfonctionnements doivent être diagnostiqués comme autant de maladies.

[31]Michelle Perrot, Enquêtes sur la condition ouvrière en France au 19 siècle, Paris, Hachette, 1972, p. 38.

[32]Inh 22. Selon Foucault, l’apparition de l’examen comme forme de savoir-pouvoir est profondément lié à l’avènement de nouvelles institutions de séquestration qui nourrissent une nouvelle modalité du pouvoir : le panoptisme, forme de surveillance permanente. Le visiteur du pauvre est précisément l’un des agents de ce nouveau savoir-pouvoir.

[33]“Normalisation et contrôle social (Pourquoi le travail social)”, Esprit, n° 4-5, avril-mai 1972. Le travail social, si l’on reprend la réflexion de Foucault, trouve son origine dans le développement de l’examen comme forme de savoir-pouvoir qui a pour caractéristique ‘non plus de déterminer si quelque chose s’est passé ou non, mais de déterminer si un individu se conduit ou non comme il faut, en conformité ou non à la règle’ ”. Michel Foucault, “La vérité et les formes juridiques”, Dits Écrits, op. cit.

[34]L’argumentaire de la politique culturelle française, ainsi que le notent Quentin Fondu et Margaux Vermerie, se modifie progressivement à partir de la fin des années 1980 : “l’objectif de démocratisation culturelle a fait place à celui du développement des territoires et de la cohésion sociale”. Quentin Fondu, Margaux Vermerie, “Les politiques culturelles : évolution et enjeux actuels”, Informations sociales, n° 190, 2015/4, p. 57-63.

[35]Noémi Lefebvre, “Avec les gens, une anthropologie”, La vie comme ça, Nantes, Joca Seria, 2017.

[36]Quelques exemples de l’articulation entre projet littéraire et projet de pacification sociale sont évoqués dans l’article collectif d’Agnès Blesh, Sylvia Chassaing, Benoît Cottet, Olivier Crépin, Claire Finch, Emmanuel Reymond, Mathilde Roussigné, “Pour des études littéraires élargies : objets, méthodes, expériences”, Littérature, n° 192, 2019, à paraître.

[37]Pattieu, Sylvain, Avant de disparaître. Chroniques de PSA-Aulnay, Paris, Plein Jour, 2013, p. 319.

[38]Voir Mathilde Roussigné, “Quelles politiques du terrain en littérature contemporaine ? Enquêtes, entretiens et interventions dissensuelles” dans Christiane Vollaire et Philippe Bazin, Sur le terrain, Montigny-sur-Canne, Sétrogran, 2017.

[39]L’anthropologue Sarah Pink, théoricienne d’une “ethnographie sensorielle”, revient sur le sensorial turn identifié par David Howes et relève la quantité croissante des travaux qui en témoignent, sous les termes d’anthropologie sensorielle (Howes), de sensuous scolarship (Stoller), de géographie sensorielle (Rodaway), de sociologie des sens (Simmel, Low), de sens dans la communication et l’interaction (Finnegan), de sensorium et pratique des arts (Zardini et Jones), de sensorialité des films (Mac Dougall et Marks), d’histoire culturelle des sens (Classen), de nature sensorielle de la découverte touristique (Crouch et Desforges), ou par des pratiques médicales (Edvardsson et Street, Hindmarsh et Pilnick, Lammer), du design et de l’architecture sensoriels (Malnar et Vodvarka, Pallasmaa), etc. Sarah Pink, Doing Sensory Ethnography, Londres, SAGE Publications Ltd, 2009.

[40]Marion Fresia, Florence Bouillon et Virginie Tallio, Terrains sensibles. Expériences actuelles de l’anthropologie, Paris, EHESS-CEAf, 2006, <Dossiers africains>.

[41]Olivier Labussière et Julien Aldhuy, “Le terrain ? C’est ce qui résiste. Réflexion sur la portée cognitive de l’expérience sensible en géographie”, Annales de géographie, vol. 687-688, 5, 2012, p. 583-599.

[42]Jean-François Laé, “Émotion et connaissance. L’emprise du sensible dans l’enquête sociologique”, Sociétés & Représentations, vol. 13, n° 1, 2002, p. 247-257.

[43]Jorge Luis Borges, “La pluie”, L’auteur et autres textes, traduit de l’espagnol par Roger Caillois, Paris, Gallimard, 1964, p. 67-68.

[44]Amiria Henare, Martin Holbraad et Sari Wastell, “Introduction. Thinking through things” dans Amiria Henare, Martin Holbraad et Sari Wastell (éds), Thinking through Things. Theorising Artefacts Ethnographically, Abingdon/New York, Routledge, 2007, p. 1-31.

[45]Tim Ingold, Marcher avec les dragons, traduit de l’anglais par Pierre Madelin, Bruxelles, Zones Sensibles, 2013, p. 94.

[46]Idem, p. 32.

[47]Tim Ingold s’inspire en cela des travaux de James Gibson qui développe une conception non-représentationnelle de la perception. Voir James J. Gibson, Approche écologique de la perception visuelle, traduit de l’anglais par Olivier Putois, Bellevaux, Éditions Dehors, 2014.

[48]Ingold, Tim, “L’œil du cyclone : la perception visuelle et la météo” dans Joël Candau, Paul-Louis Colon (dir.), Ethnographier les sens, Paris, Pétra, 2014.

[49]“Elle n’en appelle pas non plus à l’instinct plutôt qu’à la raison, ou à des impératifs de la raison humaine supposés innés. Au contraire, elle repose sur des aptitudes à la perception qui émergent, pour chaque être, à travers un processus de développement dans un environnement particulier”. Tim Ingold, Marcher avec les dragons, op. cit., p. 38.

[50]Ibid.

[51]Jeanne Favret-Saada, “Être affecté”, dans Gradhiva, 1990, n° 8, p. 3 ; dorénavanr Af.

[52]Jean-François Laé, “Émotion et connaissance. L’emprise du sensible dans l’enquête sociologique”, Sociétés & Représentations, op. cit., p. 249.

[53]Jean-Paul Thibaud, “La ville à l’épreuve des sens”, dans Olivier Coutard et Jean-Pierre Lévy (éds), Écologies urbaines : états des savoirs et perspectives, Paris, Economica Anthropos, p. 198-213.

[54]Pierre Bourdieu, La misère du monde, Paris, Seuil, 1993.

[55]Anne-Marie Losonczy, “De l’énigme réciproque au co-savoir et au silence”, dans Christian Ghasarian, De l’ethnographie à l’anthropologie réflexive, Paris, Armand Colin, 2004, p. 91.

[56]Tim Ingold, Marcher avec les dragons, op. cit., p. 322.

[57]Jo Sharp, “Geography and gender : feminist methodologies in collaboration and in the field”, in Progress in human geography, vol. 29, n° 3, 2005, p. 308, cité dans Anne Volvey, Yann Calbérac et Myriam Houssay-Holzschuch, “Terrains de je. (Du) sujet (au) géographique”, Annales de géographie, vol. 687-688, n° 5, 2012, p. 441-461.

[58]Dès les années 1980, la philosophe américaine Carol Gilligan montre comment la capacité du “prendre soin”, disposition féminine selon elle, a été sous-valorisée dans la psychologie et la morale. Carol Gilligan, Une voix différente : pour une éthique du care, Paris, Flammarion, 2002 [1982], <Champs Essais>.

[59]Johannes Fabian, Le temps et les autres. Comment l’anthropologie construit son objet, traduit de l’anglais par Estelle Henry-Bossoney et Bernard Müller, Toulouse, Anacharsis, 2006.

[60]Selon Gaston Bachelard, les pratiques scientifiques se fondent sur le dépassement de l’expérience première, sensible, véritable “obstacle épistémologique”. Voir Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Paris, Librairie philosophique Vrin, 1999 [1938], chapitre 1er.

[61]Voir Mathilde Roussigné, “La littérature à l’épreuve du terrain : Écrire pour habiter la zad de Notre-Dame-des-Landes”, dans À l’épreuve, Montpellier, n° 5, 2019.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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