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Interview de Fantômette
par Anne Larue
Retrouvailles
Anne Larue Fantômette ! Cela fait si longtemps ! Dire que je vais avoir soixante ans…
Fantômette Moi aussi, bientôt ! Je suis née en 1961. Je suis ta cadette de trois ans.
A.L. : Les personnages de fiction ne vieillissent jamais…
F. : Détrompe-toi ! Certains vieillissent et meurent, comme Hercule Poirot. Mais il est vrai que je suis moi-même éternelle. Soit dit en toute modestie.
A.L. : Tu te souviens de moi ?
F. : Je ne t’ai pas oubliée ! Tu étais si contente quand tu m’as découverte ! Tes autres lectures te faisaient mourir d’ennui. Impossible de t’identifier à Annie du Club des cinq, cette petite ménagère de la Bibliothèque rose qui faisait tout le temps la vaisselle. Claude était un peu plus attirante, mais elle se faisait rabrouer continuellement à cause de sa transidentité. Quant à tous ces romans traduits de l’américain, comme Les sœurs Parker de la Bibliothèque verte, tu les lisais poliment, pour ne pas faire de vagues, mais ils te tombaient des mains. Il y avait aussi les romans “pour garçons” que tu n’étais pas invitée à lire : Michel, Lancelot et même le Clan des sept.
A.L. : C’était une époque très sexiste !
F. : C’est pour cette raison que je suis née. Mon créateur, Georges Chaulet, s’est soudain dit que ce serait bien, de chouettes romans pour les filles. Evidemment, Hachette n’est pas une société de philanthropie et cela n’aurait jamais marché si on n’avait pas pressenti, à l’époque, le gisement incroyable du lectorat féminin. Mais sans me vanter, je pense avoir déjoué beaucoup de pièges : ni poncifs, ni princesses. Boulotte permet de lutter contre la grossophobie, même si souvent les illustrations l’ont amincie de façon absurde. Ficelle ? C’est une artiste-née, sans cesse contrecarrée par la figure de la répression que constitue l’institutrice, Mademoiselle Bigoudi ; mais elle résiste toujours et continue à inventer sans relâche. Rien ni personne ne la fait plier. Dans Fantômette et le mystère de la tour, elle réinvente carrément les ready-made de Marcel Duchamp ! Elle est surréaliste, elle se bat contre la dictature scolaire !
A.L. : Dis donc, quel mauvais exemple pour la jeunesse ! Et puis toi-même, tu es tout de même une assez bonne élève, non ?
F. : Je suis la meilleure ! L’élève parfaite ! Mais j’ai une double vie, histoire de montrer à toutes les élèves parfaites, ces filles sages et timides, qu’elles aussi ont droit à une vie secrète, personnelle et audacieuse. Elles doivent comprendre qu’il ne faut surtout pas consacrer toute son énergie à plaire aux adultes ! Et quand je dis : le droit à une vie secrète, je ferais mieux de dire : le droit de vivre, tout simplement. Mais enfin, pourquoi les filles n’ont-elles toujours pas le droit de vivre ? C’est pour cela que j’existe ! Pour que les filles aussi aient le droit de vivre ! Tant que l’affaire ne sera pas réglée je serai toujours là à combattre à leurs côtés !
Un monde sans parents
A.L. : Chère Fantômette, une chose m’a toujours enchantée : aucune de vous trois n’a de parents. Ficelle et Boulotte vivent ensemble dans une maison, et toi tu habites 13 rue des Roses à Framboisy dans un pavillon qui ressemble à une soucoupe volante… Vous avez la radio, la télévision, des revues ; vous pouvez cuisiner, lire, faire de la peinture ou de l’alchimie, tout ce que vous voulez…
F. : Tu as remarqué à quel point les romans pour la jeunesse aiment se débarrasser des parents ? Les Anglais ont même un genre littéraire voué à l’éviction parentale : les school stories, dont Harry Potter est un avatar. L’idée de base, c’est que les enfants sont en pension. Ou orphelins. Ou les deux ! Quand je pense à la navrante stupidité de l’adaptation de mes aventures en dessin animé, en 1999, j’en mangerais les mille pompons de mon joli bonnet ! Des parents continuellement dans les pattes, la vie correcte et ennuyeuse, l’obéissance des filles… comment ai-je pu être si mal comprise !
A.L. : Et non seulement des parents qui encombrent les filles mais un passé mystérieux pour toi qui es devenue orpheline !
F. : Des parents égyptologues disparus dans des circonstances bizarres ! Et puis qui encore ?
A.L. : C’est la base de la fiction patriarcale, que veux-tu, ma chère Fantômette : il faut toujours que “le héros” ait une origine obscure et passe son temps à se demander d’où il vient, comme si cela avait le moindre intérêt. “Je suis ton père”, je suis ton fils et tout le toutim. Fils de fils de fils de, la litanie du système. Et on veut nous faire pleurer avec ça : “ah mon fils ! Ah ma mère, mon frère, mon père !” On se moque du drame bourgeois de Diderot mais le patriarcat larmoyant et familial des films et de la télé ne vaut pas mieux, des Dents de la mer aux soaps de Noël ! Et tout le monde qui pleure, et la copine du héros qui meurt à tous les coups malgré son dévouement pour le garçon ! Cette obsession de la famille et de la filiation… Ma pauvre Fantômette, toi qui étais si libre ! On t’a infligé une origine, comme à un petit héros masculin patriarcal. Une origine lourde et mystérieuse, bien sûr ! D’où viens-je ? Qui est mon père ? Quel est mon destin ? Que de fausses questions pour une fille comme toi ! Alors que toujours tu vas de l’avant et que le passé ne t’intéresse pas !
F. : Un pur contresens… En revanche, j’ai toujours admiré l’habileté de mon créateur à ce sujet. Avec quel art nous a-t-il débarrassées des parents ! Tu te souviens qu’Annie Barbemolle a un père, dans Fantômette au carnaval ? Et Isabelle vit chez son oncle, le professeur Potasse, dès le premier tome de mes aventures, Les exploits de Fantômette. Mais notre trio est exempté de parents et cela paraît normal. Et cela sans le moindre drame, en vérité. Pas de naufrage comme dans Frozen, pas de mère de Bambi (“hé oui, mes pauvres enfants, le chasseur a tué la maman” !), pas de pauvre petit Harry Potter orphelin… Rien n’est là pour nous ôter notre joie, à nous trois !
L’apprentissage de l’humour et de la liberté
A.L. : Tu sais, Fantômette, pour cette histoire de parents, met-toi à la place des scénaristes. On ne va pas laisser des filles vivre seules et libres, quand même ! Les gens ont du mal avec les héroïnes intrépides et inventives. Pense à Fifi Brindacier : Ficelle lui ressemble tellement ! Voilà ce qu’écrit Mathilde Lévêque à ce sujet : “Fifi Brindacier a été censurée au début des années 1950 et de nouveau à l’aube des années 1960 dans la Bibliothèque rose parce qu’elle ressemblait un peu trop à ‘nos blousons noirs’. Je traduis : sa fantaisie débridée et sa liberté sans limites auraient pu mettre en péril l’ordre social et Fifi frôle la délinquance juvénile, quand elle n’y incite pas”[1]. Tu n’as pas l’impression que toi aussi, avec tes deux copines, tu subvertis quelque peu les obligations sociales tant de l’enfance que de la féminité traditionnelle ?
F. : Un peu, oui… même pas mal, quand j’y pense… bon, heureusement que personne ne s’en aperçoit ! On me croit toujours bien gentille, une fille modèle, la première de la classe, quoi ! Il m’est facile de berner mon monde… Sinon tu veux dire les chaussettes ?
A.L. : Les chaussettes ?
F. : Les chaussettes de Fifi, qui lui donnent son nom abrégé en suédois : “Fifi longues chaussettes” ! Elles sont de couleurs différentes, et pleines de trous. Dans l’original d’Astrid Lindgren, c’est un signe de joie, d’indifférence au raccommodage et à la tenue correcte des filles, bref un signe d’humour et de fantaisie, alors que dans la traduction française, on dirait Cosette la pauvre petite ! Elle n’aurait même pas de quoi se payer une paire de chaussettes convenables !
A.L. : Eh bien dis donc, Fantômette, on dirait que la mode t’intéresse ?
F. : Toujours ! J’adore porter un masque et un beau costume de soie. Le plaisir est très important dans mes aventures. C’est pour mon plaisir que je chasse les criminels ! Ma vie est joyeuse et optimiste. Même quand je suis capturée par des affreux, je ne perds pas mon sens de l’humour. Tu te rends compte, le sens de l’humour ? C’est peut-être ce que j’ai de plus subversif ! Je connais peu de romans pour filles qui valorisent le sens de l’humour... Heu… Je crois que si toi aussi tu l’as, c’est un peu grâce à moi, non ?
A.L. : C’est entièrement grâce à toi. Tu fus pour moi comme l’éclair bleu d’un merveilleux orage dans un ciel noir. L’humour est entré dans ma vie et c’est peut-être ce que tu m’as donné de plus précieux. Tu te rappelles ce qu’écrit Samuel Delany dans son roman Triton ?
F. : Alors là pas du tout !
A.L. : C’est un auteur de science-fiction nord-américain… Au milieu du roman, comme l’auteur est aussi universitaire et critique, il cite une enquête sur le sexisme…
F. : En plein roman ?
A.L. : Ma foi oui. Il parle de la décennie où “deux hommes ont marché sur la surface de la lune” : “une fillette de cette époque, pendant la première année de sa vie, pouvait s’attendre à avoir deux fois moins de câlins avec ses parents qu’un garçonnet”. Il ajoute qu’il a été prouvé “l’importance du contact physique durant la petite enfance, concernant aussi bien la force future de l’enfant que son autonomie psychologique” (p. 362).
F. : C’est justement l’époque où tu lisais mes aventures. Le sexisme voulait te voler ta force et ton autonomie. Depuis, effectivement, tu n’as jamais cru que le monde t’appartenait, même un peu.
A.L. : Exactement. Là où les garçons disaient “moi, j’y arrive toujours”, les filles sentaient les obstacles et n’avaient pas confiance en elles... Tu sais que les professeur·e·s préfèrent toujours, inconsciemment, les garçons ? Il·elle·s les trouvent meilleurs, plus brillants. Encore aujourd’hui !
F. : Et les filles se révoltent ?
A.L. : Certaines. Pas toutes. Celles qui y parviennent sont prises d’une rage effroyable et balancent avec fureur le destin pourri qu’on avait fomenté pour elles. Mais elles ont perdu des années à se morfondre, à lutter de l’intérieur contre le sexisme, et parfois c’est trop tard pour elles. Alors tu comprends, Fantômette : heureusement que je t’ai eue dans ma vie !
F. : Ça me fait plaisir, tu sais… même si maintenant c’est fini pour moi.
A.L. : Quoi ?
F. : Je ne sers plus à rien, maintenant.
Et aujourd’hui
A.L. : Mais qu’est-ce que tu racontes là, Fantômette ?
F. : À mon époque, il n’existait que des livres… pas de vidéos, pas d’internet, pas de films ou de séries. Mais à présent qu’on m’a adaptée, comme tu dis, en “petit héros patriarcal” dans un monde multimédia rempli de parents et obsédé par la filiation, les enfants ne me connaîtront plus jamais. Il·elle·s n’auront pas besoin de lire les livres puisqu’il·elle·s auront vu mes aventures sur un écran. Donc plus jamais je ne pourrais leur enseigner l’humour et la liberté.
A.L. : Bien sûr que si ! Les enfants ne sont pas si bêtes.
F. : J’ai tellement peur qu’on me fasse rentrer dans le rang !
A.L. : Ne t’inquiète pas ; c’est l’inverse qui va se passer. Déjà, au temps des livres, il n’y avait pas beaucoup de parents pour vérifier les lectures de leurs enfants. Et toi, Fantômette, tu as toujours su te déguiser, n’est-ce pas ? Et pas seulement en aventurière nocturne ! “Charmant, charmant, des petites aventures pour filles dans la Bibliothèque rose !” pensaient les parents super-sexistes de l’époque. Pas un pour se rendre compte que tu étais là pour enseigner la subversion, la liberté artistique, le quant-à-soi salutaire, l’intelligence, l’humour et la liberté.
F. : D’accord, mais aujourd’hui ?
A.L. : Eh bien soit le sexisme a régressé et les enfants auront tes livres ; soit les parents sont toujours super-sexistes mais comme tu passes à la télé dans une série patriarcale, comment veux-tu qu’on se méfie de toi ? En fait, tu accrois encore plus ta subversion clandestine !
F. : Mais si plus personne ne me lit ?
A.L. : On te lit, Fantômette ! N’importe quelle professeure des écoles qui t’a connue dans sa propre enfance te fait connaître à ses élèves ! N’importe quel parent non sexiste ! N’importe quel animateur jeunesse féministe ! Tu l’as dit : tu es éternelle, Fantômette. Tu es ce qu’on appelle “un chef-d’œuvre de la littérature pour la jeunesse”. Des scientifiques te consacrent des articles, des sites internet détaillent tes aventures, tu as sans le savoir des milliers de fans et de followers ! Tu as franchi en souplesse la barre du numérique ! Mais surtout tes livres restent !
F. : Ce n’est plus très à la mode, les livres.
A.L. : Détrompe-toi ! On est plus d’un·e à avoir compris que ce support millénaire, le codex, a encore de beaux jours devant lui. Quand on lit on n’est surveillé·e par personne sur Internet, et on n’est la cible commerciale d’aucune société bouffie d’actionnaires. Quand on lit on ne “consomme” pas.
F. : Tu as raison, après tout. Même si l’électricité disparaissait, comme dans ton roman La fille geek, on pourrait toujours lire dehors ou à la lueur d’une bougie ! Peut-être que si tout le monde passait une journée entière à tout lâcher pour lire mes aventures, au lieu de s’épuiser à vendre sa force de travail pour faire tourner la machine, l’économie capitaliste s’effondrerait. Ce serait la grève-Fantômette !
A.L. : Un joli coup, ma chère Fantômette, bien digne de toi !
F. : Mille pompons ! Quelle bonne idée !
Anne Larue

Note


1 Mathilde Lévêque, “On a chopé la censure?”, in Le magasin des enfants, 18 mars 2018.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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