Le Blue book et Eben ou les yeux de la nuit : un double dispositif
d’Élise Fontenaille-N’Diaye pour dire les traumatismes de l’Histoire
1 L’œuvre pour adultes d’Élise Fontenaille[1] traversée par une réflexion récurrente sur l’anéantissement de certaines civilisations, en particulier des civilisations indiennes d’Amérique du Nord et sur leur longue déchéance, comme dans L’enfant rouge (2002) ou encore Les disparues de Vancouver (2010). C’est cette même préoccupation qui est au cœur de l’un de ses premiers romans pour adolescents, La cérémonie d’hiver (2010) qui relate la révolte vengeresse et meurtrière d’une jeune indienne, Éden, contre la justice qui a fini par tuer sa grand-mère, victime dès l’enfance d’une de ces terribles institutions au slogan évocateur : Kill the Indian in the child. C’est le nom qu’Élise Fontenaille-N’Diaye donne à l’un de ses derniers romans adolescents qui a pour sous-titre Le crime d’exister. Cette volonté de rendre visible et audible la situation de populations anéanties, se confirme de manière singulière lors de la parution simultanée en 2015 du Blue book chez Calmann-Levy et de Eben ou les yeux de la nuit aux éditions du Rouergue, dans la collection DoAdo, adressé à des lecteurs adolescents où l’auteure aborde un autre sombre épisode de l’Histoire, à savoir le génocide dans le Sud-Ouest africain des Hereros et des Namas par les Allemands, sous l’empire alors dirigé par Guillaume II, à l’aube du 20e siècle.
2 Le Blue book a fait connaître ce pan obscur et terrifiant de la période de colonisation allemande à la majorité des lecteurs français et l’ouvrage pour la jeunesse est le premier livre français pour enfants à évoquer ce qui est désormais reconnu comme le premier génocide du 20e siècle[2]. Les deux livres ont eu un certain écho dans les médias. On trouve ainsi dans Le Monde et dans Libération des articles consacrés au Blue book[3]. Par ailleurs, l’universitaire Virginie Brinker sur le site de La plume francophone déploie une analyse précise et nourrie de l’ouvrage. Pour ce qui est du livre paru au Rouergue, le site de Ricochet mais surtout de nombreux blogs consacrés à la littérature de jeunesse en rendent compte dans l’année de sa parution. Mais rares sont les critiques qui mentionnent les deux ouvrages et qui s’interrogent sur les enjeux de cette double publication[4]. Celle-ci ravive les questions soulevées après la fin de la deuxième guerre mondiale en littérature générale et depuis une vingtaine d’années dans les ouvrages destinés à la jeunesse qui se sont attachés à dire l’indicible de la guerre et plus particulièrement de la Shoah, ou plus récemment des génocides perpétrés au Rwanda. Faire connaître, transmettre, dire l’indicible ou l’innommable, par des témoignages ou en passant par une fiction : autant de démarches qui relèvent d’une nécessité, et parfois problématiques. Quand il s’agit d’œuvres destinées à la jeunesse, l’écriture peut relever également d’une nécessité, mais elle soulève d’autres questions qui portent sur les modalités de représentation, sur les valeurs explicites ou sous-jacentes, sur les risques de stéréotypage liés à des formes adaptées aux lecteurs plus jeunes[5]. Eben ou les yeux de la nuit amène en effet à s’interroger sur le difficile équilibre au sein même de l’écriture adressée à la jeunesse entre une finalité didactique, une finalité éthique et la nécessité du détour comme le rappelle Agnès Cambrier[6], entre artificialité et efficacité.
Du Blue Book à Eben ou les yeux de la nuit : écrire contre le silence
3 L’histoire qu’Élise Fontenaille-N’Diaye cherche à mettre au jour est la même dans les deux ouvrages, celle du premier génocide du 20e siècle, avec l’intention, notamment, d’affirmer le lien évident entre les pratiques d’extermination systématique mises à en œuvre par les nazis lors de la Seconde guerre mondiale et les exactions commises dans le Sud-Ouest africain au tournant du 20e siècle, dont il nous paraît nécessaire de rappeler les grandes étapes.
4 Le protectorat du Sud-Ouest africain allemand est proclamé le 7 août 1884. L’année suivante, pour faire concurrence aux autres puissances coloniales, Bismarck instaure une véritable administration. Dans les années précédentes, quelques marchands et fermiers allemands s’étaient installés sur ce territoire, quatre siècles après le passage des Portugais qui n’étaient pas allés au-delà de ses côtes peu accueillantes. Dès 1885, Heinrich Göring, le père de Hermann Göring, est nommé gouverneur du Sud-Ouest africain, habité alors majoritairement par les Hereros et les Namas, régulièrement en conflit, ce dont les Allemands tirent d’abord profit. En 1889, les troupes allemandes arrivent dans le Sud-Ouest africain et les Hereros acceptent dans un premier temps une protection allemande mais après 1890, les chefs des deux tribus se rapprochent, ce qui entraîne un premier massacre de Namas, en particulier des femmes et des enfants en 1893. Les exactions allemandes se multiplient ensuite malgré la volonté du gouverneur civil Leutwein de trouver une issue diplomatique, renforçant la résistance des peuples autochtones. En 1904, le général von Trotha est mandaté pour mettre fin à ces conflits de manière radicale : le 11 août, il lance une attaque savamment préparée sur le plateau de Waterberg contre les Hereros : ceux qui survivent s’enfuient dans le désert où ils meurent de déshydratation, les points d’eau ayant été délibérément coupés ou empoisonnés. Le 3 octobre de la même année, von Trotha diffuse le Vernichtungsbefehl. A cet ordre d’extermination succède la mise en place de camps de concentration. Quant aux Namas qui résistent pendant quelques mois, ils subissent un sort similaire, envoyés dans le camp de concentration de Shark Island. 80 % des Hereros et 50 % des Namas meurent en quelques mois. Durant cette période, des corps et plus précisément des crânes de ces deux peuples font l’objet d’études scientifiques, menées notamment par Eugen Fischer.
5 C’est après l’indépendance de la Namibie (1990) que certains crânes et d’autres parties d’ossements sont restitués par l’Allemagne qui reconnaît tardivement, en juillet 2015, le génocide. En Namibie, au début des années 2000, des cérémonies commémoratives ont lieu et un monument est inauguré, symbole d’une modernité qui s’est construite dans la lutte contre le colonialisme.
6 La littérature allemande pour la jeunesse, en contexte colonial, a été relativement féconde et a exalté alors, à l’instar de la plupart des puissances européennes[7], la conquête coloniale à travers divers romans d’aventure, en particulier dans un roman à succès de Gustav Frenssen, réédité à maintes reprises jusque dans les années 1960, Peter Moors Fahrt nach Südwest (1906). Toutefois, dans une perspective plus critique au sein de la littérature contemporaine, ce pan de l’histoire coloniale allemande a été longtemps frappé d’une véritable amnésie[8]. En Allemagne, deux ouvrages pour adultes ont fait date, celui de Uwe Timm, Morenga (1978) et plus récemment Herero de Gerhard Seyfried (2003), mais, à ce jour, aucun livre pour enfants n’aborde le sujet. La double publication d’Élise Fontenaille en France peut alors paraître surprenante. Cependant, les discours dans le paratexte des deux ouvrages peuvent apporter certaines explications à sa démarche.
7 Si la parution des deux ouvrages est simultanée, il y a bien eu un travail de recherche, d’investigation, un chemin long et sinueux (BB 11) qui a abouti à l’écriture du livre pour adultes et qu’elle retrace dans la préface conséquente du Blue Book : c’est en suivant les traces de son arrière-grand-père, le général Mangin, qu’elle s’est d’abord étonnée de la haine des Allemands à l’égard des tirailleurs sénégalais installés en Rhénanie après la première guerre mondiale et qu’elle s’est interrogée ensuite sur les colonies allemandes, en particulier celle du Sud-Ouest africain. Elle a découvert l’existence d’un rapport rédigé par un jeune juge Thomas O’Reilly mandaté par la Grande Bretagne pour faire un compte rendu sur les actions destructrices des Allemands dans cette région : le “Blue book”[9] dont tous les exemplaires, sauf un, ont été détruits à l’issue d’une négociation forcée entre Allemands et Britanniques en 1926. Cette préface qui éclaire le parcours de l’auteure et justifie d’une certaine manière l’écriture du livre pour adultes ne mentionne pas le livre pour enfants
Le nazisme a fait ses premiers pas en Namibie en 1904 ; c’est la thèse d’Erichsen et de quelques autres, et c’est aussi la mienne : la même violence meurtrière, la même haine raciale, déjà, menant à l’horreur absolue, à l’anéantissement de peuples entiers ; c’est ce que j’ai découvert en menant cette enquête, cela valait d’être raconté. (EB 58)
8 La fin de la postface peut surprendre également. Sur un ton qui s’apparente à un discours éditorial, elle inscrit le roman dans un mouvement et annonce d’autres histoires à découvrir, présentées comme des aventures à suivre, ce qui semble pour le moins déplacé, sauf à l’entendre comme l’annonce du retour sur l’histoire coloniale française.
Charles Mangin et sa Force Noire attendront encore un peu.
Mais un jour – bientôt – nous irons au Sénégal, sur ses traces …
Qui sait où elles nous mèneront, cette fois. (EB 58)
Le Blue Book : le choix du récit
9 Le parcours singulier d’Élise Fontenaille-N’Diaye rejaillit dans le choix d’écriture de l’ouvrage pour adulte. En effet, le Blue book, désigné d’emblée sur la première de couverture comme un récit, est moins un récit historique qu’une mise en récit de l’Histoire”[11], selon la formule de Virginie Brinker qui relève dans son article les nombreux éléments de fictionnalité que nous nous permettons de rappeler : focalisation interne, présent de narration, discours direct, discours indirect libre des différentes personnalités historiques qui deviennent donc en partie personnages dans des scènes imaginées. Ces passages par la fiction soulignent souvent le cynisme des Allemands mais aussi les doutes, les inquiétudes ou l’effroi de leurs victimes. Il y a bien un travail d’écriture, très personnel, qui cherche dans la mise en récit elle-même une efficacité pour faire entendre la tragédie et l’horreur.
10 Certes le Blue book suit globalement au fil des chapitres la chronologie de l’Histoire : partant du passage très rapide des Portugais en 1484 sur le rivage peu accueillant de l’Afrique australe pour ensuite relater l’installation progressive des Allemands, l’arrivée en 1885 du gouverneur Heinrich Göring puis celle du général von Trotha, qui aboutit à l’extermination des Hereros et de celle des Namas. Toutefois, les titres de la plupart des chapitres, la présence de points d’exclamation qui signalent des discours singuliers participent de la fictionnalisation. La découpe en chapitres de longueurs variées permet aussi des focalisations sur un épisode singulier, comme l’invitationd’une dizaine de Hereros à Berlin lors de la foire coloniale de Berlin en 1896 ou sur une figure, comme dans le chapitre entièrement consacré aux activités du tristement célèbre médecin et anthropologue Eugen Fischer, avant, pendant ou après la période concernée. Ces choix de construction évitent peut-être de créer une tension narrative inutile et déplacée. Par ailleurs, cette découpe narrative qui implique des excursions hors du temps et du lieu principaux du récit permet de préciser un contexte, celui de l’Allemagne au tournant du 20e siècle, qui entretient le discours d’une infériorité raciale, étayé par l’observation et la mesure de crânes de Hereros, de Namas ou de Basters. Elle permet aussi de suggérer assez explicitement une logique déjà en marche qui trouvera une autre réalisation à plus grande échelle dans le génocide de la Seconde guerre mondiale, mais, sans tomber pour autant, par l’usage du comparatisme et du parallélisme, [dans] une forme de captation de la mémoire namibienne à l’aune du génocide de la Seconde guerre mondiale[12], ainsi que le souligne Virginie Brinker.
Eben ou les yeux de la nuit : une fiction adolescente à part entière
11 Le livre destiné aux adolescents est, quant à lui, une fiction romanesque à part entière. L’auteure n’hésite pas à y mettre en œuvre des procédés éprouvés dans la littérature de jeunesse qui, en même temps, en définissent les contours. Elle soulève aussi, de manière singulière, certaines interrogations qui ont pu être formulées à propos des écrits pour la jeunesse concernant la Shoah[13].
Séduire le lecteur
12 De fait, les choix narratifs et fictionnels d’Élise Fontenaille-N’Diaye déterminent assez clairement le lectorat auquel elle s’adresse. Le récit est pris en charge par le personnage principal, Eben, jeune adolescent, arrière-arrière-petit-fils du chef Herero Samuel Maharero. Le garçon annonce dès le début une action, qui sera précisée par la suite, à savoir, la destruction à la dynamite de la statue équestre d’un officier allemand “qui rappelle furieusement von Trotha” (EB 40), seul monument historique rappelant la conquête coloniale, à la gloire des Allemands. “Hissé sur une butte en pierre, on le voit de partout, c’est le monument le plus photographié de Namibie” (EB 40). La narration à la première personne, assurée par un personnage adolescent est, comme a pu le montrer Daniel Delbrassine[14], un élément récurrent de la littérature adolescente, un procédé efficace de captation, aussi bien pour transmettre des valeurs que pour faire partager une expérience à un lecteur du même âge. L’acte du jeune garçon relève tout à la fois de la révolte adolescente, de la vengeance et du désir de rétablir une forme de justice, dans un pays, certes indépendant, mais où la présence allemande, oublieuse des exactions passées, reste pesante.
13 Le statut d’orphelin d’Eben qui a perdu ses parents dans un accident de voiture à l’âge de quatre ans renvoie aussi à une tradition plus ancienne encore et largement ancrée dans la littérature de jeunesse. Isabelle Nières en rappelle les enjeux possibles[15] : il assure à l’enfant personnage une autonomie et une liberté inhabituelles, ce qui est bien le cas dans la fiction. Mais son statut d’orphelin dépasse celui de son histoire familiale immédiate : la perte est plus vaste puisque c’est celle de tout le peuple de ses ancêtres. La quête d’identité qui a fait l’objet de nombreuses fictions romanesques va de pair ici avec la reconnaissance des souffrances de tout ce peuple dont il porte, physiquement, la trace :
Je m’appelle Eben, j’ai la peau sombre et les yeux bleus. Je me suis longtemps demandé pourquoi j’avais les yeux bleus. Maintenant je sais.
14 Cette marque physique comme signe d’identité est un autre topos du récit d’enfance. Elle permet toutefois une singularisation de la fiction. Elle est ici témoignage des violences subies par ses ancêtres et signe d’une identité à assumer. Si un lecteur averti peut rapidement déduire la terrible raison de cette étrangeté physique, le jeune lecteur doit attendre quelque temps pour en découvrir la cause, à savoir le viol par von Trotha de son arrière-grand-mère :
L’enfant qui est né – un garçon, (…) avait la peau sombre et les yeux très bleus, les mêmes que les miens ; ensuite, tous les enfants de la lignée ont eu les yeux bleus – jusqu’à moi. Et si un jour, j’ai un enfant, lui aussi, il aura les yeux bleus – pour qu’on n’oublie jamais. (EB 34).
15 Ce choix qui part d’une réalité physique avérée mais dont les causes sont multiples[16] constitue un moteur fictionnel efficace, sur lequel joue le titre Eben ou les yeux de la nuit ainsi que la photographie qui occupe tout le fond de la première de couverture, d’un enfant noir, aux yeux bleus[17]. Des yeux bleus qui parl[ent] d’eux-mêmes(EB 33), comme le dit Eben, mais qui appellent la parole du personnage : sa parole est, au sein de la fiction, le seul rempart contre la folie qui le saisit quand il en découvre la cause. Enfin, c’est aussi un choix symbolique efficace, renforcé par le prénom même de “Eben”, signalant sa couleur de peau, diminutif de Ebenzebe, qui signifie “
Raconter l’Histoire, raconter son histoire :
les multiples contraintes de la fiction romanesque
16 Le passage par une fiction romanesque à part entière, le choix de la narration à la première personne ainsi que la prise en compte d’un jeune lecteur impliquent une autre démarche que celle adoptée dans le Blue book : la voix d’Eben doit tout à la fois construire son propre personnage, rendre accessibles les événements historiques, rendre compte de son action finale qui constitue un prolongement de l’Histoire de ses ancêtres.
17 Le titre du premier chapitre Ebenzebe affiche clairement le cadre du récit : c’est par le prisme du personnage que l’histoire du génocide sera relatée. Mais cette voix nécessite une incarnation a minima : dès lors le premier chapitre entremêle, en procédant par touches successives et nerveuses, les premiers éléments constitutifs du personnage, l’annonce de son action à venir, des informations sur la Namibie, ainsi que les premiers jalons de l’Histoire. La voix semble sauter d’un élément à l’autre, suggérant leur lien, sans les expliciter entièrement, laissant aussi entendre, par ces à-coups dans le discours, son agitation intérieure. Par trois fois dans ce premier chapitre, il se présente en ajoutant un élément qui le lie à l’Histoire, signalant l’impossibilité de décliner son identité en une seule fois, en un seul souffle :
Je m’appelle Eben. Ebenzebe en vérité – mais tout le monde m’appelle Eben. Mon nom tout entier veut dire Pierre de mémoire, mais c’est un peu lourd à porter. (EB 9)
Je m’appelle Eben, j’ai la peau sombre et les yeux bleus. (EB 12)
Je m’appelle Ebenzebe Maharero et l’homme qu’on célèbrera demain devant le Feu Sacré s’appelle Samuel Maharero, le plus grand chef des Hereros – le grand-père de mon grand-père, Samuel, son sang coule dans mes veines, son sang et ses larmes, et aussi sa peine, son immense peine, celle de son peuple massacré, le mien. (EB 13)
18 Dès lors, le récit des événements historiques devient non seulement possible mais nécessaire pour le personnage dans son processus de libération, comme pour le lecteur en attente de précisions. Dans les trois chapitres suivants, Eben rapporte les principaux éléments de l’histoire du génocide. Le sixième chapitre, intitulé La statue de la honte constitue une charnière entre passé et présent : alors que les descendants Hereros s’apprêtent à célébrer leur ancêtre Samuel, lors du Herero Day, la statue de von Trotha trône encore insolemment au milieu de la ville, seul monument témoin du passé, à la gloire de la colonisation allemande. Les derniers chapitres sont le récit de son action présentée comme une libération personnelle et une justice rendue aux peuples décimés.
19 Les apports historiques sont-ils dès lors orientés par la voix qui les énonce ou par la nécessité de la fiction ? En quoi diffèrent-ils dans leur contenu et dans leur modalité de présentation de ceux présentés dans le livre pour adulte ? La spécificité d’une écriture pour la jeunesse transparaît-elle dans la manière de proposer une histoire qui a aussi pour but de faire accéder un lectorat adolescent à pan de l’Histoire qu’il ne connaît pas ?
Simplifier sans minimiser
20 Les faits historiques sont essentiellement concentrés dans les chapitres 2 à 4 (non numérotés dans l’ouvrage) : Eben évoque l’histoire et la vie des Hereros et des Namas avant l’arrivée des Allemands, du temps où les lions volaient - titre du deuxième chapitre - et l’installation progressive de ces derniers, l’alliance initiale de son trisaïeul Samuel avec les Allemands, les révoltes des Hereros, l’arrivée de Von Trotha qui met d’abord en œuvre l’attaque du plateau de Waterberg, l’ordre d’extermination à l’encontre des Hereros, l’attaque finale contre les Namas et la mise en place des camps de concentration. Eben rappelle aussi les recherches menées par Eugen Fischer et les sinistres actions pour récupérer les crânes des deux peuples. Ce récit est ponctué de remarques concernant sa propre vie et de commentaires – souvent sous forme exclamative – qui construisent le système de valeurs qu’il transmet au jeune lecteur.
21 Pour autant, le récit ne cherche pas à épargner ce lecteur et va jusqu’au bout de l’horreur, tant dans l’évocation des camps de concentration, que dans celle des ossements retrouvés autour de Shark Island ou encore dans la description des pratiques insoutenables de récupération des crânes que les femmes prisonnières devaient nettoyer avant qu’ils soient envoyés à Berlin pour observation. Certains éléments extraits directement du Blue book rédigé par Thomas O’Reilly sont également repris et transposés au sein de la fiction, sans mention explicite du rapport britannique, ainsi les meurtres atroces de bébés à la baïonnette.
22 Cependant, s’il n’y a donc pas de minimisation des faits[18], le passage par la fiction et la brièveté du récit entraînent toutefois certaines simplifications.
Une première forme de simplification concerne les lieux : Eben parle de la Namibie, avant même la création et l’indépendance du pays dont l’histoire est assurément assez complexe. Il peut ici s’agir d’une simplification pour que l’histoire reste relativement accessible au jeune lecteur ou bien d’une volonté d’affirmer là encore l’identité d’un passé par la domination de différents pays. Par ailleurs, le roman pour adolescents ne mentionne pas certains épisodes, comme celui de l’exposition coloniale de Berlin en 1896[19] où des Hereros ont été montrés au public, comme des bêtes curieuses. Mais sans doute la plus significative des simplifications de lieux au sein de la fiction est l’évocation d’un seul camp de concentration, Shark Island, au nom plus vivement évocateur et donc plus efficace.
23 Le récit d’Eben est également marqué par la simplification des figures historiques, à l’exception de celle de Samuel dont Eben ne tait pas l’ambiguïté initiale et qui, par orgueil et pour faire face à la tribu traditionnellement ennemie des Namas, a accepté la protection des Allemands, avant de faire marche arrière. Eben se permet, en reprenant des éléments de l’histoire plus récente, de le qualifier de “notre grand-chef collabo”. L’appellation est sans doute discutable mais elle indique au lecteur le parallèle possible avec une autre réalité historique et traduit en tout cas un regard critique sur les premiers comportements du chef des Hereros, contrairement à celui des Namas, Hendrick Witbooi, dont Eben salue la loyauté, comme le fait Élise Fontenaille-N’Diaye dans Blue book.
24 La simplification est nettement visible du côté des figures allemandes : dans le récit d’Eben, seuls trois noms allemands sont mentionnés, dans une opposition assez tranchée. D’un côté, Leutwein est présenté comme un Allemand au comportement moins radical à qui le jeune garçon rend hommage :
Leutwein est mort triste et seul, en Allemagne, il aurait voulu qu’on épargne les Hereros et les Namas […]. J’aime bien Leutwein, il disait des choses comme : Bon, arrêtons de dire qu’on est venus en Afrique pour apporter aux Noirs les bienfaits de la civilisation, on est là pour faire un maximum de profit, et puis voilà.
Mais il n’était pas partisan de la violence à tout prix. (EB 30)
25 A ce personnage, s’opposent les deux figures incarnant l’horreur absolue : Von Trotha et Eugen Fischer. Eben commente les activités de Fischer, pour en expliciter auprès du lecteur les enjeux – démontrer l’infériorité des peuples africains –, les mettre en lien avec les pratiques scientifiques des nazis lors de la Seconde Guerre et enfin dénoncer le fait que le scientifique n’a jamais été condamné ni pour ses pratiques dans le Sud-Ouest africain, ni pour son rôle dans la solution finale. Pour ce qui est de Von Trotha, il est bien, dans la fiction adolescente, l’autre figure du mal absolu, ce qui ne saurait être remis en cause. Dès lors, toutes les exactions commises par les soldats allemands – mentionnées notamment dans le Blue book d’O’Reilly ou retranscrites dans le récit pour adulte – lui sont attribuées en personne. Outre les actes ou les décisions – et non des moindres – dont il est directement responsable, la fiction concentre dans cette figure historique l’ensemble des horreurs perpétrées par les Allemands[20], à l’instar de cette statue qui en réalité ne représente pas le sinistre général allemand mais qui pourtant le rappelle furieusement selon les mots d’Eben. Cette cristallisation permet non seulement de rappeler l’impunité dont le général a pu bénéficier, mais aussi de revenir plus généralement sur le silence qui a longtemps plané en Allemagne sur ce terrible passé colonial[21].
Une expérience de la parole
26 La brièveté du récit qui conduit à ces simplifications historiques entraîne également un univers fictionnel assez ténu. En effet, la lourdeur des événements à rapporter semble prendre le pas sur le déploiement de l’univers fictionnel et sur la construction des personnages qui entourent le jeune garçon. Certes, la voix d’Isaac, tout à la fois oncle biologique, grand frère et mentor, résonne dans le discours d’Eben et le personnage a une certaine consistance, ne serait-ce que parce qu’il est celui qui fait accéder le jeune garçon à l’histoire de ses ancêtres et qui induit, à son insu, l’action finale. En revanche, la figure de Kelly, la petite amie, reste au seuil de l’histoire, comme une figure obligée du roman adolescent, qui peine à se dessiner. L’univers dans lequel évolue Eben est peu caractérisé et le lecteur n’est pas forcément en mesure de reconstituer l’espace social, culturel, politique du personnage, pourtant déterminant pour mieux comprendre la logique de son action.
27 Quant à Eben, plus qu’un personnage, il est en réalité surtout une voix agitée, révoltée, marquée par une incomplétude qui pourrait s’expliquer par un défaut de fiction au sein du récit, mais qui peut aussi trouver sa logique dans le propos même de la fiction. En effet, le “je” qui se fait entendre au début est en quelque sorte balbutiant, comme on a pu le montrer : il doit s’y reprendre à plusieurs fois pour essayer de se définir, sans y parvenir vraiment. C’est en passant par le récit historique qu’il acquiert progressivement un statut et qu’il se construit. Ce récit, en effet, débute à la troisième personne, à travers un énoncé qui s’apparente à celui du conte :
Autrefois, il n’y a pas si longtemps, les Hereros étaient un peuple de bergers, de pasteurs, plutôt. (EB 14)
Mais très vite, à la troisième personne vient se substituer la première personne du pluriel, un “nous” qui permet à Eben de se rattacher à son passé, de s’y impliquer à sa façon, avec ses références, modifiant aussi la nature du récit :
L’empereur d’Allemagne Guillaume II a déclaré que la Namibie était désormais une colonie allemande, alors les Allemands sont venus, par centaines, par milliers, des hommes surtout, des aventuriers, des bandits aussi sans foi ni loi, prêts à tout pour s’enrichir.
Ça s’est passé chez nous comme au Far West, en Amérique : la ruée vers l’or, le massacre des Indiens, la même histoire de conquête… seulement ici, les Indiens c’étaient nous : les Namas et les Hereros. (EB 16)
Le passage à la première personne du pluriel lui permet donc de s’inclure dans l’histoire de ses ancêtres, de reconstruire son identité. Il est d’abord un sujet passif, dans le récit des souffrances passées :
J’en ai fait des cauchemars pendant des semaines, je me réveillais en hurlant, j’étais avec eux dans les camps, les enfants enchaînés, pendus aux arbres comme des gousses sèches…
C’était moi, c’était mes amis. (EB 27)
28 Mais au fil de son récit, la voix narrative donne corps au personnage qui peut au terme de son action affirmer son identité apaisée, sa joie d’être libre, enfin , au moment précisément où convergent les deux lignes temporelles du passé et du présent, de l’histoire collective et de l’histoire personnelle. L’écriture du livre pour adolescents qui fait une place somme toute assez réduite au romanesque rend possible ainsi une expérience de la parole : celle-ci relève de l’Erlebnis en tant qu’expérience vécue dans et par le langage et de l’Erfahrung qui n’est pas, ou plus seulement, transmission de la morale mais qui constitue l’épreuve même de la morale pour reprendre les termes de Walter Benjamin que nous avons commentés par ailleurs[22]. Eben ou les yeux de la nuit, qui n’échappe pas à une certaine artificialité, invite néanmoins le lecteur, dans le mouvement même de l’écriture, à s’interroger sur les difficultés et la nécessité à sortir d’un silence, individuel et collectif.
29 Élise Fontenaille-N’Diaye, à travers le récit qu’elle adresse aux adultes, s’institue en passeur d’une histoire bien souvent ignorée par les lecteurs français, tout comme elle accorde un rôle de passeur au personnage d’Eben dans l’ouvrage pour adolescents. Dans ses autres romans pour la jeunesse comme Les trois sœurs et le dictateur, La cité des filles choisies ou encore La dernière reine d’Ayiti[23], l’auteure choisit souvent une narration portée par des personnages adolescents, également passeurs d’histoires mal connues ou méconnues, à travers un procédé d’écriture signalant son lectorat. Toutefois, Eben ou les yeux de la nuit se singularise par cette expérience de la parole que nous avons relevée, qui est finalement aussi celle de l’auteure dans le Blue book. L’un comme l’autre sont traversés par des voix multiples, celle de son oncle, de ses parents ou de ses ancêtres pour Eben, celles des différentes figures historiques qu’elle met en scène dans le Blue book et plus nettement encore par celle de Thomas O’Reilly, le rédacteur du Blue book : c’est bien aussi cette voix bruissante de dizaines de témoignages terrifiants, étouffée par volonté politique, dans les tensions de l’entre-deux-guerres entre les puissances coloniales qu’Élise Fontenaille-N’Diaye fait retentir dans les seuils et au cœur de son récit.
30 Les deux fins jouent en écho. Dans la fiction adolescente, elle imagine la destruction de la statue équestre, dont elle a appris, par la suite, le démontage et le déplacement dans le jardin d’un vieux fort allemand en Namibie, le jour de Noël 2013. Elle signale cet événement historique dans la postface de Eben ou les yeux de la nuit, ainsi que dans le dernier chapitre du Blue book, comme une des victoires dans la lutte identitaire de ces peuples massacrés, dont elle a, dans le mouvement même de son écriture, pour les adultes comme pour les adolescents, fait résonner les voix surgies d’outre-tombe (BB 185).
Florence Gaiotti
ESPE-Lille Nord de France
Textes et Cultures, Université d’Artois

Notes


[1] Le nom d’auteur Fontenaille-N’Diaye n’apparaît que dans les deux ouvrages dont il sera principalement question dans notre propos.

[2] Du 25 novembre 2016 au 12 mars 2017, le Mémorial de la Shoah a présenté une exposition intitulée “Le premier génocide du XX siècle, Herero et Nama dans le Sud-Ouest africain allemand 1904-1908”. Un catalogue a été produit à cette occasion par Leonor Faber-Jonker aux Éditions du Mémorial de la Shoah, février 2017.

[3] Articles de Virginia Bart, pour Le Monde des Livres le 26 mars 2015 et d’Emile Rabaté, intitulé “La colonie génocidaire”, pour Libération le 14 janvier 2014; consulté le 15 juin 2018.

[4] On peut néanmoins mentionner le compte rendu que Véronique Petetin leur consacre en juillet 2015 dans la Revue de culture contemporaine, consulté le 15 juin 2018.

[5] Cf. Nicole Colin, “La Shoah dans la littérature de jeunesse en langue allemande : face au récit dominant, un autre récit ?”, Revue d’Histoire de la Shoah 2014/2 (n° 201), p. 341-362.

[6] Agnès Cambier, “Enjeux mémoriaux et littéraires des fictions pour la jeunesse autour de la Shoah”, Repères, 48 | 2013, 51-68.

[7] Nous renvoyons au dossier n° 3 de la revue de recherche sur la littérature de jeunesse en ligne Strenae, “Enfance et colonies : fictions et représentations”, paru en 2012, consulté le 15 juin 2018.

[8] Ce terme d’ “amnésie” est employé, voire réinterrogé par Reinhart Kössler, dans son article “La fin d’une amnésie ? L’Allemagne et son passé colonial depuis 2004”, Politique africaine, 2006/2 (n° 102), p. 50-66; consulté le 15 juin 2018.

[9] Nous désignerons le rapport d’O’Reilly entre guillemets pour ne pas créer de confusion avec l’ouvrage d’Élise Fontenaille-N’Diaye, signalé en italique.

[10] Il ne sera d’ailleurs mentionné qu’une seule fois dans le Blue book, au détour d’une note de bas de page (BB 184).

[11] Virginie Brinker, “Mise en récit et en fictionnalité dans Blue book”, La plume francophone, 15 mars 2015; consulté le 15 juin 2018.

[12] Ibid.

[13]Cf. les articles d’Agnès Cambrier et de Nathalie Colin cités ci-dessus. Nous pouvons également mentionner les travaux d’Éléonore Hamaide, notamment “Les grandes guerres du XXe siècle dans No pasarán le jeu de Christian Lehmann : écrire et réécrire l’histoire pour les adolescents, du roman à la bande dessinée”, Amnis, 16 | 2017, mis le 10 juillet 2017, consulté le 15 juin 2018 ; ou encore l’article de Schang Marie-Cécile, “Faire un détour par la littérature de jeunesse ?”, Revue d’Histoire de la Shoah, 2010/2 (n° 193), p. 219-233.  :, consulté le 15 juin 2018.

[14] Daniel Delbrassine, Le roman pour adolescents aujourd’hui : écriture, thématiques, réception, Scéren-CNDP de Créteil, 2006.

[15] Isabelle Nières, Introduction à la littérature de jeunesse, Didier jeunesse, 2009, p. 169-176.

[16] Il semblerait en effet qu’il y ait plusieurs causes : certaines renvoyant à la question de l’ascendance et aux métissages, d’autres à une maladie relativement rare, le syndrome de Waardenburg.

[17] Photographie de Teresa Ollila.

[18] Le choix du détour par la fiction épargne cependant au lecteur le choc des documents photographiques présents dans l’ouvrage pour adulte : l’existence d’une multitude de photographies accessibles sur internet est seulement mentionnée dans la postface, comme un prolongement possible, mais qu’il serait impensable d’imposer aux jeunes lecteurs.

[19] Cette exposition a eu lieu dans le cadre de la grande exposition industrielle de Berlin en 1896. Des exhibitions similaires avaient déjà eu lieu à Paris lors de l’exposition universelle en 1889 et elles se multiplieront dans de nombreuses capitales européennes jusqu’en 1958 : l’exposition universelle de Bruxelles est la dernière manifestation à présenter un village africain.

[20] La scène rapportée dans les écrits d’O’Reilly à la fin de l’ouvrage pour adultes raconte comment un soldat allemand annonce froidement à une vieille femme qu’il va la tuer. Elle a le temps de le remercier avant d’être assassinée.

[21] Reinhart Kössler, op. cit.

[22] Florence Gaiotti, Expériences de la parole dans la littérature de jeunesse contemporaine, P.U.R, 2009, p.23-24.

[23] Les deux premiers romans ont paru au Rouergue, dans la collection doAdo respectivement en 2014, le troisième en 2016.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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