La petite fille qui aimait trop le langage
Construire son identité par l’énonciation,
ou les “enfants de langage” chez Gaétan Soucy
Je hais l’adulte, le renie avec tant de colère, que j’ai dû jeter les fondements d’une nouvelle langue.
Réjean Ducharme, L’avalée des avalés
La littérature de l’enfance au Québec
1 Véritablement présent dans la littérature québécoise depuis la Révolution tranquille[1], l’enfant s’y est, depuis ce temps, taillé une place de choix. Il en va de même pour les études québécoises, où les recherches sur l’enfance dans la production culturelle s’accumulent au fil des ans[2]. Cependant, bon nombre de ces travaux proposent une vision sociale de l’enfant, s’attachant à étudier la représentation de l’enfance dans la littérature québécoise dans cette perspective de sa socialité. À cet effet, l’angle d’analyse du rapport entre l’enfance et l’âge adulte est fréquemment privilégié, pour arriver au constat d’un écart qui se creuse entre le monde des enfants et celui des adultes, avec cette impossibilité de plus en plus grande d’inclure les enfants dans la vie des adultes[3]; ils partagent certes le même monde, mais ne vivent pas avec les adultes.
2 Par leur dimension sociologique, ces études dépassent la simple étude sur l’enfance et constituent, en réalité, un véritable travail sur la transformation de toute la structure de l’édifice social qu’est la famille. Enfin, l’autre angle d’étude de l’enfance fréquemment exploré en études québécoises est celui, plus identitaire, qui voit l’enfant comme un sujet-nation, porte-étendard d’un Québec embourbé dans l’enfance ou l’adolescence et incapable de s’émanciper, le tout dans une perspective à tout le moins nationaliste, sinon indépendantiste ou séparatiste. Bien que tous ces travaux nous apparaissent aussi pertinents qu’intéressants, il nous semble que l’enfant romanesque québécois peut susciter un questionnement autre et qui demeure peu exploré jusqu’à présent.
3 Au-delà des changements dans sa situation familiale ou de son rôle symbolique pour la nation québécoise, le personnage d’enfant contemporain est, du moins au Québec, souvent porteur d’une énonciation tout à fait singulière. Si, parfois, son usage particulier de la langue contribue au réalisme du récit – c’est notamment le cas dans les romans Et au pire, on se mariera[4] et Chercher Sam[5] de Sophie Bienvenu, ainsi que La déesse des mouches à feu[6] de Geneviève Pettersen –, plusieurs de ces narrateurs-enfants à la parole particulière ne sont, ni ne se veulent, réalistes. Nous pensons d’abord aux romans de l’enfance de Réjean Ducharme, soit L’avalée des avalés[7], L’océantume[8] et Le nez qui voque[9], ou encore à ses contemporains Jimmy[10] de Jacques Poulin et L’amélanchier[11] de Jacques Ferron; nous ajouterions sans hésiter les enfances décrites par Sylvain Trudel dans Le souffle de l’harmattan[12] ou Du mercure sous la langue[13], ainsi que les romans C’est pas moi, je le jure![14] de BrunoHébert, La petite fille qui aimait trop les allumettes[15] de Gaétan Soucy, Mailloux : histoires de novembre et de juin[16] d’Hervé Bouchard, Tiroir n°24[17] de Michael Delisle, À l’abri des hommes et des choses[18] de Stéphanie Boulay ainsi que Le corps des bêtes[19] d’Audrée Wilhelmy. À notre avis, tous ces romans présentent des enfances posées sous des traits énonciatifs singuliers ou différents, sans que le langage serve à matérialiser l’enfance. Pour nous, ainsi que pour tout chercheur qui se dit sensible à ces questions de langue, il est évident que ces récits invitent à une analyse linguistique plus poussée.
4 Si le rapport de l’écrivain à la langue a déjà été un sujet foisonnant pour la critique[20], notamment dans le contexte québécois très spécifique – n’a-t-on pas déjà parlé de la littérature québécoise comme d’une petite littérature nationale[21], en ce sens qu’elle est celle d’une minorité, avec tous les enjeux que cela suppose –, il semblerait que les préoccupations actuelles de notre littérature sur le plan langagier ne soient plus les mêmes[22]. Mais, dans cette mer de romans linguistiquement décomplexés – au sens d’une mise à plat des niveaux de langue et de l’intégration naturelle de l’oral dans l’écrit –, il demeure que la littérature de l’enfance porte bien souvent, encore aujourd’hui, des marqueurs langagiers de singularité. D’un point de vue linguistique, alors que la décomplexion langagière des narrateurs-adultes – et de certains narrateurs-enfants, notamment ceux de Sophie Bienvenu –, permet à l’identité de s’ancrer dans une appartenance nationale ou sociale, le rapport au langage de ceux que nous appelons les enfants de langage se construit par leur non-identification à la société. Ainsi, leur énonciation produit des effets jusque dans leur identité individuelle, qui se veut profondément marquée par l’altérité.
Le concept d’ enfants de langage
5 Constituant en réalité une antinomie – l’enfant signifie, étymologiquement, “celui qui ne parle pas[23] –, les enfants de langage sont des personnages d’enfants qui sont davantage comment ils disent que ce qu’ils disent. Par conséquent, leur existence ne peut être que littéraire, en ce sens qu’ils existent par et pour la littérature. Élaboré par Petr Vurm dans ses travaux sur l’enfance chez Réjean Ducharme, le concept d’ enfant littéraire[24] comporte deux facettes : l’une narrative, en ce sens que ce personnage d’enfant-adulte est, par ses actions et sa parole, en lutte contre le monde des adultes[25] ; l’autre formelle, alors que l’ indétermination de l’âge linguistique – lorsque des enfants parlent comme des adultes et les adultes glissent souvent vers le discours des enfants[26] – constitue la pierre angulaire du concept.
6 Avec le syntagme enfants de langage, nous entendons souligner notre intérêt spécifique pour les manifestations formelles, c’est-à-dire langagières, de la spécificité littéraire de l’enfant. Bien qu’il soit évidemment constitutif de leur identité, ce n’est pas leur non-réalisme – autant comportemental que langagier – en tant qu’enfants qui nous intéresse. Plutôt, et bien qu’il soit évident que les enfants de langage ne sont pas des personnages réalistes, nous nous intéressons à leur identité autre à l’intérieur du récit davantage qu’à l’effet produit sur le lecteur – soit l’impression de non-réalisme du personnage.
7 D’un point de vue linguistique, nous ne considérons pas l’écart à la norme comme un défaut de compétence linguistique, mais plutôt comme une forme de performance du langage, puisque l’écart correspond simplement à la façon individuelle qu’a un locuteur d’interpréter la langue. Nous nous attachons donc aux théories sur l’énonciation[27], reliant l’énonciation en tant que performance langagière à la performance, plus globale, de l’identité de soi. Nous voyons donc l’énonciation comme une façon parmi tant d’autres de définir sa propre identité, laquelle pourrait d’ailleurs en être une de rattachement à un groupe – notamment pour le locuteur d’un dialecte ou d’un sociolecte, qui se construit linguistiquement une appartenance au groupe des locuteurs de la même variante langagière, ou lecte. Évidemment, puisque nous nous intéressons à des énonciations fondamentalement singulières – à la limite de l’idiolecte –, il est manifeste que la constitution identitaire des personnages sera autre, au sens où elle se rattachera à une altérité de soi, constituée notamment du non-rattachement à un quelconque groupe linguistique.
8 C’est dans cette perspective que nous aimerions observer, dans La petite fille qui aimait trop les allumettes de Gaétan Soucy – roman de l’enfance déployant cette spécificité énonciative –, le lien entre l’identité et la pratique langagière, afin de montrer en quoi le langage est un moteur de l’altérité de la narratrice. Plus concrètement, nous entendons montrer comment l’énonciation idiolectale renforce la construction, chez Alice – c’est le nom de la narratrice, qui ne sera dévoilé qu’à la fin du roman –, d’une identité profondément marquée par l’altérité. Nous avançons toutefois qu’une telle démonstration serait tout à fait envisageable avec plusieurs autres romans que nous avons précédemment évoqués[28].
L’altérité de soi
9 Datant de l’antiquité grecque[29], le concept d’altérité s’est fortement développé dans la pensée française contemporaine. Si Paul Ricœur n’est pas le premier ni le seul à s’être penché sur le concept d’altérité – Julia Kristeva avec Étrangers à nous-mêmes[30] puis Tzvetan Todorov avec Nous et les autres[31] l’ont également fait à la même époque –, c’est pour son angle d’approche, à savoir qu’il étudie l’altérité à partir de la position de cet autre, que nous le privilégions. Étudiant, dans Soi-même comme un autre[32], une altérité telle qu’elle puisse être constitutive de l’ipséité elle-même, le philosophe explique ainsi le titre de son ouvrage : Au comme, nous voudrions attacher la signification forte, non pas seulement d’une comparaison – soi-même semblable à un autre –, mais bien d’une implication : soi-même en tant que… autre[33]. La philosophie de l’altérité de Ricœur s’attache donc à élaborer ce que l’on appellerait une altérité de soi, laquelle constitue une modalité de l’identité – dont on pourrait dire qu’elle est construite négativement, en ce qu’elle correspond à une non-identification de soi-même au groupe.
10 Poussant notamment sa réflexion préalablement entamée dans Temps et récit[34] à propos de l’identité narrative, Ricœur développe, dans Soi-même comme un autre, trois intentions philosophiques majeures : celle de développer une herméneutique du soi, à propos de l’identité de soi ou du soi-même; celle d’établir une dialectique de l’identité personnelle, ou du soi-même, entre les pôles de l’idem et de l’ipse, donnant naissance à deux modalités de l’identité, soit l’identité-mêmeté et l’identité-ipséité; celle d’établir une dialectique de soi et de l’autre que soi, en étudiant la part d’altérité dans l’ipséité, tout en déterminant qu’une grande partie de l’identité-ipséité relève de l’intégration du même dans l’ipse.
11Bien que l’approche de Ricœur soit fondamentalement enracinée du côté de la philosophie, elle nous semble pouvoir être aisément transportée dans la littérature, où l’altérité est un sujet à ce point fécond qu’on souligne la diversité des manifestations de l’altérité[35] dans la littérature canadienne-française. Selon Kenneth Meadwell, la narratrice Bérénice Einberg, de L’avalée des avalés de Réjean Ducharme, représente une altérité qui se manifeste et s’explique par la certitude ontologique de la différence de soi, ipséité que l’on désire sauvegarder[36]. C’est ainsi que nous concevons l’altérité en tant que modalité de l’identité : être autre sans vouloir devenir même, c’est-à-dire avoir conscience d’être différent, mais aussi la volonté farouche de maintenir cette différence. Cette altérité va à notre avis au-delà de celle, passive, du personnage de L’étranger de Camus, qui pour sa part subit le fait d’être autre sans revendiquer cette singularité, et sans que l’on s’imagine qu’il l’ait souhaitée. Pour sa part, Bérénice revendique sa singularité et cherche à l’exacerber, autant par ses actions – née juive, elle va faire la guerre aux côtés des Palestiniens – que par sa parole – elle revendique la création d’une nouvelle langue afin de se différencier des adultes qu’elle méprise.
L’énonciation idiolectale
12 Dans la littérature de l’enfance, et plus particulièrement dans le cas des enfants de langage que nous étudions, il nous semble que la singularité, ou l’altérité, soit souhaitée, pas forcément par désir de marginalité[37], mais bien souvent par impossibilité de se rattacher au groupe. Dans les romans québécois, cette altérité de soi se manifeste notamment sur le plan du langage employé par les narrateurs-enfants, langage qui ne correspond pas aux normes et usages de la majorité. Se déploient alors des énonciations tellement singulières qu’elles frôlent l’idiolecte, et que nous qualifierons plutôt d’énonciations idiolectales[38]. Contrairement aux variations géographiques ou sociales d’une langue – soit les topolectes, dialectes et sociolectes –, qui permettent aux locuteurs de marquer leur appartenance à un groupe, l’idiolecte est, pour son locuteur, un marqueur d’exclusion. Chez les enfants de langage, personnages et narrateurs qui sont davantage comment ils disent que ce qu’ils disent, l’énonciation idiolectale contribue forcément à générer et à maintenir une identité autre.
L’enfance particulière dans La petite fille qui aimait trop les allumettes
13 Paru en 1998, le roman La petite fille qui aimait trop les allumettes[39] s’ouvre sur la découverte, par deux enfants, du corps de leur père, mort pendu. Immédiatement, une divergence d’opinion oppose les deux enfants : la narratrice semble encline à désobéir aux règles strictes du père pour aller au village lui acheter un cercueil, alors que son frère s’y oppose fermement et propose d’enterrer le père près de l’austère manoir décrépit qu’ils habitaient tous les trois. Sur un modèle qui n’est pas sans rappeler l’allégorie de la caverne, exposée par Platon dans La République, la narratrice part d’un état où, bien qu’invraisemblablement érudite par rapport à des points précis et complexes – elle use de temps verbaux élaborés et de mots recherchés –, elle est d’une ignorance absolue quant aux choses les plus élémentaires de la vie courante.
Trois normativités sont ainsi subverties dans le roman : la religion, les genres sexuels ainsi que la langue en tant que domaine de savoir. Nous traiterons d’abord des deux premières, qui en plus sont symboliquement associées au père.
La petite fille…
14 Bien qu’elle soit instruite quant à la liturgie catholique – elle connaît la terminologie et les pratiques catholiques romaines –, ce n’est qu’à la fin du roman que la narratrice prend conscience du dogmatisme religieux de feu son père :
Père n’était pas homme dont la puissance s’arrête si court. Sa propre dépouille n’était peut-être qu’un jouet pour nous leurrer, nous-mêmes autant que l’univers dans sa totalité pensive. Je songeais à cela en regardant le trou où frère avait enseveli sa grandiose disparition en bordure de la pinède, et je me disais que si on se mettait à raconter un jour que quelque chose sous cette croix sans nom ni date, avec une secrète ironie, faisait pourtant encore faiblement remuer la terre, je ne serais pas autrement étonnée, allez. Je veux dire que nos semblables ont tendance à stupéfier en présence de ce qui est disparu nulle part, en raison de leur fonds humain, ça les incline à ruminer l’herbe des morts, qui rend imaginatif. Et le premier soleil d’une religion, à moins que je ne me trompe, c’est toujours un cadavre qui bouge. (PF 164-165)
Remettant ainsi violemment en question la religion en tant qu’institution – autrement dit l’Église, avec une majuscule –, la narratrice semble vivre une véritable révélation et se libérer du joug de la religion, normes d’un Père qui se superposaient, pour elle, à l’autorité du père. De plus, cette remise en question s’opère de façon assez singulière, par des effets de langage qui subvertissent le sérieux de la thématique du deuil, notamment le syntagme “le trou où frère avait enseveli sa grandiose disparition”, qui ridiculise à la fois l’enterrement – par l’usage du mot “trou”, terme trop simple à la limite du vulgaire, pour bien décrire un lieu de sépulture – et la mort du père elle-même – par l’emploi exagéré du qualificatif grandiose. Par son constat métaphorique selon lequel “le premier soleil d’une religion […] c’est toujours un cadavre qui bouge”, la narratrice porte le coup final au dogmatisme religieux, le ridicule de l’expression “cadavre qui bouge” diminuant la crédibilité de l’origine – “premier soleil” – des religions.
15 Élevée sous une identité masculine par son père – “Frère m’appelle frère, et père nous appelait fils –, la narratrice parle d’elle au masculin pendant une grande partie du roman, employant les pronoms masculins et accordant les mots conséquemment. Elle est visiblement convaincue d’être un garçon, parlant de ses attributs en des termes normalement réservés au genre masculin : Il y a eu une fois, il m’est arrivé une vraie calamité, je crois que j’ai perdu mes couilles. Durant des jours ça s’est mis à saigner, et puis ça cicatrise, et puis ça reprend encore, ça dépend de la lune, ah la la, tout ça est à cause de la lune, et j’ai commencé à avoir mes enflures sur le torse aussi” (PF 79). Enceinte de plusieurs mois de son frère qui “ne sait faire que ça […], rire ou chialer, ou [lui] gigoter dessus” (PF 43) – et croyant toujours posséder des attributs masculins, bien que se définissant linguistiquement au féminin –, la narratrice tente de justifier l’arrêt de ses saignements menstruels par le fait que “la perte de [s]es couilles est cicatrisée” (PF 154). Ayant cependant le “sentiment qu’il y a quelqu’un d’autre qu’[elle] en-dedans, comme si [elle] commençai[t] à être quelque chose et demi” (PF 154), la petite fille réalise finalement sa grossesse lorsque se déclenchent les premières contractions. Son accouchement semble être pour elle un véritable recommencement :
Car je me prends à rêver au renouveau moi aussi. J’entends qu’une nouvelle existence pour moi, un printemps en plein automne va peut-être commencer, ce que je ne devrais jamais me laisser aller à faire tant c’est dangereux pour mon aplomb, qui est fragile, de rêver. Il me semble que je pourrais vivre ici avec l’enfant qui sortira dans quelques heures de mon corps d’engoulevent. […] Nous formerions une grande famille à nous deux toutes seules. Nous vivrions tellement ensemble, et si près l’une de l’autre, qu’un sourire commencé sur mes lèvres se terminerait sur les siennes, par exemple. (PF 177)
La narratrice se met même à rêver d’un monde libre de la domination masculine qu’elle a subie en ayant son identité féminine niée par son père – jusqu’à intégrer elle-même cette conception des genres. Cette liberté constituant, après le rejet du Père religieux, un tout aussi symbolique rejet du père véritable, semble impliquer, pour la narratrice, un monde sans les hommes, où “personne ne viendrait mettre ses sales sabots dans notre existence avec ses couilles” (PF 177).
… qui aimait trop le langage
16 C’est cependant par son rapport au langage que la narratrice construit véritablement son identité. Il y a d’abord, dans le roman, toute une mise en scène de l’écriture : à tour de rôle, chacun son jour, les deux enfants doivent remplir le rôle du secrétarien, c’est-à-dire consigner, dans un grimoire, les divers événements de la journée. Être secrétarien donne des droits, notamment celui de “tarder à [s]e sortir du lit des champs après une nuit à la belle étoile” (PF 13), et l’écriture, bien que manuscrite, est systématique et ordonnée : il faut “inscrire la date en haut de la page” (PF 14). Alors que son frère n’apprécie manifestement pas le rituel d’écriture – il émet des “geignements d’enfant gâté” lorsque la narratrice lui intime d’écrire (PF 18) –, la petite fille tient le langage en haute estime, affirmant l’importance qu’a pour elle le vocabulaire : “Écoutez, je me mépriserais à en mettre le feu aux rideaux si les mots véritablement venaient à me manquer […]” (PF18).
17 Malgré tout son respect pour les mots et la langue, il demeure que sa conception du langage en tant que domaine du savoir n’est pas toujours exacte. Ainsi, elle appelle tous les livres des “dictionnaires” et n’emploie ni majuscule, ni italique pour nommer les titres d’ouvrages et leurs auteurs – ce qui l’amène à mentionner “l’éthique de spinoza” ou les écrits du “duc de saint-simon”. Pourtant, elle est hautement consciente d’être en train d’écrire, notamment lorsqu’elle marque ponctuellement son manuscrit du syntagme “et zou”, qu’elle expliquera à la fin être l’inscription des coups – qu’elle appelle “horions” – ressentis dans son ventre pendant l’écriture.
18 Mais comme la religion et les genres sexuels, le langage fait à son tour l’objet d’une révélation, mettant fin à l’ignorance de la narratrice. D’abord, la narratrice prend conscience de la valeur des mots :
J’avais définitivement compris que nos rêves ne descendent sur terre que le temps de nous faire un pied de nez, en nous laissant une saveur sur la langue, quelque chose comme de la confiture de caillots, et j’ai repris le grimoire, comme ça, au beau milieu du champ, et mon crayon a poursuivi comme un seul homme, car un secrétarien, un vrai, ne recule jamais devant le devoir de donner un nom aux choses, qui est son office, et je me trouvais déjà assez désarmée par la vie pour ne pas désirer me dépouiller davantage, […], et aller jusqu’à me démunir de mes poupées de cendre, je veux dire les mots, tant il est vrai que nous sommes pauvres de tout ce qu’on ne sait pas nommer […]. (PF 157-158)
Au-delà de la seule idée d’un devoir qu’a le secrétarien de nommer, et qui lui permettra enfin de se nommer elle-même, ou plutôt de redécouvrir et de se réapproprier son propre nom (PF 172), la narratrice semble accorder une véritable valeur aux mots qui, même dans le dénuement matériel, peuvent prémunir contre une certaine pauvreté. En termes saussuriens, la narratrice semble considérer qu’on ne peut posséder le signifié que si l’on maîtrise également le signe et le signifiant. S’ensuit une réflexion sur le pouvoir des mots, qui ont, lorsqu’ils sont adéquatement agencés en phrases, la capacité d’exprimer des idées puissantes :
Car que faire d’autre qu’écrire pour rien dans cette vie? D’accord, d’accord, j’ai dit “les mots : des poupées de cendre”, mais c’est trompeur aussi, puisque certains, quand ils sont bien rangés en phrases, on reçoit un véritable choc à leur contact, comme si on posait la paume sur un nuage au moment juste où il est gonflé de tonnerre et va se lâcher. Il n’y a que cela qui m’aide, moi. À chacun ses expédients. (PF174)
Cette conception des mots comme ayant du pouvoir camoufle en vérité une réflexion sur la valeur de l’écriture, notamment sur le choix de certains mots – ou signes linguistiques – plutôt que d’autres. Cette réflexion à valeur métalinguistique nous semble soulever la question de l’identité de la narratrice et l’inscrire véritablement en tant qu’enfant de langage, lequel vit par, mais surtout pour le langage.
19 Enfin, quoique le roman soit écrit en langue française, le récit[40] est décrit par la narratrice comme illisible par quiconque :
Un mariole tomberait-il sur ce grimoire qu’il n’y pourrait d’ailleurs comprendre rien, car je n’écris qu’avec une seule lettre, la lettre l, en cursive ainsi que ça se nomme, et que j’enfile durant des feuillets et des feuillets, de caravelle en caravelle, sans m’arrêter. Car j’ai fini par faire comme mon frère, que voulez-vous, et adopter sa méthode de gribouillis, ça écrit plus vite comme ça, et c’est la vraie raison pour laquelle je ne peux pas moi-même me relire. Mais c’est égal, en alignant ces l cursifs, j’entends tous ces mots dans mon chapeau et ça me suffit, ce n’est pas pire que de parler toute seule. De toute façon qu’est-ce que ça change. (PF 175-176)
Affirmant n’avoir écrit qu’avec la “seule lettre, la lettre l, en cursive”, la narratrice émet en fait une réflexion métatextuelle sur sa propre énonciation, laquelle correspond à une sorte d’idiolecte écrit. À la différence d’un véritable idiolecte, où le locuteur devrait normalement arriver à se comprendre lui-même, la narratrice avoue ne pas pouvoir elle-même se relire. Ça lui importe bien peu, et elle compare l’absence de lectorat potentiel à l’absence d’auditoire lorsqu’elle parle.
20C’est cependant l’accomplissement de l’autodafé, inévitable destin d’un manuscrit qui n’avait, de toute façon, pas été écrit pour être lu, qui cristallise la singularité de l’énonciation dans La petite fille qui aimait trop les allumettes :
J’immolerai donc ce grimoire, comme papa sacrifiait le bouc au renouveau du printemps. […] Quoi qu’il en soit, mon bouc à moi, ce sera cet évangile de mon enfer, que je brûlerai avec la planchette, ce sacrifice aura la vertu de ne faire mal à aucune bête, immaculée comme la paume des nuages, toutes innocentes jusqu’au trognon. (PF 176-177)
En réclamant que son manuscrit soit l’ “évangile de [s]on enfer”, son bouc – ou peut-être est-ce un book ? sacrifié à elle, et en faisant tout pour qu’il soit au mieux incompréhensible, au pire absolument illisible, Alice, narratrice du roman, affirme la singularité de son existence – puisque le manuscrit impossible à lire en est l’évangile, sorte de récit de sa vie – et confirme la teneur littéraire de son existence. Performant son existence sur la seule scène de son manuscrit, elle en vient à y inscrire toute sa singularité, autant langagière qu’identitaire.
Une enfant de langage
21 La plaçant comme héritière de Nelligan et de la Bérénice Einberg de Ducharme, Jean-François Hamel affirme, métaphorisant qu’elle habite – ou existe, ou même n’existe que – dans la bibliothèque, que la narratrice du roman de Soucy a une existence fondamentalement littéraire :
Toute l’intrigue repose sur la nécessité de sortir de cette bibliothèque vers un dehors où les mots décontextualisés des dictionnaires devront affronter un présent avec lequel ils ne coïncideront que rarement, le langage se trouvant frappé d’une rare inadéquation au monde. La mémoire livresque, toujours en porte-à-faux face au présent, semble si ancienne que lorsqu’elle est évoquée, ce n’est que par des archaïsmes, remembrances ou ramentevances.[41]
Si, comme l’entend Hamel, toute la conception du monde de la narratrice de La petite fille qui aimait trop les allumettes passe par les livres qu’elle a lus – donc, par extension, qu’elle vit par la littérature –, nous ajouterions que son existence est d’autant plus littéraire par le projet d’écriture, qui transpose sa vie en un récit et exprime son identité par les mots – et qui, par conséquent, la fait vivre pour la littérature.
Même si elle n’a pas, comme Bérénice de L’avalée des avalés affirme pour sa part avoir “jet[é] les fondements d’une nouvelle langue”[42], volontairement élaboré son propre langage ou idiolecte, la narratrice de La petite fille qui aimait trop les allumettes a une façon de s’exprimer si singulière – et ce, indistinctement de son âge ou de son origine québécoise – que son énonciation est une partie importante de son identité. Ainsi, dans le roman, le langage se met aisément au service de la présentation d’elle-même que veut faire la narratrice, et son identité perçue par le lecteur correspond autant à la façon de l’énoncer qu’au propos qui est énoncé. Par exemple, la narratrice n’accordera au féminin les mots qui la concernent que lorsqu’elle réalisera elle-même qu’elle n’est pas un garçon; bien que le lecteur puisse décoder, à partir des indices quant à son état physiologique, la véritable identité de genre de la narratrice, il demeure que sa propre construction identitaire se manifeste concrètement par le langage. De même, son éventuel rejet des religions se fera surtout à mots couverts, par le biais de métaphores et par la subversion que représente l’emploi de termes trop familiers pour le contexte. Enfin, puisque sa façon de s’exprimer ne correspond en aucun cas aux usages courants en français – qu’il soit dit québécois ou international –, nous estimons que la narratrice s’inscrit, langagièrement, dans une altérité assumée. Puisque son langage se veut une part importante de ce qu’elle est, cette altérité teinte assurément toute sa représentation de soi. Ainsi, parce que son identité se construit principalement par la langue et l’usage, aussi bien oral qu’écrit, qu’elle en fait, la narratrice de Soucy confirme à notre avis son statut d’ “enfant de langage”, étant davantage comment elle dit que ce qu’elle dit.
Emilie Drouin
Université de Montréal
CRILCQ

Notes


[1] Jean-Charles Falardeau, “L’évolution du héros dans le roman québécois”, dans Littérature canadienne française. Conférences J. A. de Sève, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1969, p. 235-266.

[2] Jean Marmier, Le sabbat des enfants dans le roman québécois contemporain, dans Études canadiennes, 1976, n° 2, p. 25-33 ; Denise Lemieux, Une culture de la nostalgie: l’enfant dans le roman québécois de ses origines à nos jours, Montréal, Boréal Express, 1984, 242p. ; Roseanna Lewis Dufault, Metaphors of Identity : The Treatment of Childhood in Selected Québécois Novels, Londres/Toronto, Associated University Presses, 1991, 86p. ; Jean-Francois Lacoursière, Les enfants-narrateurs dans la littérature québécoise: les romans de la mélancolie, Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Trois-Rivières, Trois-Rivières, 1993, 112p. ; Marie-Diane Tuyet-Mai Clarke, La voix enfantine de l’après-60: refus du double normatif, recherche du double marginal, Thèse de doctorat, University of Western Ontario, London, 1995, 383p. ; Robert Verreault, L’autre côté du monde: le passage à l’âge adulte chez Michel Tremblay, Réjean Ducharme, Anne Hébert et Marie-Claire Blais, Montréal, Liber, 1998, 164p. ; Jean-François Hamel, Tombeaux de l’enfance. Pour une prosopopée de la mémoire chez Émile Nelligan, Réjean Ducharme et Gaétan Soucy, dans Globe, 2001, vol. 4, n° 1, p. 93-118 ; Isabelle L’Italien-Savard, Petite réflexion sur le récit raconté par un enfant au Québec, dans Québec français, 2001, n° 122, p. 78-79 ; Monique Boucher, L’enfance et l’errance pour un appel à l’autre: lecture mythanalytique du roman québécois contemporain (1960-1990), Québec, Nota bene, 2005, 320 p. ; Marloes Poiesz, Portrait du personnage d’enfant. Analyse narrative et sémiotique de l’enfant-narrateur dans trois romans québécois contemporains: Le souffle de l’Harmattan, C’est pas moi, je le jure! et La petite fille qui aimait trop les allumettes”, Mémoire de maîtrise, Université Laval, Québec, 2006, 114p. ; Martine-Emmanuelle Lapointe, Enfances romanesques, dans Voix et Images, 2008, vol. 33, n° 3, p. 113-118 ; Daniel Letendre, Faire entendre sa voix. L’adolescent en crise et le roman québécois récent, dans Tangence, hiver 2012, n° 98, p. 101-121 ; Louis-Daniel Godin et Laurence Pelletier (dir.), Postures, vol. n° 21, L’enfance à l’œuvre, Montréal, 2015 ; Louis-Daniel Godin-Ouimet. Le Québec comme un enfant: à propos d’un lieu commun de la recherche, communication présentée dans le cadre du colloque Le concept d’imaginaire social. Nouvelles avenues, nouveaux défis, Université du Québec à Montréal, Figura, 15 sept. 2017.

[3] Denise Lemieux, Une culture de la nostalgie, op. cit., p. 9.

[4] Sophie Bienvenu, Et au pire, on se mariera, Montréal, La Mèche, 2011, 160 p.

[5] Sophie Bienvenu, Chercher Sam, Montréal, Cheval d’août, 2014, 176 p.

[6] Geneviève Pettersen, La déesse des mouches à feu, Montréal, Le Quartanier, 2014, 203 p.

[7] Réjean Ducharme, L’avalée des avalés, Paris, Gallimard, 1966, 286 p.

[8] Réjean Ducharme, L’océantume, Paris, Gallimard, 1968, 192 p.

[9] Réjean Ducharme, Le nez qui voque, Paris, Gallimard, 1967, 280 p.

[10] Jacques Poulin, Jimmy, Montréal, Éditions du Jour, 1969, 158 p.

[11] Jacques Ferron, L’amélanchier, Montréal, Éditions du Jour, 1970, 163 p.

[12] Sylvain Trudel, Le souffle de l’harmattan, Montréal, Quinze, 1986, 140 p. 

[13] Sylvain Trudel, Du mercure sous la langue, Montréal, Les Allusifs, 2001, 129 p.

[14] Bruno Hébert, C’est pas moi, je le jure!, Montréal, Boréal, 1997, 195 p.

[15] Gaétan Soucy, La petite fille qui aimait trop les allumettes, Montréal, Boréal, 1998, 182 p.

[16] Hervé Bouchard, Mailloux. Histoires de novembre et de juin, Montréal, L’effet pourpre, 2002, 190 p.

[17] Michael Delisle, Tiroir n° 24, Montréal, Boréal, 2010, 132 p.

[18] Stéphanie Boulay, À l’abri des hommes et des choses, Montréal, Québec Amérique/La Shop, 2016, 153 p.

[19] Wilhelmy, Audrée, Le corps des bêtes, Montréal, Leméac, 2017, 157 p.

[20] Lise Gauvin, Langagement. L’écrivain et la langue au Québec, Montréal, Boréal, 2000, 245 p. ; Lise Gauvin, La fabrique de la langue. De François Rabelais à Réjean Ducharme, Paris, Seuil, 2004, 340 p. ; Karim Larose, La langue de papier. Spéculations linguistiques au Québec, 1957-1977, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2004, 451 p.

[21] François Paré, Les littératures de l’exiguïté, Hearst, Le Nordir, 2001 [1992], 230 p.

[22] Benoît Melançon, “Un roman, ses langues. Prolégomènes”, dans Études françaises, 2016, vol. 52, n° 2, p. 105-118.

[23] Le mot enfant provient du latin infantem, dérivé accusatif de l’infans.

[24] Petr Vurm, La création et la créativité de Réjean Ducharme. Une redéfinition du roman québécois, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2014, p. 95-103.

[25] Ibid., p. 102.

[26] Ibid., p. 97.

[27] Émile Benveniste, “De la subjectivité dans le langage”, dans Problèmes de linguistique générale I, Paris, Gallimard, 1966, p. 258-266 ; Catherine Kerbrat-Orecchioni, L’énonciation. De la subjectivité dans le langage, Paris, Armand Colin, 2014 [1980], 267 p.

[28] C’est d’ailleurs l’objet des travaux que nous menons dans le cadre de notre doctorat, avec un corpus de romans de l’enfance québécois, de la Révolution tranquille jusqu’à aujourd’hui.

[29] Tiré du mot latin alteritas, lequel se traduit comme “diversité” ou “différence”, on attribue les premiers usages du concept d’altérité à l’historien grec Hérodote, qui l’employait pour décrire les barbares, peuples non-grecs définis principalement par tout ce qui les différenciait des Grecs – et notamment par leur langue non-grecque –, et donc par leur caractère étranger.

[30] Julia Kristeva, Étrangers à nous-mêmes, Paris, Fayard, 1988, 293 p.

[31] Tzvetan Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, 2001 [1989], 538 p.

[32] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, 424 p.

[33] Ibid., p. 14.

[34] Paul Ricœur, Temps et récit III, Paris, Seuil, 1983, 533 p.

[35] Kenneth W. Meadwell, Narrativité et voix de l’altérité. Figurations et configurations de l’altérité dans le roman canadien d’expression française, Ottawa, David, 2012, p. 21.

[36] Ibid.

[37] Concept tout de même très près de l’altérité, nous distinguons la marginalité en ce qu’il s’agit, à notre avis, d’un choix assumé ou d’une exclusion subie, tandis que l’altérité est davantage un état constitutif de l’être.

[38] Ne remplissant pas forcément les critères pour être qualifiés d’idiolectes selon la linguistique, ces énonciations sont d’une part individuelles dans leur locution – en ce qu’elles sont parlées par un seul locuteur – et d’autre part restreintes dans leur compréhension – en ce que peu de gens les comprennent entièrement de façon spontanée. Nous estimons qu’il s’agit, par leur singularité, à tout le moins d’énonciations idiolectales.

[39] Gaétan Soucy, La petite fille qui aimait trop les allumettes, Montréal, Boréal, 2000 [1998], 179 p. ; dorénavant PF.

[40] Nous distinguons ici le texte du roman, soit celui qui est offert à la lecture, du manuscrit du récit. Ainsi, bien que le roman ne soit évidemment pas écrit seulement avec la lettre l – puisqu’il a été publié et que nous avons réussi à le lire –, nous considérons que cette version éditée est, selon la logique interne du texte lui-même, une sorte de traduction qu’aurait effectuée l’auteur du roman à partir du manuscrit de la narratrice.

[41] Jean-François Hamel, “Tombeaux de l’enfance. Pour une prosopopée de la mémoire chez Émile Nelligan, Réjean Ducharme et Gaétan Soucy”, dans Globe, 2001, vol. 4, n° 1, p. 113.

[42] Réjean Ducharme, L’avalée des avalés, Paris, Gallimard, 1966, p. 336-337.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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