Avant-propos
1 “L’enfance n’est ni nostalgie, ni terreur, ni paradis perdu, […] mais peut-être horizon, point de départ…” : dans W ou le souvenir d’enfance (1975), Perec s’affranchit du double topos de l’innocence et de la cruauté enfantines. La même année, dans L’Argent de poche, Truffaut met à distance toute mièvrerie pour révéler “la gravité de l’enfant par rapport à la futilité de l’adulte” en filmant “non seulement les jeux des enfants, mais aussi leurs drames, qui sont immenses.” La fascination du roman contemporain pour les personnages d’enfants ne cesse de relever ce défi : restituer l’ampleur d’une expérience inversement proportionnelle aux “vies minuscules” de leurs petits héros.
L’enfant, sujet mineur ?
2 L’enfance n’est pas seulement un âge ou un état, mais une valeur, un éthos dont peut se revendiquer l’adulte : On ne quitte pas l’enfance, écrit Patrick Chamoiseau, on la serre au fond de soi”[1]. Elle est devenue pour la fiction un sujet moral et politique, où la minorité de l’âge en croise d’autres – sexuelles, ethniques et sociales. Les jeunes héros des romans contemporains sont souvent des enfants d’ailleurs, petites filles migrantes par exemple, chez Kim Thúy, Laura Alcoba ou Scholastique Mukasonga, voire nouveau-né dans Feu pour feu de Carole Zalberg. Négligeable, vulnérable, voué au silence et à l’obéissance, le petit personnage concentre en une seule figure les problématiques postcoloniales du sujet subalterne (G. Spivak), privé d’identité et de parole. Ainsi, en assumant le terme de “négrillon”, Chamoiseau subvertit les catégories racistes de son enfance créole.
Blessures et traumatismes
3 L’écrivain d’aujourd’hui aurait pour mission, comme l’historien selon Patrick Boucheron, d’aller à rebours de la temporalité accélérée du monde présent, “qui saccage l’expérience et méprise l’enfance”[2]. La maxime dostoïevskienne – “Rien ne peut compenser une seule larme d’un seul enfant” – resurgit sous des écritures où la jeune conscience se fait la chambre d’échos la plus sensible, donc la plus efficace, et peut-être la plus humaine des traumatismes de la société et de l’histoire. Figures liminaires, “par essence extérieurs à l’agencement du monde adulte”[3] (Roni Natov), les enfants sont non seulement les victimes, comme chez Alexandre Seurat ou Leïla Slimani, mais les témoins excentrés les conflits de l’actualité. Placés au cœur d’une violence subie et assumée à la fois, les jeunes délinquants et plus encore les enfants soldats d’Ahmadou Kourouma, Emmanuel Dongala ou Léonora Miano, réincarnent de manière monstrueuse le dilemme de la culpabilité ou de l’innocence primordiales. Même la littérature de jeunesse fait une place parfois très crue aux réalités les plus brutales : inceste, viol (Jeanne Benameur), assassinat, mais aussi exil, dictature, guerre ou génocide (Élisabeth Combres).
Nouvelles voix du récit
4 “Je repars vers l’enfance par […] la violence du langage”[4], a dit Annie Ernaux. Car l’expérience inouïe appelle une langue neuve, propre à donner voix aux sans-voix : Catherine Coquio[5] évoque l’invention par les enfants survivants de la Shoah, tel Georges-Arthur Goldschmidt, d’une langue poétique. Comme l’a noté Alain Schaffner, les récits contemporains explorent des formes narratives brisées. Elles se déploient du dialogisme d’Enfance de Sarraute aux voix croisées de Petit pays de Gaël Faye, en passant par l’écriture errante de Modiano ou les schémas expliqués de Christophe Boltanski dans La Cache. La lecture enfantine elle-même offre à Hélène Merlin-Kajman un modèle de réception, où la “candeur esthétique” refonde la nécessité d’une littérature à “lire dans la gueule du loup”[6].
De la déconstruction radicale du mythe
5 De fait, les contributions réunies dans ce numéro tendent à montrer que la littérature contemporaine se démarque radicalement du mythe romantique de l’enfant poète et créateur. La littérature contemporaine déconstruit obstinément le mythe de l’innocence et de la pureté : le cliché peut être poussé jusqu’à ses limites dans l’exhibition du corps de l’enfant, en particulier de la fillette et de ses prouesses, telle la petite gymnaste recréée par Lola Lafon (Éléonore Hamaide-Jager), pour mettre au jour la mécanique du fantasme de la perfection. Plus radicalement encore, l’horreur frôle le grotesque comme dans les récits de Chloé Delaume (Michel Bertand) et de Kevin Lambert (Jean-Benoît Cormier-Landry). Les fictions contemporaines mettent en scène des corps, des enfants tour à tour victimes, bourreaux, cobayes, jouets que l’on manipule, que l’on déforme, que l’on casse tels des poupées ou des pantins désarticulés. Il est frappant de constater que les contributions réunies dans ce numéro ont la violence pour dénominateur commun. La tendance contemporaine aux récits d’enfance sombres et cruels fait apparaître avec une troublante clarté le rapport inversement proportionnel entre des personnages subalternes et une esthétique de la radicalité, voire de la violence radicale. La candeur d’une enfance prétendument naïve se mue en crudité du langage et en cruauté du récit.
Fin de l’enfance, fin de l’infans ?
6 De la scène traumatique (Michel Bertrand) à la violence génocidaire (Aline Lebel, Florence Gaiotti, Marie-Odile Ogier-Farès), la violence latente et manifeste redéfinit dans sa mécanique implacable les frontières de l’enfance, des discours et sans doute, partant, de la littérature. Car si l’enfant est corps, il est aussi parole, loin de l’infans archaïque. L’enfant est le sujet d’une énonciation singulière (Emilie Drouin) et l’enfance, dans les fictions contemporaines, n’est plus seulement à comprendre en termes sociologiques (Bérengère Moricheau-Airaud), symboliques (Eléonore Hamaide-Jager) ou historiques (Florence Gaiotti) mais aussi selon une perspective linguistique (Emilie Drouin) et stylistique (Bérengère Moricheau-Airaud) : l’enfance se définit dans des marqueurs langagiers singuliers profondément marqués par l’altérité, comme le montre le concept d’ “enfants de langage” (Emilie Drouin). Dire ou raconter l’enfance est affaire de transmission mais le récit d’enfance relève aussi d’une construction polyphonique (Bérengère Moricheau-Airaud) où discours enfantins et projections adultes s’entrelacent, exhibant l’acte créateur de la fiction, dans un équilibre fragile (Éléonore Hamaide-Jager).
Écritures de la cruauté
7 Locuteur à la stabilité précaire, l’enfant, “héritier d’une longue lignée de figures littéraires du décalage” (Marie-Odile Ogier-Farès), interroge le langage, la fiction mais aussi un certain rapport à la littérature. L’écriture devient dès lors “le lieu possible d’une résistance active et potentiellement violente aux usages normés et normatifs de la société et du langage” (Jean-Benoît Cormier Landry). Se déconstruit ainsi la mise en récit de l’enfance, telle que l’avait fixée l’écriture romanesque puis autobiographique des XIXe et XXe siècles : au début des années 1980, “de Quignard à Blanchot, quelque chose se déplace” (Alexandre Seurat) dans un mouvement d’ “inflexion” et de “torsion”, pour parvenir à cette aporie où le temps de l’enfance devient le temps de la mort, jusqu’à l’angoisse apocalyptique du récit de Kevin Lambert (Jean-Benoît Cormier-Landry). L’esthétisation de l’horreur, rendue d’autant plus sensible qu’elle entre en résonance avec l’enfance, atteint les limites du dicible, de l’audible et du lisible : le lecteur devenu lui-même témoin ne ressort pas indemne de certaines expériences comme celle de la lecture d’Hervé Guibert (Louis-Daniel Godin).
8 Le récit d’enfance dérange autant que possible le lecteur, l’affecte, provoque une zone d’inconfort maximale en le positionnant comme témoin (voyeur ?) d’une violence insoutenable. Interroger radicalement l’enfance, expérience commune et partagée, c’est interroger les frontières de l’humain, quand l’enfant, tour à tour bourreau ou victime, devient bête menaçante (Louis-Daniel Godin), “enfant-bête”, “enfant-virus”. Qu’importe l’âge des destinataires : la littérature pour la jeunesse s’est aussi emparée de l’expérience de la cruauté, en particulier au théâtre, posant de nouveaux enjeux en termes d’énonciation et de dramaturgie (Laurianne Perzo) : comment dénoncer la cruauté du monde contemporain sans heurter le jeune public ? De tels enjeux traversent également la fiction romanesque, d’autant plus quand l’écrivain s’adresse aux adultes et aux adolescents : il devient alors possible d’examiner sous un angle nouveau l’œuvre de Marie Ndiaye, par exemple, dont les livres pour la jeunesse se situent à la fois à la marge et au cœur de son œuvre (Christiane Connan-Pintado). C’est l’ “éthos de l’enfance” qui se redessine dans cette double approche, non pas tant pour abolir les frontières entre littérature pour la jeunesse et littérature dite générale mais pour les conjuguer et les faire entrer en résonance, ne pas les confondre mais les distinguer sans pour autant les séparer (Florence Gaiotti). Élise N’Diaye-Fontenaille, dans deux romans pour adultes et pour adolescents, parus simultanément, recourt ainsi à deux dispositifs similaires pour raconter la violence innommable du génocide, évitant le piège du didactisme qui guette l’écriture pour la jeunesse.
Enfance et résilience
9 Les formes nouvelles du récit d’enfance et de l’enfance en littérature s’apparentent donc à une pratique transgressive de la fiction, en mettant des mots sur ce qui ne devrait pas être dicible : mise à mort bestiale de l’enfant, folie meurtrière des parents, pédophilie, inceste, génocide. Cette expérience de la violence extrême induit une rupture radicale avec le langage adulte où les voix et les regards de l’enfance revêtent un “enjeu heuristique et éthique majeur” (Aline Lebel) : le retour vers l’enfance, vers son langage et son écriture, construit un nouveau rapport à la mémoire traumatique et à l’histoire, comme le montrent plusieurs des contributions réunies ici. Influence des transformations de la clinique analytique (Alexandre Seurat) ou conséquence d’une déconstruction des discours et du langage (Aline Lebel), le récit d’enfance peut s’apparenter à une thérapie (Marie-Odile Ogier-Farès). L’expérience ultime de la violence radicale permettrait ainsi de redonner vie à l’écriture, à la mémoire et à cette enfance dévastée, dans un mouvement de résilience que porte également le théâtre pour la jeunesse (Laurianne Perzo). Revenir à l’enfance reviendrait donc à redonner vie aux démons pour mieux les conjurer : si la figure de l’enfant sauveur n’est plus, c’est bien l’écriture de l’enfance qui, dans ses formes nouvelles, extrêmes et radicales, répare et sauve de l’oubli.
Poétiques et politique de l’enfance
10 Si les articles de ce numéro mettent à jour des visions tragiques et cruelles de l’enfance dans la fiction contemporaine, les trois textes annexes –”Relecture”, “Entretien” et “Carte blanche” – en offrent une perspective moins désespérée. Sous la forme humoristique d’une interview imaginaire, Anne Larue propose une relecture de la série jeunesse Fantômette, s’attachant surtout à en dégager la dimension féministe, qui “subverti[t] quelque peu les obligations sociales tant de l’enfance que de la féminité traditionnelle”. Posant la question des déterminations genrées dans la société à l’aube des années 1960, lorsque la série voit le jour, Anne Larue mesure l’évolution de sa portée politique jusque dans ses avatars le plus récents.
11 L’entretien avec Kim Thúy et la carte blanche d’Antoine Wauters, loin d’édulcorer la violence de l’enfance, envisagent la poétique de sa représentation. Kim Thúy évoque la mise en forme de la matière autobiographique (son enfance pendant la guerre du Vietnam et son exil parmi les boat-people), et insiste sur la transposition esthétique de l’expérience historique, condition indispensable d’une émotion à transmettre : “[utiliser] la beauté comme véhicule pour révéler l’horreur”. Selon Antoine Wauters, l’apprenti écrivain, ravi par la beauté d’une langue poétique pareille à “des petites musiques courant dans [s]on cerveau” a pour mission de s’effacer pour se souvenir des voix qu’il porte en lui, et qu’il lui faut entendre puis faire parler”. Pour les deux auteurs, cette fonction capitale de passeur déborde celle du témoin : l’éthos enfantin – ce que Pierre Péju appelle justement “l’enfantin” – n’est pas seulement un matériau littéraire à reconstruire pour rendre compte d’une expérience : il est selon eux l’objet d’une mise en œuvre à la fois poétique et politique, interrogeant l’émancipation morale du sujet enfantin dans sa spécificité, ses limites et sa labilité.
Mathilde LévêqueDéborah Lévy-Bertherat

Notes


[1] Patrick Chamoiseau, Une enfance créole, I. Antan d’enfance, Paris, Gallimard, <Folio>, 2010, p. 94.

[2] “Ce que peut l’Histoire”, Leçon inaugurale au Collège de France, 17 décembre 2015.

[3] “[…] children essentially are outside the agency of the adult world”, Roni Natov, The Poetics of Childhood, New York et Londres, Routledge, 2006, p. 191.

[4] Entretien cité par Isabelle Charpentier, “Quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire…”, COnTEXTES, 1 | 2006, paragraphe 16 ; DOI: 10.4000/contextes.74.

[5] Catherine Coquio, “La langue des enfants”, in La Littérature en suspens. Écritures de la Shoah, le témoignage et les œuvres, Paris, L’Arachnéen, 2015.

[6] Hélène Merlin-Kajman, Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre, la littérature, Paris, Gallimard, 2016.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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