Carte blanche

Homosexualité de la Vie
Une écriture issue des fonctions génitales primitives de la femme de porter la vie, de la mettre au monde, est-elle utérine, homosexuelle ou, au contraire, pour représenter et créer la matrice symbolique d’un langage vivant, s’affranchit-elle de la sexualité ? En effet, une écriture matricielle comme la mienne n’est-elle pas appelée à dépasser les frontières du domaine d’Éros délimité par le désir, la recherche du plaisir, l’obtention de la jouissance, les orgasmes de la zone érogène ? En cherchant à écrire en femme au plus près du corps féminin, je travaille à trouver autant que possible l’équivalence verbale de la vie physique dans son ensemble et non pas dans ses aspects seulement érotiques et j’essaie d’animer par la maternité d’un langage sensoriel nourricier le logos hérité de l’antique culture patriarcale dont les langues vivantes, aujourd’hui appauvries, abrégées, menacées de devenir des langues mortes, ont toujours tenu éloigné d’elles le premier environnement de la vie humaine, le corps matriciel de la femme. C’est ainsi que les femmes ont été traditionnellement écartées de la civilisation : les hommes se sont érigés en phallus symbolique mais le logos ainsi fondé est troué à l’emplacement du réel de l’utérus. La place symbolique des femmes dont les corps sont au service de la vie, est manquante. En réaction à cette mainmise des hommes sur le discours, mon écriture est femme, elle est activement passive, elle est réceptive et émettrice. Elle réfléchit l’intériorité des perceptions, les organes de la palpitation des sens, elle remonte à un stade archaïque, présexuel, présocial, pour retrouver le lien natif du corps et de la parole que l’histoire a coupé, tronquant de la vitalité de la chair les mots. Je n’imagine pas des fictions mais une langue homopoétique de la matérialité pour défendre la vie dont le logos et ses aspirations à la spiritualité ont permis la destruction en légitimant perpétuellement les guerres et en violant perpétuellement la nature. À travers le lexique, la syntaxe et les métaphores d’une écriture en lutte contre la destructivité du pouvoir, je m’adresse aux femmes et également aux hommes, habitants de la même planète en danger de disparition. J’insuffle à mes textes sensitifs une poétique de la souffrance et de l’angoisse que font naître dans la sensibilité du corps l’industrialisation de la violence modernisée par les capacités du cerveau de l’homme contemporain de plus en plus performant dans la connaissance de la vie mais aussi dans la manipulation cynique et téméraire de la vie. Au phallus symbolique est nécessaire l’utérus symbolique complémentaire, indispensable pour l’équilibre de l’humanité et de la vie sur terre. Je crois que les énergies de mon écriture homosexuée, enracinée dans les origines femelles de la vie, s’affranchissent de l’homosexualité et de l’hétérosexualité pour unir les genres dans le même signifiant du corps en alerte face à la menace grandissante d’extinction des espèces vivantes.
Le travail de l’utérus symbolique donne naissance à un autre genre de vie que les vies des petits humains dont la terre sera bientôt surpeuplée, il est un nouveau signifiant, il donne conscience de la vie des êtres vivants. Il reste aux femmes de choisir leur genre de maternité, l’une et l’autre s’interpénétrant quel que soit le vécu des femmes. Pour ma part, je conclurai en affirmant que la vie et la femme ont d’instinct, l’une avec l’autre, une relation indéniablement homosexuelle.
Chantal Chawaf
25 avril 2016
 





2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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