Correspondance

Histoire de la campagne française
1Une relecture, cher Pierre Schoentjes ? Alors je propose d’ouvrir Histoire de la campagne française de Gaston Roupnel. Ce ne sera pas une lecture critique d’historien puisque je n’ai pas cette compétence, mais seulement la recherche, après tant d’années, du bonheur procuré par ma première lecture.
Arrivé innocent de ma campagne natale pour suivre des études de droit, c’est par hasard, en fouillant au rayon philosophie de la librairie des PUF, place de la Sorbonne, que j’ai découvert la Poétique de l’espace d’un monsieur Gaston Bachelard dont je n’avais pas entendu parler et c’est ce livre – une merveille – qui m’a appris qu’antérieurement avait été écrite une Histoire de la campagne française. Aussi quel plaisir, vingt ans plus tard, à trouver en furetant dans une autre librairie, le livre de Gaston Roupnel – inoubliable ami de Gaston Bachelard – qui venait d’être réédité, en 1974, par l’ethnologue Jean Malaurie pour sa collection Terre humaine !
Le sujet de l’ouvrage était réjouissant aux yeux d’un passionné de la campagne et la méthode d’approche, presque de simple observation, paraissait aussi attachante que surprenante. Une réflexion à même le sol, dit J. Malaurie.
2Autant géographe qu’historien, Gaston Roupnel considère qu’une population sédentaire et déjà agricultrice a dû être irriguée au néolithique par des ethnies venues de l’Est, plus avancées en techniques agricoles, et qu’ainsi s’est formée une première paysannerie. Et pour lui – voilà ce qu’il veut nous montrer – le paysage français porte encore la marque de l’adaptation originelle des hommes au sol et de la terre aux besoins de ces hommes cultivateurs. Ainsi, contrairement au discontinu de nos actions dans l’espace et dans le temps, la création de la campagne serait l’œuvre humaine accomplie dans la continuité de toutes les générations. Et quoique sous notre régime de propriété individuelle chacun fasse ce qu’il veut chez lui, selon Gaston Roupnel la campagne primitive reste visible car le relief est le même et les habitudes humaines inchangées ou presque. Il en conclut que cette création commencée il y a si longtemps dure à jamais ! Affirmation bien risquée car, publiant en 1932, Gaston Roupnel avait juste entrevu le surgissement du grand machinisme qui, ensuite, après la deuxième guerre mondiale, s’est chargé de raser totalement dans nombre de régions arbres, talus et chemins, effaçant le paysage tissé pendant des siècles par les cultivateurs, éleveurs ou jardiniers. Des décisions administratives comme le remembrement (contre les erreurs duquel j’ai très modestement essayé de lutter) ont fourni le prétexte à beaucoup de ces destructions. Il nous reste aujourd’hui une campagne française largement défigurée au profit d’une production intensive qui s’arroge le droit de polluer les sols et l’eau !
3Mais revenons à la pensée de notre auteur, son regard presque sensuel sur les paysages et sa réflexion tout en douceur sont plus intéressants que la banale constatation des violences actuelles. Pour Gaston Roupnel, le paysan fut de tout temps l’homme d’un coin de sol et c’est grâce à une connaissance intime de son territoire – bêtes et plantes, climat et composition de la terre – que le cultivateur, quelle que soit sa région, a pu en tirer le meilleur parti. Cette construction rationnelle de la campagne, commencée par une très ancienne agriculture, est devenue œuvre caractéristique de notre Occident, elle représente la nature et l’esprit de sa civilisation. Et c’est le paysage français, si aimablement ordonné, qui dicte à Gaston Roupnel le plan de son étude tandis qu’il le parcourt des yeux : la forêt, les champs, les chemins, la vigne, les villages…
4La forêt n’a plus du tout pour la campagne environnante l’importance qu’elle eut autrefois quand le paysan y trouvait les ressources que ne lui donnaient pas ses champs : bois de chauffage et de construction, piquets de clôtures, pacage du bétail en cas de besoin et glandée pour les porcs. La forêt est la formation naturelle en France, notamment dans l’Ouest et sur les reliefs, mais à partir du XIVe siècle les futaies ont subi de sévères attaques avec l’abattage des grands arbres. Aux siècles suivants, les défrichements ont continué par extension des cantons bordiers, quoique les cisterciens n’aient pas trop entamé la forêt proche de leur abbaye, lui préférant des sols plus propices à la culture. Gaston Roupnel observe les lisières : les anciennes se marquent par un étagement végétal et un fossé, les récentes par de grands arbres sur le bord mais pas de fossé. Et quand la forêt reconquiert du terrain, elle commence par des ronces puis des arbustes de venue facile. Gaston Roupnel dit de la campagne française : elle est la grâce heureuse d’une incessante alternance entre l’étendue ensoleillée, où chante l’allégresse de l’alouette, et le bois d’ombrage où frissonne le vieux mystère des choses. Aussi Pierre Chaunu le dit-il historien et poète, historien parce que poète !
5La relation entre forêt et culture s’observe à travers l’histoire de la clairière taillée dans les bois et peu à peu agrandie selon les besoins de nourriture. La culture primitive travaillait un terrain collectif qui se déplaçait autour du village dans une alternance de semailles et de jachère, cette dernière servant de pâture. Le temps de jachère qui était d’une année sur deux fut ensuite d’une année sur trois, puis la rotation des cultures permit de supprimer cette jachère et de produire plus. D’une façon générale, la culture s’est emparée de tout l’espace où elle pouvait réussir. Les forêts sont restées plutôt sur les reliefs, mais parfois aussi sur des régions basses trop humides, tandis que les labours pouvaient ouvrir leurs sillons à flanc de pente. Ainsi est bâti ce solide pays, dit Gaston Roupnel, souhaitant que son livre nous apprenne à lire un paysage et dans cette intention, là où certains ne voient qu’une monotone étendue de champs, sous nos yeux il dégage des lignes encore perceptibles la façon dont s’est constitué le territoire agraire : place laissée à la forêt, implantation du village, parcours des chemins puis des routes et surtout découpage des champs.
6Puisque Gaston Bachelard s’est promené avec Gaston Roupnel – il dit que l’historien lui a appris la dialectique des étendues champêtres et des étendues boisées – nous devinons le bras de l’un puis de l’autre balayant l’étendue par une belle journée !
Un livre qui raconte l’histoire du champ est aussi inattendu et précieux que le Poétique de l’espace de Bachelard visitant la maison de la cave au grenier, car, lecteur campagnard, je ressens le champ, ce rectangle de terre labourée, comme une quantité intime, en relation avec la page où depuis longtemps j’écris.
Je ne saurais oublier, c’est tellement sympathique, que Gaston Roupnel était aussi l’ami de Gaston Bonnier, le botaniste auteur d’une monumentale Flore complète illustrée en couleurs de France, Belgique et Suisse, et d’autres ouvrages comme Les plantes des champs et des bois, introuvable maintenant, que je consulte souvent parce que les plantes y sont expliquées. Leur marche côte à côte dans la campagne aura appris au géographe à reconnaître les qualités de la terre selon les plantes sauvages qui s’y plaisaient.
7Gaston Roupnel voit les champs d’abord collectifs (alors qu’aux temps modernes ils sont devenus tellement privatifs !) mais, devinant qu’après chaque période de jachère il fallait à nouveau défricher, l’historien pose la question : est-ce que le morcellement parcellaire pouvait être définitif, attribuant à chacun des cultivateurs sa portion d’espace à mettre en valeur ? Il pense que l’évolution a dû aller en ce sens car, si l’on voulait que soient égaux les lots découpés dans le terroir collectif, il fallait tenir compte de divers critères et il est vraisemblable que pour éviter de recommencer cette pesée chaque année une définitive attribution du sol était faite. Le champ restait à celui qui l’avait déjà cultivé, épierré, toutefois il s’agit d’une attribution en dehors de toute idée d’appropriation. Au Moyen Age ce sera même le contraire : c’est le serf qui sera attaché à la terre.
Notons au passage que la distribution des parcelles en étoile autour des villages ou perpendiculaires aux chemins telle que la décrit Gaston Roupnel s’est trouvée confirmée dans la seconde moitié du XXe siècle par la photographie aérienne[1].
Examinons alors la taille et la forme du champ. Les exploitations ont longtemps été mesurées en journaux. L’espace devait y composer avec le temps car le journal, unité d’espace, relève du temps pour le cultiver et varie en surface avec la difficulté de la tâche, c’est-à-dire selon les régions. Gaston Roupnel dit : c’est une mesure associée au vrai travail de la terre, celui de la charrue. La longueur du sillon doit être suffisante pour ne pas tourner trop souvent, mais pas excessive non plus afin de garder la ligne droite. Donc une longueur qui correspond au parcours de charrue le plus pratique. Et ce travail, additionnant sillon sur sillon, constitue nécessairement une sorte de rectangle.
8Gaston Roupnel note que les techniques modernes auraient pu changer ce schéma originel pour obtenir des pièces agrandies mais que cela ne s’est pas encore produit en 1932. C’est seulement après la Seconde Guerre mondiale que l’agression mécanique s’est lourdement manifestée contre la douce superficie du sol ! Un vrai champ, pour l’homme de l’Ouest que je suis, c’est un rectangle entouré de levées de terre sur lesquelles croissent des arbres ou arbustes et aussi des plantes spécifiques de la haie. Mais ces paisibles rectangles ont souvent été défoncés au bulldozer dans la seconde moitié du XXe siècle et encore au début du XXIe pour allonger les parcelles par abattage des haies. Adieu faune et flore !
Quand la distribution parcellaire s’est faite à partir du chemin, sur ses deux côtés les bandes cultivées lui sont perpendiculaires qui semblent onduler dans les dépliements du sol. Toutefois, la forme et la situation des champs ont des causes plus complexes : nature du sol, orientation des pentes, proximité du village, de la forêt ou d’un cours d’eau s’ajoutent au relief et au réseau des voies. Toutes ces causes, en se combinant, ont dirigé le morcellement agraire, il faut même leur ajouter des circonstances humaines : économie d’effort, accaparement ou héritage, chaque champ a son histoire (que, n’était l’énormité de la tâche, j’aimerais rechercher dans ma commune où les champs, encore assez entourés de haies, ont chacun une sorte de personnalité). Cette intéressante histoire s’est vue bouleversée au XXe siècle dans beaucoup de régions par un remembrement administratif dont les bonnes intentions ont souvent été appliquées sur le terrain de façon néfaste.
9Avant ces imbéciles destructions, Gaston Roupnel se plaisait à constater devant le paysage de quelque région que ce soit, même s’il préférait sans doute sa Bourgogne : pas une de ces lignes qui ne nous parle de l’entente entre l’homme et la terre ! Les sillons suivent les pentes faibles, utiles à l’écoulement de la pluie, au contraire les pentes accentuées sont labourées par le travers, ainsi l’attelage n’a pas à remonter la pente. Les champs furent, disposés de manière à exploiter les avantages d’un relief choisi et comme façonné pour eux, écrit Gaston Roupnel car, l’historien-géographe est aussi un auteur qui laisse paraître ses propres sentiments dans nombre d’expressions comme lorsqu’il affirme les traits gravés ici sont ceux du visage heureux de la Terre ou qu’il parle de souples reliefs, de la douceur de chaque pli, ou d’un sol docile. Et c’est avec plaisir que je partage l’affection évidente de ce savant tant pour la terre comme matière, et le labour, que pour toute campagne agricole.
10Dans la distribution originelle, le chemin et le champ se déterminent l’un l’autre, ils sont en intime association dit Gaston Roupnel, parce que le champ n’est pas seulement taillé à gauche ou à droite du chemin, il est parfois déterminé par la nature du sol et surtout par le relief , c’est alors le chemin qui doit se plier à ces considérations géologiques. Pour Gaston Roupnel qui à lire le paysage peut remonter le temps, les chemins sont les lignes de force du territoire agraire. En étant attentif, nous éprouverions comment la muette campagne sait nous parler, dit-il.
Alors observons les chemins : souvent empierrés et même surélevés pour que les labours ne les comblent pas à l’endroit où viennent tourner les attelages, ils sont la production de l’épierrement des champs, mais le renforcement des chemins par ces pierres gênantes pour les cultures fut sans doute un moyen de retrouver les passages après un abandon plus ou moins long du sol à la jachère, aussi quand la clairière culturale fut définitivement établie, le chemin qui ne servait plus à retrouver le champ contigu, commença-t-il à être rogné par les labours qui le serraient de trop près. Sur les plateaux calcaires, certaines lignes de faîte seraient d’anciens chemins enfouis sous terre où, dans la pierraille, pousse l’épine noire (des prunelliers).
11Ont surtout survécu à l’agression de la charrue les chemins qui avaient valeur de voie de communication, peut-être les tout premiers tracés car l’homme laborieux des temps néolithiques a conservé sans doute ses vieilles habitudes de parcours. Tandis que nombre de petits chemins ont fini par être effacés, la distribution des parcelles qu’ils avaient ordonnée demeure. Les chemins de long parcours, empierrés, relevant d’un perfectionnement technique gaulois puis les voies stratégiques romaines (qui avaient pris une indépendance par rapport au pays tout droit traversé) ont été abandonnés. Le chemin primitif, au contraire, se vouait tout entier au petit pays dans une adaptation qui semblait naturelle de l’homme au lieu et ce sont les chemins de cette sorte, renforcés jusqu’à devenir routes, qui ont été conservés, d’où les sinuosités, la singulière allure de nos routes actuelles, dit Gaston Roupnel, car elles n’ont pu que suivre le tracé du chemin entre les parcelles ou restaurer celui qui avait été effacé. L’historien n’avait pas prévu, en 1932, que les autoroutes éventreraient la campagne !
12Ce sont ces mêmes chemins, bien avant qu’ils deviennent routes, qui ont situé les agglomérations. Le village, dit Gaston Roupnel, est le point de convergence des anciens chemins. A l’origine, la clairière culturale prélevée sur le domaine forestier a façonné le village pour son usage, sa forme est souvent tentaculaire puisque ses rues sont l’aboutissement des chemins qui divisent ladite clairière. Toutefois, le village doit aussi s’adapter au relief sur lequel il s’implante et – ses matériaux de construction étant tirés du sol proche – il s’intègre parfaitement dans le paysage. Richesse ou pauvreté de la clairière déterminent le nombre d’habitants et la taille de leur demeure, telle est l’influence du territoire cultivé sur le village qu’il entoure. Mais, si différent que puisse en être la forme, il est très rare que le village ne soit pas carrefour de routes puisqu’il est né à la croisée des chemins : Admirez avec quelle ingéniosité et avec quels doux gestes naturels ils savent s’entendre entre eux pour se rassembler et s’unir dans une poignée de terre, écrit Gaston Roupnel avec son habituelle tendresse pour nos paysages et toujours la notion de douceur qui vient caresser la terre dans les moments poétiques du livre.
13Toutefois, les chemins ne se réunirent que quand le lieu les y invita. Les avantages recherchés sont présence de l’eau, passage fréquenté, commodité de défense. Une source pérenne, un cours d’eau intarissable, un confluent, furent volontiers choisis, ou une simple courbe avec un gué, si possible l’implantation se fait sur une pente pour préserver le village des crues. Chaque lieu guéable où pouvait aisément se franchir la rivière est ainsi devenu, dès l’époque la plus ancienne, un centre important. Avant qu’arrivent les Romains, les Gaulois avaient des ponts sur les rivières et les fleuves.
14Une autre situation est le village de cime qui présente une sécurité appréciée dès le néolithique, de sorte que chaque colline ou tertre porte son village. Le centre d’attraction est le sommet où, plus tard, il y aura un château, les maisons s’étagent au-dessous le long de ruelles tortueuses. L’évolution verra pourtant l’habitat abandonner le sommet et occuper les pentes du site : l’homme descend peu à peu chercher l’eau. Certains villages perchés étaient-ils abandonnés au début du XXe siècle ? Ils ne le sont plus, des habitants sont venus de la ville pour leur rendre vie. Devant les ruines d’une antique occupation humaine, Gaston Roupnel nous répète que les lieux savent parler à qui sait voir et entendre, réaffirmant là sa méthode d’analyse du paysage. D’une façon générale, les pentes basses ont fini par être plus recherchées que les sommets où les habitations ne pouvaient avoir aucune dépendance. Et puis aussi le village subit la fortune des routes qui lui viennent, une route nouvelle peut attirer à elle habitations et commerces.
En géographe cette fois, Gaston Roupnel reconnaît que le système décrit, village sur l’eau, village sur cime, n’est pas exactement valable pour le Sud de la France. Mais où se situe la frontière ? Entre tuile ronde et lauze épaisse, entre dialectes d’oïl et d’oc ? Elle est difficile à fixer. Le caractère principal du paysage méridional serait de paraître désordonné, ou plutôt inorganisé. Le Midi a sans doute conservé longtemps l’assolement biennal autour d’un village perché. Selon Gaston Rupnel, la France du Midi est la conquête agricole de la France du Nord, ainsi l’agriculture méridionale ne serait que l’expansion sans ordre et sans méthode du grand mouvement de civilisation qui créait les campagnes ordonnées et les républiques rurales du Nord. A la suite de quoi l’influence du monde gréco-latin est venue s’appliquer en remontant des côtes. Et le paysage s’est alors composé avec la grâce d’une terre nerveuse et lumineuse plus soucieuse de beauté que de production.
15A l’époque gallo-romaine, la vigne était déjà prospère dans le Midi, où elle n’est pas venue par la Méditerranée mais de Suisse et du Jura aux environs du IVe siècle avant notre ère. L’observation des campagnes vinicoles montre que la vigne n’est pas en France une culture originelle car elle n’est pas adaptée au régime originaire de la terre, lequel était communautaire. Il est apparent que le domaine de la vigne a été surimposé au territoire primitif. Elle s’y est installée librement, chaque petit enclos planté cep par cep, c’est le témoignage d’une appropriation individuelle du sol quand le vieux régime communautaire était en complète dissolution. Ce n’est pas que le sol se soit montré spécialement favorable, mais la vigne elle-même par entassement de ses débris et déchets s’est construit son propre terroir. De très nombreux villages ont voulu avoir leur vignoble puis, finalement, la vigne a quitté les pays qu’elle n’aimait guère pour se développer là où le climat lui convenait mieux. Dans le Nord et dans l’Ouest, les pentes douces se sont vite changées en champs.
16Quand la civilisation agricole est arrivée dans l’Ouest, ce n’était déjà plus avec un esprit communautaire, le système s’y éparpilla en champs isolés. L’humidité du climat aurait engendré une préférence pour l’élevage, l’agriculture venant un peu plus tard, pratiquée en domaines séparés. Le champ est alors de forme massive, entouré d’un fossé où les pluies peuvent s’écouler et dont la terre est utile pour bâtir un talus. Sur l’un des côtés au moins du champ doit passer un chemin. L’élément essentiel de cette enclôture est la haie qui pousse sur le talus. Celle-ci ferme et défend, empêche la vaine pâture, protège tant bien que mal le bétail contre les loups, elle fournit aussi du bois de chauffage par la coupe des buissons et têtards (qu’en Mayenne nous nommons ragoles), tandis que les arbres à haute tige donnent du bois de charpente et d’ébénisterie. C’est-à-dire que le maillage des haies, et les landes en plus, offrent au cultivateur les ressources qu’ailleurs la forêt donnait à ses riverains, aussi la haie vive est-elle restée constante dans l’Ouest malgré l’arrivée de la ronce artificielle métallique, du moins jusqu’à un programme d’abattage des haies dans la seconde moitié du XXe siècle.
17Pour accéder aux champs de nombreux chemins sont nécessaires, mais enfouis entre les talus, ravinés comme des lits de torrents, tailladés d’ornières profondes, souvent engloutis sous les buissons impénétrables, presque toujours emplis d’eau qui ruisselle ou qui stagne, ils semblent moins offrir une voie à la circulation des gens qu’à l’écoulement des eaux ! Cette belle description correspond à ce que j’ai connu en Mayenne jusqu’aux années 1950. Non seulement nos chemins creux desservaient les pièces de terre, mais ils menaient aux fermes elles-mêmes, c’est pourquoi, avec l’accession des cultivateurs à l’automobile après la guerre, de tels chemins ont été vite améliorés, voire goudronnés. Quant à ceux des chemins qui n’allaient que de prairies en champs, ils ont souvent été effacés par abattage des haies, entre autres intentions par le remembrement (préparé sur papier à la ville, en ignorant le terrain). Ainsi fut détruit le réseau poétique et secret, jamais une indication, que je parcourais durant mon enfance. Quand la mode des marches à pied pour la santé est arrivée en milieu rural, certaines connexions entre les bouts de chemins qui restent encore ont été regrettées.
18Trop poétique pour être scientifique l’étude de notre cher Gaston Roupnel ? Il ne semble pas car si les historiens venus ensuite, Emmanuel. Leroi-Ladurie, Pierre Chaunu, Paul Adam, Marc Bloch, ont un peu contesté leur aîné sur les dates en fonction de recherches faites après la parution de son livre[2], ils expriment tous leur admiration pour sa vision générale et même pour certaines de ses intuitions. A ces avis autorisés que puis-je ajouter ? Que ce fut un plaisir de relire Histoire de la campagne française après que le livre s’est tenu debout pendant quarante ans sur les rayons de ma bibliothèque. Je serais curieux d’y revenir dans quarante autres années !
Jean-Loup Trassard
Ecrivain

Notes


[1] Voir Jacqueline Soyer, La conservation de la forme circulaire dans le parcellaire français, S.E.V.E.P.E.N., 1970, <Mémoires de photo-interprétation>.

[2]Voir aussi Philippe Boissinot, “A la trace des paysages agraires. L'archéologie des façons culturales en France”, dans Jean Guilaine (dir.), La très longue durée, Etudes rurales 153-154 (2000), p. 23-38.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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