Essor d’une conscience littéraire de l’environnement
1Les enjeux environnementaux, à commencer par le réchauffement climatique qui vient de recevoir une attention médiatique toute particulière du fait de l’organisation à Paris de la COP21, se sont imposés au premier plan de la réflexion contemporaine. La prise de conscience dans ce domaine s’est amorcée progressivement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avant de connaître une accélération dans les années quatre-vingt. Portée initialement par un courant protestataire dont témoigne toujours en France le positionnement politique des partis qui se réclament de l’écologie, la problématique environnementale s’est imposée aujourd’hui au plus grand nombre. À une époque de méfiance envers les idéologies politiques, l’écologie constitue sans doute la plus grande utopie fédératrice… d’autant que sous un même label elle se décline des manières les plus diverses.
2Notre regard sur la nature a profondément changé dans la seconde moitié du XXe siècle, notamment du fait de la disparition de la société rurale que la France a été pendant des siècles. Pour le plus grand nombre, “l’environnement” est venu remplacer ce qui un jour avait été des lieux où vivaient des communautés paysannes. Le lien est désormais plus lâche avec le “pays”, espace arraché à un monde sauvage qui l’innerve encore ; mais ce relâchement permet un élargissement à une multitude d’espaces, villes comprises.
3La transformation des paysages, l’épuisement des ressources naturelles, la pollution induite par notre consumérisme, la menace de disparition pesant sur de nombreuses espèces – voire la disparition de quelques-unes – et la remise en cause de la notion de nature opposée à la culture, sans oublier la mondialisation des enjeux : ce sont là autant de bouleversements ayant marqué les écrivains qui considèrent autrement, désormais, les lieux réputés sauvages et nos manières d’habiter le monde. Si Romain Gary, d’abord, et Jean-Marie G. Le Clézio, plus tard, apparaissent comme des précurseurs, nombreux sont les auteurs qui font résonner la problématique de l’environnement. Ces explorateurs des marges, dont celles du texte littéraire réputé clos sur lui-même jusqu’aux années quatre-vingt, se sont ouverts à des biotopes en rapide mutation et plus ou moins imprégnés de l’activité humaine, qu’ils soient sauvages, ruraux ou urbains. Leur arpentage relève souvent de la rêverie et du débord, de l’errance en des friches et des zones qui ne sont des “non-lieux” que pour les cadastres administratifs. En tant qu’écrivains, ils sont mobiles également sur le plan des genres littéraires, oscillant entre romans et essais, autobiographies, journaux et autres carnets nomades.
Diversité des auteurs
4De Jean-Loup Trassard qui scrute la campagne française à Éric Chevillard qui imagine la disparition des grands singes en passant par Jean-Christophe Bailly dont les livres cristallisent un intérêt ancien pour les animaux et le paysage, l’éventail est large. L’ensemble des lieux où se pratique et se crée la langue française est concerné. Jean-Marc Lovay et Blaise Hoffman ne se contentent plus d’évoquer la beauté des Alpes suisses, mais, à l’instar de la nature writing étasunienne, se confrontent à l’immensité de l’espace sauvage ; le Québécois Julien Gravelle fait surgir la rudesse du grand Nord tandis que son compatriote Louis Hamelin dépeint des personnages déphasés dont la vie reprend quelque sens au contact de la nature. Le Guadeloupéen Daniel Maximin, quant à lui, fait ressentir la puissance des éléments à travers cyclones et volcans. Le véritable cataclysme est cependant d’origine humaine : nombreux sont les écrivains qui considèrent ainsi les conséquences et les survivances du système colonial (le Togo vu par Kossi Efoui), ou qui, tels Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et Alain Mabanckou, explorent la relation à la nature dans les sociétés indigènes en nourrissant leur création romanesque d’une oralité traditionnelle menacée mais en prise sur le jaillissement du vivant.
5La conscience de la responsabilité de l’homme concernant l’environnement se traduit par des choix éthiques, politiques et esthétiques qui varient de manière importante selon que l’on considère la France métropolitaine ou les différents espaces de la francophonie. Mais les auteurs se rejoignent en ce qu’ils décident de se tourner vers l’avenir et de participer aux débats de notre époque. Alors qu’une méfiance s’est longtemps exprimée envers l’environnementalisme – en témoigne par exemple L’écologie en bas de chez moi (2011) de Iégor Gran où l’ironie s’avère un procédé commode pour mettre les anti-écologistes de son côté –, l’on voit maintenant surgir aussi une écriture engagée, qui touche le grand public.
6La rentrée littéraire de 2014 a ainsi vu la parution d’un livre singulier : Le règne du vivant d’Alice Ferney[1]. “Plaidoyer” à la fois “épique” et “lyrique” sont les termes auxquels la critique journalistique a recouru pour qualifier ce roman qui s’inspire de l’action de Paul Watson et de Sea Shepherd pour faire le portrait d’un activiste-pirate tout entier dévoué à la préservation des océans. Le prière d’insérer revendique la part militante du roman ; son propos est de “célébrer la beauté souveraine du monde marin et les vertus de l’engagement”. C’est un fait nouveau en France où l’engagement se décline toujours prioritairement dans l’univers social. La centrale (2010) d’Élisabeth Filhol en offre l’illustration parfaite : sans jamais pointer une quelconque menace que représente le nucléaire au-delà du risque pour ceux qui interviennent sur les sites, le roman se focalise sur la précarité des intérimaires nomades qui se chargent des travaux d’entretien les plus dangereux dans les centrales nucléaires. La condition ouvrière reçoit toute l’attention, le risque environnemental lié au nucléaire aucun. L’on chercherait ainsi en vain dans La centrale une interrogation sur le transport et le stockage de déchets radioactifs ou sur le danger du vieillissement des centrales.
7Certes, les romans engagés sont encore rares, mais il existe une sensibilité réelle à l’environnement au sein de la génération des écrivains nés à la fin des années soixante. Marie Darrieussecq réinvente volontiers dans ses romans le pays basque dont elle est originaire, avec une sensibilité particulière pour la mer – en témoigne aussi sa critique de la qualité des eaux de baignade à Biarritz, qui a suscité des réserves de la part des élus et des responsables publics. Il n’est pas difficile de décoder la portée écologiste de L’étourdissement (2006), même si son auteur, Joël Egloff, se plaît à brouiller les pistes entre burlesque et vertige métaphysique. Dans un roman épique – Naissance d’un pont (2010) – Maylis de Kerangal tente, par ouvrage d’art interposé, la synthèse entre les deux rives de son fleuve californien : la ville de Coca, qui représente la civilisation urbaine, et le quartier d’Edgefront, synonyme de forêt et de sauvagerie naturelle. Laurent Mauvignier signe lui aussi avec Autour du monde (2014) un livre en rapport avec un univers globalisé où le sens des lieux change rapidement et n’appartient plus exclusivement à ceux qui y sont nés. Prenant pour pivot le 11 mars 2011, date du tsunami à Fukushima, son livre explore les possibilités littéraires de l’effet papillon.
Ouverture des champs d’investigation critique
8Avec la montée d’une conscience environnementale, il n’est plus question aujourd’hui, du point de vue littéraire, de réduire la nature à un décor statique, à un miroir de la psychologie ou à un espace symbolique. Depuis les années quatre-vingt, le monde universitaire anglo-saxon – curieux de wilderness (USA) ou de country (GB) – a donc relayé la montée de la sensibilité écologique des écrivains en donnant pour but à l’écocritique d’étudier l’interaction du littéraire et de l’environnement naturel. Toutefois, l’inscription de cette discipline au sein des études culturelles, la perspective souvent axiologique des analyses et un rapport à la nature historiquement différent ont freiné son développement en France, où se sont plutôt développées des approches prolongeant un intérêt ancien pour le paysage et la géographie, notamment avec la géopoétique de Kenneth White ou la géocritique de Michel Collot et de Bertrand Westphal. Pour marquer les spécificités de l’univers francophone, le terme écopoétique s’est imposé, qui met davantage l’accent, à travers l’étymologie de poiein, sur le faire littéraire. Le mot partage en outre une racine avec écologie, construit sur le terme oikos qui désignait une maisonnée englobant tant la demeure et ses terres – y compris les animaux sauvages les investissant – que les membres de la famille voire les esclaves. Il réfère aujourd’hui à une pensée qui prend en considération l’inter­connexion de l’ensemble des êtres vivants et se montre soucieuse de l’écosystème.
9Le champ couvert par l’écopoétique a longtemps souffert d’un manque de visibilité parce que les histoires de la littérature contemporaine n’ont pas privilégié une catégorisation fondée sur la problématique de la nature, de l’environnement ou du vivant. C’est selon d’autres logiques que les écrivains ont été classés, de sorte qu’il est encore rare que l’on nomme dans un même souffle Pierre Bergounioux et Hubert Mingarelli, malgré leur intérêt partagé pour le monde rural, ou Jean-Loup Trassard et Éric Chevillard, dont les œuvres témoignent d’une réelle curiosité envers les animaux.
10Mais en s’institutionnalisant peu à peu (ouvrages académiques, séminaires, colloques, carnets de recherches et portails d’humanités environnementales), l’approche écopoétique renouvelle la focale historique en procédant à une double reconfiguration du canon littéraire élaboré aux XXe et XXIe siècles : d’une part, elle offre un regard neuf sur des écrivains que l’on croyait connaître, découvrant des aspects jusqu’alors peu remarqués ou non légitimes chez des classiques très étudiés (animalité paradoxalement présente chez Marcel Proust, critique de la modernité industrielle et points de vue animaux chez Jean Giono, ambivalences de la nature chez Albert Cohen ou Claude Simon, projet écologique chez Romain Gary, défense de la cause animale chez Marguerite Yourcenar) ; d’autre part, elle permet la redécouverte d’auteurs oubliés ou relégués au second plan, tels Louis Pergaud, Maurice Genevoix, Pierre Gascar, Pierre Moinot ou, plus proche de nous, Béatrix Beck.
11On s’aperçoit dès lors que si les romans français participent à la réinvention de nos rapports changeants à la nature, ils le font en ordre dispersé et avec des accents très différents au cours de l’histoire. Le pacte qui existait à l’époque de la Troisième République entre la capitale et les régions – Paris reconnaissant des écrivains emblématiques de la Provence ou de la Loire, par exemple, et ceux-ci entretenant, de leur côté, des rapports étroits avec la vie littéraire de la capitale – a pris fin après 1945, une certaine littérature régionaliste ayant été annexée par le régime de Vichy ou s’étant compromise avec lui. Dans un monde qui connaissait une évolution très rapide, où les enjeux politiques liés à la Guerre froide devenaient prédominants, la vie rurale a cessé d’être une préoccupation légitime. Dans le roman de l’engagement socio-politique, le sort de l’ouvrier a éclipsé celui du paysan, en attendant que le Nouveau Roman rende obsolètes les idéologies totalisantes. C’est par le biais de l’intérêt pour l’histoire et les récits de vie que la nature s’est à nouveau imposée aux regards, grâce à une collection comme “Terre humaine” (Plon) qui connaît un grand succès dans les années soixante-dix. Cet intérêt se confirme aujourd’hui à travers le succès de collections lancées par Gallmeister ou Wildproject.
Quels sujets pour les textes écopoétiques ?
12Sans établir ici un panorama détaillé du corpus écopoétique[1], il convient de se défaire de l’idée selon laquelle c’est la célébration de la nature, quand ce n’est pas celle du terroir, qui en constituerait le noyau. Bien au contraire. L’époque de la célébration lyrique, de l’idéalisation d’une vie au contact d’une nature rédemptrice est depuis longtemps révolue. Si besoin était, les démêlés que Pierre Jourde a connus au lendemain de la publication de Pays perdu (2003), et sur lesquels il revient dans La première pierre (2013), illustrent parfaitement le fait que les rapports entre l’écriture et la ruralité sont loin d’être toujours harmonieux. Sur un mode moins violent, Pierre Gascar en avait déjà fait l’expérience après la publication de La friche (1993), qui ne lui avait pas valu la sympathie unanime des habitants de Baume-les-Messieurs, village dont il scrutait la mutation à une époque qui était celle de la fin de la paysannerie.
13L’ouverture du compas s’est aujourd’hui élargie. Une curiosité s’exprime pour l’ensemble des règnes – minéral, animal, végétal –, nourrie parfois d’un savoir venu des sciences du vivant, ou de leur diffusion à travers des documentaires dont l’impact sur la création contemporaine reste à étudier. La question animale notamment est devenue un enjeu crucial de la fiction actuelle[3], qui interroge un oikos sans cesse menacé pour les bêtes tout comme la rupture du lien entre hommes et animaux qui constituait l’essence de la domestication et du rapport à la domus. S’il est vrai que la réflexion sur les droits des animaux a pris du retard en France, le public toutefois est de plus en plus attentif à cette question, comme en témoigne le problème juridique de la sensibilité animale ; la fiction s’en fait l’écho. “Les porcs” dans le recueil Une vie à coucher dehors de Sylvain Tesson (2009), Confessions d’une mangeuse de viande de Marcela Iacub (2010), 180 jours d’Isabelle Sorente (2013) ou Comme une bête (2012) de Joy Sorman – laquelle a publié en 2014 un deuxième livre sur la condition animale, La peau de l’ours – problématisent, à partir de perspectives diverses, parfois opposées, notre rapport à l’élevage industriel, à la boucherie et plus généralement à la consommation de viande. Les interrogations liées à la montée du végétarisme et du véganisme commencent à se faire entendre en France, encore qu’avec plus de discrétion qu’outre-Atlantique : l’ironie, l’humour, la dérision ou la causticité combinent bien souvent dénonciation et mise à distance, comme dans Un chien mort après lui (2009) de Jean Rolin, Que font les rennes après Noël ? (2012) d’Olivia Rosenthal ou La part animale (1994) d’Yves Bichet. L’écopoétique inclut ainsi la zoopoétique, approche des textes qui relie les figures, les rythmes et les phrasés littéraires aux mouvements, aux allures et aux tempos animaux, en se fondant sur une perspective interdisciplinaire mettant notamment en jeu études littéraires, philoso­phie, éthique et éthologie de terrain.
14En revanche, les approches a-humanistes qui imprègnent en profondeur le monde anglo-saxon ne s’imposent pas encore avec force en France, où se prolonge une tradition nourrie des Lumières, qui voit plus volontiers la mesure de toute chose dans l’homme que dans le vivant.
15Si les regards se tournent logiquement vers la nature – sauvage, rurale ou citadine –, les univers pollués, les zones de friches ou de désastres, les terrains vagues et autres non-lieux appartiennent évidemment de plein droit au champ couvert par l’éco­poétique. En témoigne l’engouement pour nombre de fictions post-apocalyp­tiques interrogeant le legs que nous nous préparons à laisser aux générations à venir : l’écriture d’Antoine Volodine a été une des premières à explorer ces mondes. Aujourd’hui, il devient légitime, non suspect de sentimentalisme ou de militantisme naïf, de revisiter les motifs du dernier monde, avec le roman éponyme (2007) de Céline Minard, de l’Arche dans Rivières de la nuit (2014) de Xavier Boissel, ou des métamorphoses humains-animaux dans Zoo : clinique (2014) de Patrice Blouin. La notion même d’oikos n’est plus systématiquement référée à l’ “habiter en poète” hölderlinien ou heideggerien : la question du séjour, de l’habitat, du paysage, mais aussi du pays, du “dépaysement”, des (dé)territorialisations et autres extraditions se complexifie, associant perspectives sociales, analyses genrées, engagement politique et renouvellements formels et narratifs.
Une littérature tournée vers le futur
16Le dossier montre que les voies que peut emprunter l’écopoétique sont nombreuses. Elles se rejoignent cependant dans leur rapport au temps : plutôt que de considérer prioritairement le passé et d’ériger l’histoire en point de référence privilégié, les lectures proposées tentent de participer à la construction du monde de demain, dans un rapport réinventé à l’environnement.
17Même dans les périodes où elle s’était astreinte explicitement à cette ambition, la littérature a été incapable d’empêcher que ne surviennent des guerres ; il serait donc présomptueux de penser qu’elle préservera l’humanité des dangers liés à la dégradation de l’environnement naturel. Par contre, le roman peut explorer les futurs possibles, donner une valeur à des lieux qui sans lui passeraient inaperçus, imaginer des relations différentes entre les formes du vivant, donner place à des personnages qui n’avaient jusqu’alors pas vraiment eu droit de cité littéraire ou réinventer le rapport à un environnement naturel dont sont devenus de plus en plus éloignés les citadins que nous sommes.
L’imaginaire littéraire sera un levier d’autant plus puissant qu’il sera porté par une forme exigeante : en dehors de toute considération d’efficacité, d’engagement, c’est la qualité des écritures qui désignera les ouvrages qui s’imposent à la lecture.
Alain RomestaingPierre SchoentjesAnne Simon

Notes


[1]On regardera “Littérature et défense de l’environnement : dialogue entre Paul Watson et Alice Ferney, animé par Pierre Schoentjes”.

[2]Voir Pierre Schoentjes, Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique, Paris, Wildproject, 2015.

[3]Voir “Zoopoétique et éthologie philosophique : entretien entre Dominiqie Lestel et Anne Simon”.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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