Carte blanche
Le raid du F-BEQB
1L’inspecteur Bernabé s’apprêtait à mordre dans son casse-croûte garni de jambon et de cornichons quand le téléphone s’était mis à sonner. Il avait posé le sandwich près de la double page des faits divers du Dauphiné Libéré. Le journal titrait sur l’arrestation survenue la veille à Paris, de René Girier dit René La Canne, un bandit lyonnais derrière lequel Bernabé s’était épuisé. Les souvenirs étaient remontés à la surface : le gang des Tractions, Pierrot le Fou, la tentative d’enlèvement de Rita Hayworth, l’attaque du train d’or, le vol des économies d’Édouard Daladier, un ancien président du Conseil… C’est peu dire qu’il lui en avait fait voir ! Les phrases, dans l’écouteur, s’étaient transformées en bruit, et il lui avait fallu demander à son correspondant de tout reprendre depuis le début.
- Il y a de la friture sur la ligne… Je n’ai pas bien compris… Vous pouvez répéter ?
L’autre avait élevé la voix.
- Je vous appelle depuis la sablière du Roulet, à Villeurbanne. Il y a le tapis roulant à côté. Le problème, c’est que je ne peux pas faire mieux, le fil est trop court…
- C’est bon. Je vous entends mieux maintenant…
- Je ne sais pas si ça peut vous intéresser, mais tout à l’heure en arrimant une péniche, l’un de mes ouvriers est tombé sur une plaque minéralogique… Elle a dû être arrachée par une branche basse, au passage. Un peu plus loin, il a vu des traces de pneus qui coupent le petit talus et se dirigent droit sur le canal de Jonage… Il est venu me chercher, et j’ai pris une gaffe pour sonder les profondeurs. L’eau est trouble, on ne voit rien, mais j’ai bien l’impression qu’il y a quelque chose en dessous…
- Ne touchez plus à rien et faites attention à ce que plus personne n’approche. Vous pouvez me donner le numéro de la plaque ?
- C’est le 1878-E69…
- Merci. J’arrive.
Bernabé avait raccroché avant de composer l’indicatif de la société Picard spécialisée dans le sauvetage fluvial. Il s’était mis en rapport avec le service des immatriculations puis, accompagné par le gardien Dubreuil, il s’était dirigé vers la confluence du canal de Jonage et du Vieux Rhône, au volant de la 202 de service. Arrivés sur place, ils avaient arpenté la berge jusqu’au chemin qui mène au pont de Croix-Luizet où Dubreuil avait identifié, dans la boue, les dessins des pneus visibles quelques centaines de mètres plus loin. C’était donc bien par là que la voiture était arrivée. Alors qu’ils étaient revenus à l’endroit où le véhicule avait vraisemblablement plongé dans le canal, Bernabé s’était accroupi près d’un taillis pour ramasser une casquette. Il l’avait retournée afin de soulever le bandeau et dégager l’étiquette du fabricant : « Pelayo, Barcelona ».
L’équipe de renflouage s’était annoncée une heure plus tard, un camion Berliet suivi d’un Dodge kaki rescapé de l’armée américaine qu’un bricoleur avait transformé en dépanneuse. L’homme grenouille de service s’était glissé dans sa combinaison semi-autonome avant de s’abîmer dans les eaux noires. Les ouvriers de la sablière, les chauffeurs des poids lourds, les mariniers, tous rassemblés derrière la clôture, suivaient des yeux les bulles d’air qui venaient crever à la surface. Il avait réapparu deux minutes plus tard, confirmant d’un geste de la main et d’un mouvement de tête qu’il y avait bien une épave engloutie. Le treuil du Dodge s’était mis à dérouler son filin crocheté dans des crissements qui agaçaient les dents. Le scaphandrier avait plongé une nouvelle fois pour arrimer la voiture dont l’arrière ruisselant de vase avait fini par apparaître. L’inspecteur Bernabé s’était aussitôt approché de la carrosserie de la Citroën, une 15-6 noire, pour jeter un œil à l’intérieur et vérifier qu’elle ne contenait pas de cadavre, puis il avait ouvert le coffre d’où s’échappaient des quantités d’eau pour faire le même constat.
2À son retour, le commissaire Robert Fromentin, le visage barré par une moustache poivre et sel dont il ne cessait de mordiller les poils, l’attendait sur le perron. Il ne lui avait pas laissé le temps d’ouvrir la bouche.
- Je crois qu’on est sur un gros coup…
- De quoi vous parlez ?
- Du numéro que tu as donné à Astier, au service des immatriculations. Il l’a croisé avec les alertes : il correspond à celui des tueurs de la rue Duguesclin qu’on pourchasse en vain depuis une semaine…
L’inspecteur Bernabé avait glissé la main dans sa poche de pardessus à la recherche de son paquet de cigarettes que recouvrait la casquette roulée. Il avait été un des premiers à arriver sur les lieux, le jeudi 18 janvier 1951, à moins de cent mètres du bureau de poste de la rue Duguesclin. Des hurlements montaient de tous les coins, poussés par la dizaine de blessés allongés sur les trottoirs, dans les caniveaux, au milieu de la chaussée. La porte arrière du fourgon, ouverte, offrait un spectacle encore plus sanglant : un convoyeur tué, un autre mourant. Un quart d’heure plus tôt, un commando de trois hommes équipés de mitraillettes avait ouvert le feu, certainement surpris par la présence de gardes armés. Ils avaient fui à bord de la Citroën dont un passant avait relevé le numéro, sans se saisir du moindre butin et en arrosant les façades pour couvrir leur retraite. Le matin, avant même que le patron des sablières décroche son téléphone, le deuxième convoyeur avait rendu l’âme à l’hôpital de Lyon et les médecins ne donnaient pas cher de la survie d’un passant plus gravement touché que les autres.
Fromentin avait fait rouler la molette de son briquet devant l’extrémité de la cigarette que Bernabé avait coincée entre ses lèvres.
- Tu as vu quelque chose d’intéressant dans la voiture ?
- Non. Les gars de l’Identité vont l’examiner en détail, elle va peut-être parler… Mais j’ai mis la main sur ça…
Le commissaire Fromentin s’était saisi de la casquette pour, lui aussi, soulever le bandeau de tissu, à l’intérieur.
- « Pelayo, Barcelona »… J’en étais sûr depuis le début ! Le gang des Espagnols ! C’est curieux que ce soit toi qui ouvres la piste…
- Qu’est-ce qu’il y a de curieux ?
- Je me suis laissé dire qu’il y en avait pas mal dans l’armée de Tassigny. C’est bien là que tu étais, tu as dû en fréquenter, non ?
Bernabé avait longuement évacué la fumée qui emplissait ses poumons.
- Il y en avait beaucoup au maquis, aussi. Après, on s’est retrouvés dans les Forces Françaises Libres, si c’est ça que vous voulez dire, commissaire…
3Dès le lendemain matin, plusieurs centaines de policiers lyonnais renforcés par davantage de gendarmes et de CRS, avaient quadrillé tout le secteur situé à l’est de Villeurbanne, les analystes de la préfecture étant persuadés que les meurtriers s’étaient débarrassés de la voiture, volée une semaine plus tôt dans l’Ain, à proximité de leur refuge. Malgré les douze mille vérifications d’identité, les centaines de maisons fouillées, les perquisitions dans les foyers espagnols comme la cité où logeaient les mineurs du tunnel de la Croix Rousse, la baraque du cours Émile Zola, la Cour des Miracles de Vaise, aucune information décisive n’était remontée. Mais une première synthèse des innombrables poussières d’informations récoltées lors de ce vaste coup de filet avait permis, quatre jours plus tard, d’identifier Juan Sanchez, réfugié en France depuis la fin de la guerre civile au cours de laquelle il avait combattu dans les rangs anarchistes. Interpellé dans sa planque, interrogé énergiquement par des spécialistes dépêchés depuis Paris, Sanchez avait fini par reconnaître son implication dans le hold-up sanglant dont le but consistait, selon lui, à financer la résistance à la dictature du général Franco.
L’inspecteur Bernabé avait fait partie de l’équipe chargée d’arrêter ses deux complices, les frères Bailo Mata. Le premier, José, s’était laissé passer les menottes le premier février sans user de l’arme glissée sous sa ceinture, mais trois jours plus tard Francisco, épuisé par deux semaines de traque, s’était suicidé d’une balle dans la tête au milieu d’un parc public de Vénissieux. Deux complices qui n’avaient pas participé directement à l’attaque du fourgon blindé avaient fini par se rendre. Tout au long des deux mois suivants, les Espagnols de la région lyonnaise qui avaient volontairement ou par inadvertance croisé la route d’un des cinq assaillants étaient passés entre les mains de fer des limiers de la Sûreté. L’inspecteur Bernabé ne supportait pas ce retour de méthodes dont il avait lui-même été victime quelques années auparavant et il était entré dans le bureau du commissaire Fromentin sans même prendre la peine de frapper à la porte.
- Je connais l’homme qu’ils sont en train de tabasser, commissaire… C’est le responsable du fonds de solidarité aux prisonniers politiques en Espagne. Il a deux gamins. Ça n’a rien à voir avec les attaques de banque : il fait des collectes, il organise des fêtes, des tombolas… Je vous en prie, faites quelque chose !
Fromentin s’était contenté de hausser les épaules tout en lissant sa moustache. Il avait ouvert une boîte de pastilles Vichy, l’avait présentée à Bernabé qui avait décliné l’offre.
- On le connaît le résultat de la tombola : trois morts, huit blessés… Ils n’ont pas fait dans la dentelle, eux non plus… Je pensais que tu avais l’estomac mieux accroché avec tout ce que tu as vu. Approche, maintenant que tu es là…
Bernabé avait contourné le large bureau sur lequel étaient disposées une dizaine de photos saisies lors des perquisitions.
- Regarde si tu identifies quelqu’un… Prends la loupe, ce sera plus facile…
L’inspecteur s’était penché pour promener le verre grossissant au-dessus des clichés où figuraient tous les acteurs du drame. Repas de famille, pistes de danse, sieste au bord du Rhône, visite au parc de la Tête d’Or… Il s’était arrêté à hauteur d’une photo qui représentait une scène plus particulière. Cinq hommes habillés avec élégance posaient de part et d’autre de l’hélice d’un petit avion sur la piste d’un aéroport de campagne dont on distinguait les hangars de tôle, en arrière-plan. Il avait pointé le doigt sous les visages.
- Sanchez, Guardia, Catala, José Bailo Mata…
Le commissaire avait voulu conclure :
- La bande est au complet avec celui qui pose la main sur l’aile du zinc : c’est bien le frangin de José, celui qui s’est suicidé…
- Non, il lui ressemble beaucoup, mais ce n’est pas Francisco. Je crois bien que j’ai une petite idée sur son état-civil…
4Bernabé n’avait pas trop insisté pour se voir confier la mission de :"(@vait pris le train pour Paris. De là, une locomotive poussive avait traîné ses wagons bringuebalants jusqu’à Elbeuf. Pendant le voyage, il avait largement eu le temps de lire la biographie de Laureano Cerrada Santos, un personnage qu’il pensait bien connaître et dont il découvrait nombre d’exploits d’une ampleur insoupçonnée. Il n’ignorait rien de son parcours pendant la guerre d’Espagne, sa conduite héroïque lors de l’assaut de la caserne d’Atarazanas, la prise de la gare de Barcelone grâce aux groupes de défense des cheminots de la Confédération Nationale du Travail. Il savait que plusieurs centaines de résistants français avaient dû leur salut aux faux papiers qu’il imprimait dans ses ateliers clandestins d’Angoulême ou au réseau de planques, de refuges, qu’il avait patiemment organisé… Son nom avait même été évoqué, pour une décoration. Bernabé l’avait perdu de vue un an après la Libération quand il avait pris la décision de s’engager dans la police pour prolonger les combats de la résistance. Un rêve qu’il ne pensait pas perdu d’avance, et qui s’était rapidement fracassé sur le mur des réalités… D’après la documentation rassemblée, Laureano Cerrada Santos semblait n’avoir jamais cessé de mettre son énergie au service de la cause des libertaires espagnols. Les notes des services lui attribuaient des activités de faux-monnayeur, principalement des pesetas, de falsificateur de Bons du Trésor, de trafiquant d’armes. Tout l’argent était réinvesti dans des hôtels, des entreprises d’import-export, au profit des activités clandestines de la CNT, mais la sophistication des montages financiers l’avait toujours mis à l’abri des poursuites judiciaires. Ses ennuis se limitaient à des arrestations, toutes plus spectaculaires les unes que les autres, suivies de quelques jours de garde-à-vue. On l’avait même soupçonné, longtemps, d’avoir organisé l’attaque d’un fourgon blindé du Crédit Lyonnais, en février 1946 à Paris, avant que les véritables auteurs, les membres du gang des Tractions de Pierrot le Fou, ne soient identifiés.
L’inspecteur avait mangé un petit salé aux lentilles dans un restaurant qui faisait face au tout nouveau Prisunic. Il était descendu à pied en chantonnant vers la rue Saint-Jean, dans le vieux quartier du Puchot. L’imprimerie était adossée au mur d’angle d’une vieille filature délaissée qui fixait la rue de ses fenêtres borgnes. Il avait poussé la porte et traversé l’atelier, jetant un coup d’œil aux pages grises du bulletin paroissial qui tombait dans la recette d’une presse typo. Il en prit un exemplaire au passage, sur une pile, et cogna à la porte vitrée où se lisait « Direction », en relief. Laureano se tenait debout devant des étagères emplies de livres, son chapeau sur la tête, un pardessus beige passé sur un complet sombre. Il ajusta une écharpe autour de son cou avant de tendre la main à Bernabé.
- Content de faire ta connaissance. J’ai beaucoup entendu parler de toi, à l’époque…
L’inspecteur sourit en entendant l’accent rocailleux de Guadalajara qui habillait le français impeccable de l’exilé.
- Content également. On est beaucoup à se souvenir de ce qu’on te doit. Mais si je suis ici, c’est que j’entends beaucoup parler de toi. Pas au passé : au présent…
- On peut faire quelques pas dans le quartier pour en discuter ?
Bernabé lui avait tendu la photo dès qu’ils s’étaient mis à longer la façade de l’usine. Laureano avait ralenti le pas pour la regarder plus attentivement, un sourire nostalgique aux lèvres.
- Je me doutais que c’était pour cette histoire de fourgon blindé que tu voulais me voir. Dès qu’il y en a un qui se fait braquer, les yeux se tournent vers moi… Tu te doutes bien que j’ai un alibi en béton pour le 18 janvier… En plus, ce cliché remonte à plus de trois ans. Je ne les ai jamais croisés depuis cette époque… Tu peux vérifier…
- Rassure-toi, je n’y manquerai pas. Je veux simplement savoir ce que tu trafiquais avec cette bande de bras cassés et à quoi servait l’avion… Après, je te laisse tranquille.
Laureano avait offert une cigarette à bout doré à l’inspecteur, puis ils avaient repris leur marche en silence jusqu’au coin de la rue où une haute cheminée penchait dangereusement.
- Je suis d’accord pour t’éclairer, Bernabé, mais à une condition…
- Je t’écoute…
- Tes collègues de Lyon se conduisent comme ceux d’en face. On m’a raconté la manière dont ils ont traité Paco Perez qui n’a jamais rien eu à voir dans cette histoire. On l’a obligé à se tenir agenouillé pendant des heures sur une règle après lui avoir défoncé l’estomac à coup de bottes, sachant qu’il avait un ulcère… Ce que je veux, c’est qu’ils libèrent Melchora Manero avec qui j’ai combattu devant Brihuega tenue par les Italiens de Mussolini… Elle n’a rien à faire entre leurs mains.
L’inspecteur s’était appuyé sur un muret pour noter le nom dans son carnet.
- Si tu m’avais demandé pour Perez, je t’aurais franchement dit que ce n’était pas possible. Ils le tiennent enfin et ils en profitent pour le charger au maximum. Melchora, c’est dans mes moyens. Je m’en occupe dès mon retour, tu peux compter sur moi.
Ils étaient entrés dans un café pour boire une bière. La voix de Piaf sortait d’un poste radio posé sur une étagère et s’insinuait dans le brouhaha :
C’est peu de chose la vie en somme,
Tout ça, c’est d’la faute à ses yeux
Aux tiédeurs des matins
À son corps près du mien…
Laureano avait commandé les consommations au bar et ils s’étaient dirigés vers une petite pièce déserte, leurs demis à la main.
- La photo a été prise sur l’aérodrome de Dax, dans les Landes, en juillet 1948. Je revenais d’une mission clandestine en Espagne. Les autres étaient venus m’accueillir.
- Tu pilotais ?
Il avait ri en se rejetant contre le dossier de sa chaise.
- Piloter, moi ? Non, je n’ai même pas le permis de conduire ! Le compagnon qui tenait le manche s’est aujourd’hui retiré de l’action… Écoute : avant-hier, après ton coup de fil, j’ai repris contact avec certaines personnes qui, si elles désapprouvent le carnage de la rue Duguesclin, n’accepteront jamais de le dire publiquement. Elles sont conscientes que l’attaque sanglante du fourgon a fourni un prétexte en or à l’État français pour liquider la résistance libertaire à Franco. Ton enquête sur cette vieille histoire en est une preuve supplémentaire. Jusqu’où allez-vous remonter ? Jusqu’en 1936 ?
Ne sachant que répondre, Bernabé s’était focalisé sur l’aspiration de la mousse compacte qui flottait à la surface de sa bière. Il commençait à bruiner quand Laureano l’avait raccompagné jusqu’à la gare, de l’autre côté de la Seine. Il avait attendu l’immobilisation du train le long du quai pour glisser quelques mots à l’inspecteur, en confidence, juste avant qu’il escalade les marches de la voiture :
- Si j’étais à ta place, j’irais faire un tour sur l’aérodrome de Guyancourt. C’est tout ce qu’on m’a autorisé à te dire. Bon voyage !
5L’inspecteur était arrivé à temps à Paris pour s’offrir une séance de cinéma sur les Grands Boulevards. Il s’était laissé tenter par Quand la ville dort, curieux de voir si le cinéaste était à la hauteur du roman dont il s’était inspiré. En sortant, il s’était contenté d’un sandwich au jambon et d’un verre de beaujolais, accoudé au zinc d’une brasserie de la rue Taitbout. Il avait quitté son hôtel du quartier de la gare de l’Est assez tôt, le lendemain matin, pour prendre un taxi qui l’avait emmené vers Guyancourt, un bourg perdu dans une morne campagne, bien après Versailles. L’aérodrome se trouvait à quelques centaines de mètres du clocher. Des hangars, des abris fortifiés, des casernements datant de l’occupation allemande, bordaient un vaste champ nivelé sur lequel stationnait une quinzaine d’avions. À l’entrée des bureaux l’inspecteur avait exhibé sa carte de police, et on l’avait laissé aller à sa guise à l’intérieur des installations. Il avait d’abord traîné sur la piste, la photo à la main, mais aucun des avions ne correspondait à celui qui l’intéressait. Puis deux ouvriers lui avaient ouvert les lourdes portes des hangars dont les murs portaient encore les traces d’inscriptions en lettres gothiques. Après avoir contourné un hydravion de chez Latécoère et un antique biplan qui avait dû survoler le Chemin des Dames au temps des égorgements, Bernabé s’était immobilisé devant l’hélice en bois d’un zinc qui ressemblait en tout point à celui qu’il cherchait. La forme allongée du fuselage, les ailes, le cockpit, les fenêtres latérales, tout correspondait.
À sa demande, le responsable de l’aérodrome avait sorti d’une armoire métallique le dossier concernant l’appareil.
- C’est bien le Norécrin immatriculé F-BEQB dont il est question... Tout est en règle, à première vue… Il n’a pas bougé de sa place de garage depuis plus de deux ans, mais le propriétaire s’acquitte régulièrement des cotisations et des frais…
- Et quand il bougeait, il allait où ?
Il avait feuilleté les liasses classées dans la chemise.
- Angoulême et Saint-Jean d’Angély en 1949, Dax et Biarritz l’année précédente, à l’automne 48…
- On peut savoir à qui il appartenait, et qui le pilotait ?
- Pour chaque plan de vol, j’ai la signature du même pilote, Primitivo Gomez, avec les références de sa licence qu’il a obtenue en 1945 à Saint-Jean d’Angély justement… Il est de nationalité espagnole. Le propriétaire est un dénommé Georges Fontenis. Il a déclaré une adresse à Paris, le 3 rue Ternaux dans le 11eme.
6Bernabé avait sursauté à l’énoncé du nom de Fontenis, un type décidé qui avait pris la direction de la Fédération Anarchiste française quelques mois plus tôt. Le chauffeur de taxi l’attendait au bar de l’aéroclub, et l’inspecteur l’avait invité à manger une omelette au fromage avant de reprendre la route. Il s’était fait déposer devant le 3 de la rue Ternaux qui correspondait au siège du Monde Libertaire, l’hebdomadaire de la Fédération Anarchiste. Bernabé avait poussé la porte de la boutique. Les murs de la pièce étaient recouverts d’affiches et il fallait pour avancer faire attention aux piles de journaux, de livres, de brochures posées n’importe où. Il s’était approché d’une jeune femme occupée à plier des tracts qu’elle glissait ensuite dans des enveloppes kraft.
- Vous pouvez me dire où je peux trouver monsieur Georges Fontenis ?
Elle n’avait pas interrompu son travail pour lui répondre.
- Ça dépend de qui le demande…
- Inspecteur Bernabé de la police lyonnaise. Si vous le croisez, dites-lui que je ne suis pas en mission officielle, et que je voudrais bien faire un petit tour en avion en sa compagnie. À Guyancourt par exemple. Il comprendra… Il peut me rejoindre devant un demi au Café Charbon de la rue Oberkampf, à droite du bar.
Une demi-heure plus tard, alors qu’il entamait sa deuxième bière, un homme de taille moyenne au front dégagé, la trentaine sportive, était venu s’asseoir face à l’inspecteur avant de planter son regard clair dans le sien.
- Georges Fontenis. On m’a dit que vous me cherchiez…
Bernabé avait poussé la photo vers lui.
- Oui, pour une conversation amicale… Il y a cinq hommes devant la carlingue, mais c’est le zinc qui m’intéresse. J’ignorais que les anarchistes se passionnaient pour le Ciel, mais je sais qu’il vous appartient et qu’il prend la poussière dans un hangar de l’aérodrome de Guyancourt.
Fontenis avait fait glisser son doigt sur la photo pour souligner les visages.
- Vous me prenez pour un idiot : il y a au moins un des Lyonnais impliqués dans la fusillade de la rue Duguesclin dans le lot…
- J’en vois trois pour ma part, mais je vous répète qu’en ce moment je veux simplement comprendre pourquoi vous vous êtes porté acquéreur d’un avion Norécrin il y a un peu plus de trois ans alors que, manifestement, la voltige n’est pas votre loisir préféré !
Le militant anarchiste s’était fait servir un panaché, s’amusant à trinquer avec le policier.
- En septembre 1948, vos collègues de la Direction de la Sécurité du Territoire m’ont convoqué dans un endroit beaucoup moins agréable que celui-ci pour me poser les mêmes questions. Je vais me contenter de vous faire les mêmes réponses : j’assume pleinement le fait d’avoir servi de prête-nom pour l’achat de cet avion que j’ai payé avec le million et demi de francs remis par une organisation combattante anti-franquiste. J’ignore à quoi il a pu servir, mon rôle consistant à payer tous les frais d’entretien et de stationnement avec le solde de l’argent. Maintenant je vous laisse. On est en plein bouclage de la prochaine édition du Monde Libertaire, il faut que je relise encore deux ou trois papiers.
7À Lyon, le quadrillage des quartiers habités par les Espagnols avait baissé d’intensité mais plusieurs centaines de personnes restaient, d’une manière ou d’une autre, à la disposition de la police. Bernabé s’était plongé dans la consultation des rapports de perquisitions, une lecture laborieuse qu’il s’apprêtait à abandonner quand un nom avait soudain attiré son regard : celui du pilote de l’avion, Primitivo Gomez. Il avait immédiatement décroché son téléphone pour appeler le gardien Robert dont le nom et le matricule figuraient sur le procès verbal.
- Inspecteur Bernabé à l’appareil… J’aurais besoin de savoir où a été transféré Primitivo Gomez que vous avez arrêté il y a trois jours à la Guillotière ?
- Primitivo Gomez ? Il faut que je m’y retrouve dans tous ces noms à coucher dehors… Voilà… Il se planquait dans un gourbi de la rue de la Thibeaudière sauf que ce n’est pas lui qu’on a alpagué, inspecteur. Il s’était déjà envolé…
- Je viens de lire votre rapport, Robert ! Vous avez bien écrit que vous lui aviez mis la main dessus ! Non ?
La voix du policier s’était soudain rabougrie.
- C’est ce que je croyais… Ils se ressemblent tous… En fait, celui qu’on a mis dans le fourgon s’appelle Antonio Ortiz Ramirez. Un dur à cuire… Il ne s’est pas laissé faire !
L’inspecteur faillit lâcher le combiné.
- Vous êtes sûr ? Vous pouvez répéter son nom ?
- Antonio Ortiz Ramirez… On l’a traité ici, au commissariat du 7ème, mais comme ça débordait de partout il a été transféré dans le centre de regroupement, aux casernes de la Part-Dieu, l’entrée côté boulevard Deruelle…
8À peine le téléphone raccroché, Bernabé introduisit un formulaire officiel entre les rouleaux de la Japy et remplit les cases en frappant à l’aide de ses deux index. La feuille retirée de la machine, il la décora de deux tampons et d’une signature. La 202 de service était libre. Il ne lui fallut qu’une dizaine de minutes pour se rendre sur place. Surveillés par quelques Gardes mobiles, une vingtaine d’hommes étaient parqués dans une salle des anciennes écuries du 2ème régiment de Dragons dont la devise, « Da materiam splendescam[1] », disparaissait lentement sous les coulures. Il présenta l’ordre de transfert et sa carte tricolore à un militaire qui chargea l’un de ses collègues d’aller chercher le prisonnier. Quand ce dernier leva la tête, arrivé près de la porte, il écarquilla les yeux et réprima un cri en découvrant le visage de celui qui venait le chercher.
- Vous êtes tout seul pour convoyer cet énergumène, inspecteur ?
Bernabé obligea Antonio Ortiz à joindre ses mains dans son dos pour lui passer les menottes.
- C’est urgent… Une confrontation… Si on attend d’être en effectif, on ne s’en sort pas…
Il avait attendu que la voiture dépasse la rue Garibaldi pour s’arrêter et libérer Antonio Ortiz des bracelets. L’Espagnol l’avait pris dans ses bras.
- Comment tu as fait pour me retrouver, vieux frère ?
L’inspecteur Bernabé l’avait regardé avec insistance, incapable de prononcer le moindre mot. Les images, d’une netteté émouvante, défilaient dans sa tête : les combats contre l’Afrikakorps de Rommel dans les rangs des Forces françaises libres du général de Lattre de Tassigny, la campagne de Tunisie et la prise de Bizerte, le débarquement en Provence, la libération du Sud de la France, la percée jusqu’au cœur de l’Allemagne, la distinction remise par le Général de Gaulle à l’ancien commandant de la 25ème Division de l’Armée républicaine espagnole pour sa bravoure face aux nazis…
L’inspecteur passa furtivement le revers de sa main sur ses yeux pour effacer le trouble.
- Ce serait beaucoup trop long à t’expliquer… Je te dépose où tu veux…
- J’ai des amis sûrs près de Cailloux-sur-Fontaines, au-dessus de Rilleux-la-Pape… Allez, raconte !
- Tu vas être déçu, mais la vérité m’oblige à dire que je ne te cherchais pas : on est ensemble par hasard. Je travaille sur l’enquête qui a déclenché tout ce bazar. C’est même moi qui en suis à l’origine : j’étais de permanence quand on a retrouvé la voiture des tireurs fous, dans le canal de Jonage. La tournure que ça a pris ne me plaisait pas du tout. Je me suis plus spécialement occupé d’une enquête annexe à propos d’une photo prise sur l’aérodrome de Dax, en septembre 1948…
- Et j’aurais été dessus ? Ce n’est pas possible, j’ai toujours fait attention à ne pas laisser de traces…
L’inspecteur franchit le fleuve à hauteur du parc de la Tête d’Or, n’empruntant que de petites routes peu fréquentées.
- Tu n’y étais pas, mais il y avait Laureano Cerrada Santos qui m’a mis sur la piste du Norécrin planqué dans un hangar de Guyancourt. De fil en aiguille, j’ai remonté la piste jusqu’à Georges Fontenis, votre prête-nom, collectant au passage l’identité du pilote, Primitivo Gomez chez lequel tu avais trouvé refuge.
- Beau travail, inspecteur ! Tu n’aurais pas une cigarette ?
- C’est comme ça que tu me remercies, en te foutant de ma gueule ? Si tu me disais plutôt ce que tu faisais avec ce zinc ?
Antonio Ortiz avait tiré deux longues bouffées avant de lui répondre.
- Primitivo était pilote dans l’aviation républicaine, puis il avait obtenu sa licence française juste après la guerre. Je crois que c’est lui qui a eu l’idée d’acheter un avion pour passer du matériel ainsi que des clandestins en Espagne. Un jour qu’on refaisait le monde devant une bonne bouteille, l’un d’entre nous a proposé d’aller plus loin. En étudiant l’agenda de Franco, il s’était aperçu que le Caudillo présidait chaque année, au début du mois de septembre, les régates de San-Sébastian, entouré par toute une armada d’officiels, de gradés, de ministres. Grâce à Laureano on a pu récupérer une dizaine de bombes incendiaires piquées par son groupe de résistance dans un dépôt de la Luftwaffe… On a ouvert une trappe dans le plancher du zinc, et on s’est envolé de Dax, le dimanche 12 septembre au matin pour offrir un feu d’artifice à Franco.
L’inspecteur ne cessait de quitter la route des yeux, captivé par ce qu’il entendait. Plusieurs fois les roues de la 202 tutoyèrent le bas-côté.
- Primitivo avait établi le plan de vol. Un peu plus de cent kilomètres pour l’aller alors que l’autonomie était quatre fois plus importante, une bonne demi-heure pour atteindre l’objectif. On avait prévu de se poser dans un champ, près d’Hernani, de faire sauter le zinc avant de gagner le maquis vers une base de repli… On était en vue de la baie de la Concha quand ça s’est gâté. Une formation de quatre avions de chasse a fondu sur nous pour nous intimider et nous contraindre à atterrir. Primitivo a retrouvé ses réflexes des combats de la guerre civile. Il a piqué droit sur la mer en nous gueulant dessus pour qu’on largue les bombes dans la flotte. On a pu reprendre de la vitesse, puis l’avion a longé la côte en rase-mottes jusqu’à l’espace aérien français. Je crois que l’Espagne a protesté contre la violation de son territoire, et que Fontenis a eu des ennuis avec vos services secrets…
- Oui, c’est ce qu’il a laissé entendre avant-hier quand je l’ai rencontré.
9L’inspecteur Bernabé déposa le commandant Antonio Ortiz Ramirez à l’entrée du village de Cailloux-sur-Fontaines. Il attendit que sa silhouette disparaisse derrière le muret d’une ferme pour faire demi-tour. Le commissaire Fromentin l’attendait au commissariat central pour lui signifier sa mise à pied. Convoqué devant la commission de discipline, il fut radié de la police nationale quinze jours plus tard. Personne ne lui transmit la carte postale envoyée de Bolivie au dos de laquelle un correspondant qui signait Norécrin F-BEQB avait écrit : « Merci pour la balade ».
Didier Daeninckx

Notes


[1] Donne-moi l’occasion de briller.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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