Le thriller à l’américaine : Maxime Chattam,
Joël Dicker, Jean-Christophe Grangé et Tanguy Viel
1En 2012, Joël Dicker, jeune auteur suisse inconnu du public, créé l’événement avec La vérité sur l’affaire Harry Québert, en tête des ventes en France comme aux Etats-Unis où ce roman est rapidement traduit. L’histoire de Marcus Goldman, jeune écrivain new yorkais enquêtant sur les traces d’un meurtre dont est accusé son mentor, le grand romancier Harry Québert, semble inspirer Tanguy Viel, dont La disparition de Jim Sullivan, paru en 2013, se présente également comme un thriller réflexif. Histoire d’un romancier prétendant lui aussi écrire son roman américain, ce roman tente de mettre au jour les ficelles d’un genre éprouvé pour mieux les subvertir. Mais ce tropisme américain n’est pas nouveau dans le paysage du thriller français. Dans l’après-guerre, la Série noire de Gallimard proposait déjà de renouveler le roman policier français en promouvant les innovations américaines. Des auteurs populaires et prolifiques, comme Jean-Christophe Grangé et Maxime Chattam, s’inscrivent encore aujourd’hui dans cette tradition et revendiquent leur volonté de rivaliser avec les romanciers américains, qu’ils parviennent en effet à concurrencer sur leur territoire. Bien que Joël Dicker et Tanguy Viel aient en commun un goût certain pour la parodie qui est bien loin des œuvres de Maxime Chattam et Jean-Christophe Grangé, on tentera de rapprocher tous ces auteurs pour s’interroger sur ce que le modèle américain apporte à la littérature française. Leurs œuvres ont d’abord en commun de mettre au premier plan l’action, autrement dit une histoire, faite de rebondissements et de surprises, capable de susciter une profonde adhésion du lecteur. Si leurs intrigues sont souvent invraisemblables, c’est alors pour mieux explorer ce qui hante l’imaginaire et le roman américains : l’énigme du mal.
Le thriller américain à la française : Jean-Christophe Grangé et Maxime Chattam
2Jean-Christophe Grangé et Maxime Chattam, les deux auteurs de thrillers français les plus populaires de ces dernières années, sont à certains égards des héritiers de la Série noire, lancée dans l’après-guerre par Gallimard et dirigée par Marcel Duhamel. L’enjeu de cette série était d’importer un genre américain qui renouvelait le roman policier par une série de déplacements : du détective au criminel, de l’enquête à l’action, etc. Bref, pour Marcel Duhamel, la série se résumait à “de l’action, de l’angoisse, de la violence”[1]. Sur les traces de Boris Vian, qui s’inspirait de ces romans américains pour inventer Vernon Sullivan dans l’après-guerre, Maxime Chattam, dont le pseudonyme vient du nom d’une petite ville américaine, souligne son ancrage dans cette tradition dans son dernier roman, Que ta volonté soit faite (2015). Le shérif de Carson Mills, tombant sur des ouvrages de Dashiell Hammett, William R. Burnett, Dorothy B. Hughes et William P. McGivern, autant d’auteurs traduits dans cette collection – parfois par Boris Vian lui-même, – vante cette littérature à l’assassin : “il y a dans certains romans noirs plus de cervelle que dans toute l’oeuvre d’auteurs plus académiques”[2]. Loin de la veine parfois parodique de Vernon Sullivan, les romans de Maxime Chattam se présentent donc comme des romans noirs sérieux. Comme celle de Jean-Christophe Grangé, son œuvre était d’ailleurs publiée dans la catégorie “thrillers”, jusqu’à ce dernier ouvrage, présenté comme un simple “roman”. Si les romans de Jean-Christophe Grangé se déroulent en France, ceux de Maxime Chattam ont pour cadre unique les Etats-Unis. De Portland (L’âme du mal, 2002) à New York (La promesse des ténèbres, 2009), en passant par une petite bourgade du Midwest (Que ta volonté soit faite, 2015), Maxime Chattam explore inlassablement l’espace américain en revendiquant son caractère universel : “Vous pourriez prendre n’importe quelle carte un peu froissée du Midwest américain, y chercher une zone rurale un peu reculée, pourvu qu’on y trouve des collines peu élevées, quelques cours d’eau, une poignée de larges bandes forestières et poser votre index pour y placer Carson Mills”[3]. Finalement, que le protagoniste soit un shérif chez Chattam ou un policier français chez Grangé, cela n’empêche pas de rapprocher ces deux auteurs qui ont tous deux les yeux tournés vers le thriller américain.
3Jean-Christophe Grangé, qui a lui-même contribué à l’adaptation des Rivières pourpres (1998, adapté en 2000) et réussi à toucher le marché américain, semble surtout marqué par le modèle du film d’action. Ses romans, fondés sur une intrigue haute en couleur, relèvent tous d’une esthétique cinématographique : les récits sont rythmés, scandés par des scènes et tendus vers un dénouement spectaculaire et exotique – un combat au sabre sur une île japonaise dans son dernier roman, Kaïken (2012). Il s’agit bien là encore de répondre à la définition que Boileau-Narcejac donnent des romans de la Série noire : “de l’action, sur un rythme de cinéma (…) le récit se déroule en général au présent, selon un découpage cinématographique, car s’il est nécessaire d’interpréter la conduite des héros, il est nécessaire qu’elle se manifeste sous forme de scènes”[4]
4Maxime Chattam se revendique quant à lui de Stephen King mais expérimente au gré de ses romans en se nourrissant aussi, semble-t-il, d’auteurs plus contemporains. Les titres, l’esthétique de ses premiers romans, particulièrement rythmés, ainsi que son goût pour les cycles romanesques et pour l’horreur, rappellent Stephen King, mais aussi les romans d’un Michael Connelly. Comme lui, Maxime Chattam se fait romancier des espaces interlopes des villes américaines. La promesse des ténèbres, dans lequel il plonge son lecteur dans les souterrains de New York, n’est ainsi pas sans rappeler Les égouts de Los Angeles (The Black Echo, 1992) et la découverte par le célèbre Harry Bosch d’une ville sous la ville. Son dernier roman, Que ta volonté soit faite, dans lequel il décrit un cadre rural et innove d'un point de vue narratif en mettant l’action au second plan au profit de la psychologie, abandonne en partie le modèle du thriller et pourrait cette fois être rapproché à bien des égards de Seul le silence (A Quiet Belief in Angels, 2007), autre roman américain d’un auteur qui ne l’est pas, le britannique Roger Jon Ellory. Que l’espace rendu soit américain ou non, le modèle américain agit plutôt comme modèle narratif et thématique chez tous ces auteurs. Il s’agit en outre, contre une certaine tradition française, de poursuivre une tradition romanesque qui ne rechigne pas à raconter des histoires et à mettre au premier plan l’imaginaire[5].
Exhibition des ficelles et parodie : Joël Dicker et Tanguy Viel
5Si l’on veut trouver des héritiers du goût de Vernon Sullivan pour la parodie et le pastiche, il faut se tourner vers un autre type de thrillers américains de langue française. La vérité sur l’affaire Harry Québert de Joël Dicker et La disparition de Jim Sullivan sont des thrillers réflexifs et parodiques. Dans les deux cas, il s’agit d’abord de livrer les “grands principes qui ont fait leur preuve dans le roman américain”[6], avant de les appliquer. Le thriller américain apparaît alors principalement chez ces auteurs comme un modèle narratif, celui d’un récit efficace et capable de se vendre. Les dispositifs narratifs de La vérité sur l’affaire Harry Québert et de La disparition de Jim Sullivan reposent sur une confrontation similaire entre un récit mis en abyme et la mise à nu de ses procédés. Dans les deux cas, le narrateur est un romancier qui donne à lire les principes d’écriture qu’il suit en même temps que son récit.
6Ainsi, le narrateur de Joël Dicker est un écrivain à succès dont le nouveau projet n’est autre que d’enquêter sur l’affaire Harry Québert, son ancien professeur d’université accusé du meurtre d’une jeune fille, afin d’en faire un roman qui portera ce titre. Ce récit, publié au sein de la diégèse et dont des passages sont insérés dans le roman, est cependant fautif car son auteur est passé à côté d’un élément essentiel au sujet de son héroïne. À mesure que le roman avance, le titre du roman à venir devient alors “La vérité sur l’affaire Harry Québert”, de sorte que le roman que nous lisons apparaît finalement comme une version révisée et véritable de l’enquête. Dans un clin d’oeil final, l’auteur se confond véritablement avec son narrateur en insérant les remerciements qu’Ernie, bibliothécaire d’Aurora, avait demandés à Marcus dans le roman.
7La disparition de Jim Sullivan se présente également comme un récit duplice, puisqu’il s’agit d’abord d’un roman sur un roman, dans lequel un narrateur raconte ce qui l’a poussé à écrire un roman américain, tout en livrant des bribes de celui-ci. Le roman que contient La disparition de Jim Sullivan, l’histoire de Dwayne Koster, se présente ainsi comme une subversion de son modèle ambigu, reprenant les codes thématiques du genre pour se réinventer comme roman d’un roman. Tanguy Viel y multiple les prétéritions, qui lui permettent de rappeler sans cesse sa référence à des modèles :
Je ne voulais pas faire un thriller politique avec des histoires compliquées qui mêlent des personnes existantes et des personnages de fiction, comme font souvent, c’est vrai, les écrivains américains. Après tout, même si j’ai regardé vers l’Amérique tout le temps de mon travail, je suis quand même resté un écrivain français. Or ce n’est pas dans nos habitudes à nous, Français, de mélanger les vraies personnes avec les personnages de fiction. C’est pourquoi je n’ai pas mentionné le nom de Barack Obama dans mon roman.[7]
8Comme Joël Dicker, dont l’intrigue se déroule sur fond d’élections américaines et de “Super Tuesday”, conformément aux conseils que donne Harry Québert à son narrateur[8], Tanguy Viel sacrifie donc à l’exigence américaine en faisant référence à des grands hommes et à des événements historiques, comme l’attentat du 11 septembre 2001, dont il voulait “absolument faire mention dans (son) roman”[9]. Bien plus, le crime de Dwayne Koster sera directement lié à la guerre en Irak. Dans La vérité sur l’affaire Harry Québert, le personnage éponyme est quant à lui un romancier à succès qui a poussé le narrateur sur le chemin de l’écriture, ce qui permet à Joël Dicker d’exhiber lui aussi les ficelles de son roman. Chaque chapitre commence alors par la mention d’un conseil de son mentor pour écrire un bon roman :
- Lorsque vous arrivez en fin de livre, Marcus, offrez à votre lecteur un rebondissement de dernière minute. 
- Pourquoi ?       
- Pourquoi ? Mais parce qu’il faut garder le lecteur en haleine jusqu’au bout. C’est comme quand vous jouez aux cartes : vous devez garder quelques atouts pour la fin.[10]
9Pourtant, si Harry Québert représente un romancier américain qui livrerait les clés de son art, il n’est quant à lui qu’une sorte de Nabokov de pacotille dont le premier roman, Les origines du mal, raconte un amour impossible avec une jeune fille mineure, sans suspense ni rebondissement. Amoureux de Nola, il n’est capable que de parodier le fameux incipit de Lolita : “N.-O.-L.-A. Quatre lettres qui avaient bouleversé son monde. Nola, petit bout de femme qui lui faisait tourner la tête depuis qu’il l’avait vue. N.-O.-L.-A”[11].  Professeur d’université, comme le personnage récurrent des romans de Philip Roth dont il semble également parodique – est-ce un hasard si Dicker donne ce patronyme à l’avocat de Harry Québert ? – le personnage de Dicker est très proche de celui de Tanguy Viel, lui aussi professeur d’université et amoureux d’une étudiante. Pour Dwayne Koster, sa propre histoire est d’ailleurs “du Philip Roth”[12] qu’il ne peut, semble-t-il, que singer. Dans La vérité sur l’affaire Harry Québert, le grand romancier Harry Québert est démasqué in fine : dans un ultime rebondissement, on apprend qu’il n’est pas l’auteur des Origines du mal, comme si Dicker soulignait par là qu’au fondement de tout roman il n’est qu’usurpation, entendons, application de ficelles qui ont fait leurs preuves, et imitation. Marcus suit donc les techniques de composition de son maître, mais semble encore davantage satisfaire aux exigences de son éditeur, qui ne sont pas sans rappeler les mots de Marcel Duhamel : “Contentez-vous de raconter les faits, avec du suspense, du sordide et un peu de sexe évidemment”[13]. Joël Dicker, alias Marcus, ne se contente pas alors d’une histoire d’amour et d’un rebondissement final : il fait apparaître progressivement toute la part d’ombre de la jeune Nola et assomme son lecteur de rebondissements jusqu’à transformer la fin de son roman en “une droite dans la mâchoire de (ses) lecteurs”[14]. Dicker ne cesse de souligner la dimension parodique de son récit, en faisant par exemple intervenir Lansdane, le chef de la police d’Etat, qui s’adresse à l’enquêteur en ces termes : “Cette histoire n’en finit plus. Soyons sérieux, Perry : vous changez de coupable comme de chemise.”
De l’enquête à l’action : suspense et surprise
10Que l’on soit dans le thriller sérieux ou dans sa parodie, les modèles narratifs sont semblables, de sorte que ces romans relèvent de principes poétiques comparables. Au point de vue narratif, tous ces romans ont en commun de complexifier l’enquête. Dans le roman policier français à la Fred Vargas, qui suit encore les codes du roman policier d’un Simenon, le récit s’ouvre sur une scène de crime que le personnage principal, l’enquêteur, tente d’élucider. Il s’agit d’entraîner le lecteur dans un procédé herméneutique, de lui faire approcher différents suspects et de lui donner la possibilité de résoudre lui-même l’enquête.
11Dans les thrillers français, un tel processus est systématiquement rendu impossible. Fondés sur un récit complexe, ils mêlent différentes intrigues, souvent portées par plusieurs personnages principaux. Les enquêteurs sont multiples et il faut bien souvent y ajouter les criminels, parfois placés au premier plan. Dans le thriller qu’ébauche Tanguy Viel, le personnage principal est ainsi un criminel et l’enquêteur du FBI, un personnage secondaire dont l’enquête formerait un second fil narratif : “ce type seul et intrigant et qui notait tout, c’était quand même un homme du FBI (…) le genre de type que dans une autre scène de mon livre on voyait parler à son supérieur hiérarchique et lui expliquer la situation avec des “ouaip” et des “m’est avis que ça remonte haut, cette affaire”, de sorte qu’on commençait à comprendre des choses”[15]. Si Tanguy Viel le traite avec humour, ce récit double recouvre la définition que donne Todorov du roman à suspense, empruntant à la fois au roman à enquête et au roman noir : “du roman à enquête, il garde le mystère et les deux énigmes, celle du passé et celle du présent ; mais il refuse de réduire la seconde à une simple détection de la réalité”[16]. Plus précisément, nos romans mêlent deux fils narratifs : celui de l’enquête, au présent, mais destiné à remonter le cours du temps pour élucider le crime ; celui du crime, qui se poursuit dans le présent et “coïncide avec l’action”, de sorte que “la prospection se substitue à la rétrospection”[17].
12Le thriller français est bien du roman à suspense, fondé sur une action à rebondissements multiples, entraînant le lecteur dans un vertige sans fin. Le suspense est assuré chez Grangé et Chattam par des chapitres courts qui en font des page-turners. À la fin de chaque chapitre, l’action est relancée et renforce un suspense qui rend la lecture particulièrement addictive. Ainsi, Le passager de Jean-Christophe Grangé commence comme un roman policier à enquête : la capitaine Anaïs Chatelet débute son enquête sur une scène de crime à Bordeaux. Cela la conduit sur les traces de crimes antérieurs présentant des similitudes avec ce crime à connotation mythologique, mais aussi sur le terrain d’autres meurtres touchant les principaux témoins de cette affaire. Parallèlement, en focalisation interne, selon une alternance de chapitres, le récit retrace la traque du principal suspect, le psychiatre Mathias Freire, menant sa propre enquête sur les crimes dont il est accusé et lui-même menacé de mort par de mystérieux tueurs en noir. L’action est donc sans cesse relancée et centrée sur un enquêteur dont la vie est en danger alors même qu’il est également suspect. De même, dans La promesse des ténèbres, Maxime Chattam retrace parallèlement une enquête policière sur la mort suspecte d’une jeune femme, et celle d’un journaliste, compagnon de la lieutenante en charge de l’affaire et lui-même menacé par de mystérieux criminels qui tentent de lui faire rejoindre leur camp. Parfois, l’enquête disparaît complètement pour ne laisser plus place qu’à l’action et au crime : c’est le cas dans Kaïken de Jean-Christophe Grangé, où le personnage principal est bien un policier mais se voit surtout menacé dans sa vie personnelle et dépassé par une enquête déjà close, ou encore dans Que ta volonté soit faite de Maxime Chattam, où le personnage principal, Jon Petersen, est le criminel. Une rapide enquête n’intervient qu’à la fin du récit, mais elle porte sur la mort mystérieuse de celui-ci, resté impuni. Au contraire, dans La vérité sur l’affaire Harry Québert, Joël Dicker reste fidèle au schéma du roman à enquête, mais pour mieux le subvertir de l’intérieur : l’action a bien eu lieu dans le passé, mais alors que le narrateur tente d’en faire le récit, il découvre sans cesse de nouveaux éléments, de sorte que les rebondissements sont essentiellement ceux de l’enquête. Nola, la disparue, passe ainsi progressivement du statut de jeune fille innocente à celui d’aguicheuse perverse, pour apparaître finalement comme une meurtrière elle-même, tandis qu’à son meurtrier, il faut ajouter une cohorte d’agresseurs.
13Le plus souvent, ces récits reposent sur une esthétique de la surprise : le sens des crimes ainsi que l’identité du criminel ne peuvent être déduits par le lecteur, qu’il ne soit confronté au tueur qu’à la fin du roman, comme dans Le passager de Jean-Christophe Grangé, qu’il ne l’ait rencontré que de façon tellement secondaire que nul soupçon n’ait pu peser sur lui, comme dans Que ta volonté soit faite, où un deuxième criminel vient finalement endosser l’un des crimes, ou encore qu’il ait été confronté à une telle avalanche de rebondissements qu’il lui est impossible de démêler le moindre élément, comme dans La vérité sur l’affaire Harry Québert. Chacun de ces romanciers construit le récit de façon à susciter la “tension narrative” que théorise Raphaël Baroni, en s’appuyant sur les trois éléments qu’il associe à celle-ci : “suspense, curiosité, surprise”[18]. Tout est mis au service d’une adhésion profonde du lecteur, reposant sur l’affect et non sur l’intellect, là où le roman à enquête suscite surtout un intérêt intellectuel.
14L’art de ces romanciers tient alors essentiellement à la composition, souvent mise en abyme. Dans Le passager, Mathias Freire est victime de l’opération “Matriochka”, autrement dit poupée russe, menée par l’armée sur des civils afin d’expérimenter de nouvelles formes de torture. Le sujet traité devient amnésique et ne peut que se recréer une identité fictive. Mathias comprend qu’il a été soumis à ces “fugues psychiques”, ce qui le conduit à enquêter sur ses identités successives pour trouver son identité véritable et savoir s’il est lui-même le tueur qu’il recherche. Le roman se construit également comme une poupée russe, emboîtant les récits centrés sur chacune des identités du héros, tout en ménageant la surprise finale, qui intervient sous la forme d’un tueur inconnu jusqu’alors du lecteur. Dans L’âme du mal, Maxime Chattam lance d’abord le lecteur sur une fausse piste : un tueur en série mutile ses victimes et collectionne leurs avant-bras. Sa nouvelle victime s’appelle Juliette et Chattam nous plonge dans l’horreur en présentant son crime sous forme de scène au tout début du roman. Mais le tueur, Leland Beaumont, est retrouvé et tué dès le chapitre 3 par Joshua Brolin, qui sauve la victime. Une deuxième série de crimes a lieu un an plus tard, qui voit ressurgir le mode opératoire de Leland Beaumont, pourtant mort et enterré. Cette fois, Brolin ne parvient pas à sauver Juliette, qui meurt dans la scène finale, faisant écho à la première et accomplissant un horizon d’attente que le lecteur avait cru déjoué au début du roman : l’héroïne sera bien tuée. Par cet effet de composition, Chattam joue deux fois de la surprise : en sauvant la victime désignée, puis en tuant cette miraculée, devenue entretemps enquêtrice.
Aux frontières du fantastique
15Si Maxime Chattam n’hésite pas à faire réapparaître un tueur en série qu’il a fait mourir au début d’un roman, il ne s’agit pas pour autant de ressusciter les morts. Chacun de ces thrillers français approfondit l’énigme en jouant en effet du fantastique, maintenant la possibilité d’une explication rationnelle et d’une explication surnaturelle avant de déjouer là encore cet horizon d’attente. Tanguy Viel lui-même fait référence dans son titre à la disparition de Jim Sullivan, chanteur peut-être enlevé par des extra-terrestres, comme le pensent certains de ses fans. Mais loin de fonder son roman sur l’élucidation de ce mystère, il semble n’en faire qu’une anecdote, soulignant par là que c’est l’un des ingrédients du roman américain : “Mais c’est vrai que ça reste une énigme, la disparition de Jim Sullivan, une énigme qui bien sûr fascinait Dwayne Koster, sans quoi je n’aurais pas intitulé mon livre La disparition de Jim Sullivan[19]. La fin du roman réactive cependant ce motif en laissant ouverte la possibilité d’une disparition là aussi mystérieuse de Dwayne.
16Si les autres romans évoqués ici n’exploitent pas ce type de mystère, ils reposent néanmoins sur des éléments comparables, ménageant la possibilité d’une explication surnaturelle. Dans L’âme du mal, la possibilité que le tueur soit le fantôme de Leland Beaumont vient de son ADN, retrouvé post-mortem sur une scène de crime. Son cercueil est en effet vide, mais ni Joshua ni Juliette ne veulent croire à son retour. Il y aurait là “un excellent scénario de film d’horreur”, mais le thriller se doit d’être rationnel. Contre le film d’horreur, l’enquêteur Brolin cite Conan Doyle : “une fois que vous avez exclu l’impossible, ce qui reste, aussi improbable que cela soit, doit être la vérité”[20]. Ces romans explorent alors largement cet “improbable”, parfois jusqu’à l’invraisemblable. Dans les romans de Jean-Christophe Grangé, cette dimension prend souvent sa source dans des personnages de Frankenstein modernes : la science permet des crimes monstrueux, accomplis par des tueurs aux fantasmes démiurgiques. Dans Kaïken, deux intrigues s’enchaînent, sans autre lien que leur rapport avec la génération : la première confronte le commandant Olivier Passan à un tueur qui s’en prend exclusivement à des femmes enceintes car il est né hermaphrodite et a dû lui-même renaître en choisissant son sexe ; dans la seconde intrigue, la famille de ce même commandant est menacée par la mère porteuse de ses enfants, dont la naissance non naturelle lui avait été cachée par sa femme.
17Les romans de Jean-Christophe Grangé ont la particularité de reposer sur une intrigue particulièrement étonnante, jusqu’à l’invraisemblance. Dans Le passager, lorsqu’Anaïs Chatelet découvre que les victimes ont “un dispositif implanté sous la chair, qui permet de mesurer en réel des critères physiologiques et de délivrer au juste moment le principe actif”, elle en convient : “tout cela était rocambolesque”[21]. En effet, l’histoire de ce roman mêle un tueur transformant ses scènes de crime en tableaux inspirés de personnages mythologiques (le Minotaure, Icare, Ouranos) à une série de crimes d’État, fondés sur des expériences médicales. Plus précisément, le lecteur ébahi découvre progressivement que le principal accusé dans l’affaire des crimes mythologiques est en fait le sujet d’une expérience militaire qui l’a conduit à devenir un “voyageur sans bagages”, victime d’une pathologie rare dont Jean-Christophe Grangé dit lui-même qu’elle n’est reconnue qu’aux États-Unis. Régulièrement victime d’amnésie, il n’en sort qu’en s’inventant une nouvelle identité qu’il croit être celle qu’il avait oubliée. Mais l’auteur ne s’en tient pas à ce scénario sans doute trop simple : par une série de rebondissements, le personnage et le lecteur finissent par découvrir que l’inventeur de l’expérimentation n’est autre que le père du personnage principal, qui l’aurait contaminé in utero et aurait lui-même perpétré les crimes dont son fils est accusé pour le protéger de l’armée. Un tel résumé de l’intrigue peut laisser perplexe, mais l’art de Jean-Christophe Grangé est bien celui du récit, dont le rythme accélère jusqu’à multiplier les rebondissements et faire apparaître le criminel comme un deus ex machina, ou plutôt comme un diabolus ex machina.
18Dans l’oeuvre de Maxime Chattam, la dimension fantastique est le plus souvent assurée par la référence à des croyances populaires ou à des figures littéraires : dans L’âme du mal, l’ADN d’un mort en fait le suspect d’un nouveau meurtre et un possible fantôme ; dans La promesse des ténèbres, les criminels apparaissent à Brady O’Donnel comme des vampires, agissant de nuit, capables de se déplacer à une vitesse exceptionnelle, et dormant dans des cercueils ; dans Le requiem des abysses (2011), le tueur prend l’apparence du Croquemitaine, etc. À chaque fois, une explication rationnelle, quoique souvent improbable, sera donnée au terme du roman, comme dans L’âme du mal où un jumeau monozygote – seul cas où l’ADN peut être identique – apparaît dans un coup de théâtre final pour lever le mystère du fantôme de Leland Beaumont. Joël Dicker n’est pas en reste, puisqu’il fait de Nola une enfant possédée. Parmi les multiples références qu’il mobilise et parodie, il faut donc ajouter Stephen King dont l’héroïne Carrie est vraiment possédée, alors que Nola ne l’est qu’aux yeux du pasteur qui l’a exorcisée et que l’explication rationnelle est rétablie : Nola était en fait schizophrène.
Les origines du mal : un sujet américain ?
19Le plus grand mystère dans ces romans a trait généralement aux “origines du mal”, pour reprendre le titre du vrai-faux roman de Harry Québert. L’énigme du mal, qu’explore tout roman policier, est ici dépourvue de toute dimension sociale et appréhendée comme ce qui fait vaciller les frontières du réel. Ainsi, l’un des rebondissements de La vérité sur l’affaire Harry Québert tient au fait que Nola serait elle-même une criminelle : de victime, elle devient coupable du meurtre de sa mère, accompli quand elle était enfant dans un moment de possession. Nola a donc été exorcisée car “le Diable avait pris possession de son corps”[22], mais son mal a perduré, si bien que le narrateur découvre finalement qu’elle s’infligeait elle-même les coups qu’il croyait portés par sa mère.
20Jean-Christophe Grangé et Maxime Chattam ont quant à eux conçu des projets parallèles d’exploration de “l’âme du mal”. Il semblerait que ce soit, là encore, un sujet américain. L’Amérique est le pays des serial killers, que Jean-Christophe Grangé importe sur le territoire français, et ses modèles américains ainsi que ceux de Maxime Chattam sont fondés sur ce type de criminels qui incarnent le mal absolu. Mais les modèles de Joël Dicker et Tanguy Viel, que l’on pense par exemple à Philip Roth, s’inscrivent également dans une tradition romanesque qui explore la part sombre de tout homme. Les héros de Philip Roth ne sont pas des serial killers, Humbert Humbert non plus. Mais la pulsion sexuelle est souvent associée au franchissement des frontières ténues qui séparent le bien du mal. L’imaginaire américain, tel qu’il est réinvesti par tous ces auteurs, n’est pas manichéen mais binaire : le bien s’oppose au mal, sans en triompher toujours car celui qui prétend agir au nom du bien peut lui aussi tomber dans le mal. Pensons par exemple à l’un des premiers romans américains, La lettre écarlate, dans lequel Nathaniel Hawthorne renverse sans cesse le bien en mal, les victimes en criminels, et vice versa. C’est ainsi que l’existence de Dwayne Koster, simple professeur d’université victime du démon de midi, peut basculer du côté du mal, le conduisant à participer à un trafic d’oeuvres d’art et à devenir un criminel, car “Dwayne Koster est un personnage plus complexe et plus sombre qu’il n’en a l’air et que, comme beaucoup d’Américains, il y a des volcans qui sommeillent dans son cerveau – le type de volcans qui peuvent se réveiller d’un instant à l’autre”[23]. Dans Que votre volonté soit faite, Chattam fait de son personnage principal, un tueur en série, une pure allégorie du mal. La croyance du grand-père de Jon Petersen pourrait être comparée à celle du pasteur qui exorcise Nola dans La vérité sur l’affaire Harry Québert : “Le Mal a besoin de vaisseaux vivants pour se transporter, dit-il, et je crois bien que notre Jon est de ceux-là”[24]. Le shérif lui-même refuse de détromper une enfant qui lui demande si Jon vient “de l’enfer” : “Je voudrais bien te dire que non, mais ce serait le mensonge d’un adulte à un enfant”[25]. Le roman valide cette croyance, se refusant à devenir “le mensonge d’un adulte à un enfant”, qui affirmerait que le mal peut être vaincu. Si le roman peut nier le mal, ce ne peut être que par un coup de force narratif. Alors que Jon Petersen est sur le point de commettre un énième crime, il est mystérieusement tué. Le narrateur intervient alors en s’adressant à ses lecteurs : “VOUS avez tué Jon Petersen. Ne le niez pas. Vous étiez aux premières loges et de toutes vos fibres vous avez voulu qu’il cesse, qu’il tombe”[26]. Mais à la fin de ce roman, le lecteur découvre aussi que derrière un bon père de famille se cachait un homme capable de violer sa fille. Le shérif découvre alors que le mal est là, en chacun : “Soudain Jarvis comprit qu’il mettait le doigt sur quelque chose d’absolu. Le Mal se nichait là, quelque part entre l’animal et la sexualité. Le Mal était électrique, instantané, enfoui dans les cavités profondes de l’homme, une onde chtonienne qui rejaillissait lors de tremblements de terre de la personnalité. Le Mal était une pulsion. Et chacun de nous pouvait la ressentir, mais elle s’exprimait surtout chez les individus fragiles, bâtis sur des structures instables, des êtres qui s’érigeaient sur des failles sismiques plus ou moins importantes”[27].
21Dans La vérité sur l’affaire Harry Québert, le mal qui a poussé Nola au crime a également poussé le respectable Chef Pratt à violer la jeune fille, puis à accomplir trois crimes avec l’aide du timide Travis, avec qui il sera ensuite chargé de l’enquêté. Le plus souvent, il s’agit de renverser l’opposition entre l’enquêteur et le criminel, autrement dit, entre le bien et le mal. Maxime Chattam tente souvent de renvoyer ses lecteurs à leur propre fascination pour le mal, celle qui leur fait lire ses romans et partager sa propre fascination pour la Série noire. Dans L’âme du mal, son personnage principal découvre progressivement que son meilleur ami est à l’origine d’une machination qui vise à lui faire découvrir le mal qui est en lui et ne demande qu’à s’exprimer. Il résiste à la tentation et tue ses tentateurs mais se voit lui-même accusé in fine et tué par un autre justicier, si bien que les frontières entre justiciers et criminels se renversent sans cesse et perdent de leur évidence. Dans chacun de ces romans, le lecteur est comme ce personnage, renvoyé à sa propre fascination pour le mal, guidé dans son exploration par la puissance des ressorts narratifs du thriller.
22Que le modèle américain soit imité ou parodié, qu’il soit littéraire et/ou cinématographique, il conduit les auteurs qui s’y réfèrent à faire du thriller un lieu d’expérimentations narratives destinées à susciter toujours plus d’affects chez les lecteurs. Maxime Chattam et Jean-Christophe Grangé, auteurs populaires parfois critiqués pour leur style, sont comme Joël Dicker et Tanguy Viel des artistes du récit et de la tension narrative. C’est ainsi qu’au plaisir intellectuel du roman à enquête se substitue à leur lecture un plaisir sensible. Il ne s’agit pas tant pour leur lecteur de résoudre une énigme et de désigner un coupable que d’explorer ses fantasmes et de faire l’épreuve en soi d’une fascination pour le mal.
Marie Panter
CERCC – ENS de Lyon

Notes


[1]Cité dans Boileau-Narcejac, Le roman policier, Paris, Payot, 1964, p. 85.

[2]Maxime Chattam, Que ta volonté soit faite, Paris, Albin Michel, 2015, p. 336.

[3]Ibid., p. 24.

[4]Boileau-Narcejac, op. cit., p. 155 et 158.

[5]Maxime Chattam appartient au collectif “La Ligue de l’imaginaire”, créé en 2008, qui prétend rendre ses lettres de noblesse au roman “qui place l’histoire au premier plan”. Jean-Christophe Grangé n’en fait pas partie mais les membres du collectif en font un de leur modèles.

[6]Tanguy Viel, La disparition de Jim Sullivan, Paris, Les éditions de Minuit, 2013, p. 12.

[7]Ibid., p. 120.

[8]Voir Joël Dicker, La vérité sur l’affaire Harry Québert, Paris, éditions de Fallois, 2014 (2012), <Poche>, p. 756 : le nom de Barack Obama est mentionné gratuitement.

[9]Tanguy Viel, op. cit., p. 98.

[10]Joël Dicker, op. cit., p. 737.

[11]Ibid., p. 175.

[12]Ibid., p. 63.

[13]Ibid., p. 153.

[14]Ibid., p. 49. Il s’agit initialement des conseils de Harry à Marcus pour le chapitre 2.

[15]Tanguy Viel, op. cit., p. 113-114.

[16]Tzvetan Todorov, “Typologie du roman policier”, in Poétique de la prose, Paris, Seuil, 1971, <Poétique>, p. 63.

[17]Ibid., p. 60.

[18]Voir Raphaël Baroni, La tension narrative. Suspense, curiosité, surprise, Paris, Seuil, 2007.

[19]Tanguy Viel, La disparition de Jim Sullivan, op. cit., p. 18.

[20]Maxime Chattam, L’âme du mal, Paris, Michel Lafon, 2002, <Pocket/Thriller>, p. 513.

[21]Jean-Christophe Grangé, Le passager, Paris, Albin Michel, 2011, <Le livre de poche/Thriller>, p. 720.

[22]Joël Dicker, La vérité sur l’affaire Harry Québert, op. cit., p. 755.

[23]Tanguy Viel, op. cit., p. 50.

[24]Maxime Chattam, Que votre volonté soit faite, op. cit., p. 53.

[25]Ibid., p. 272.

[26] Ibid., p. 357.

[27] Ibid., p. 343-344.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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