Ce que fait le roman policier au passé.
Réflexions à partir de quelques romans de Romain Slocombe.
1Une quatrième de couverture annonce :
Véritable saga historique et sociale des “Trente Glorieuses” […] où se dévoilent divers aspects longtemps tenus secrets de la vie politique et sociale de la France de cette période.[1] 
Sur le site internet de son éditeur, l’auteur d’une série romanesque très prisée déclare :
Ma rigueur doit être payante puisque aujourd’hui des professeurs d’universités recommandent même à leurs étudiants de lire mes livres et des lycéens préparent leur bac de français avec mes romans ![2]
Sur un blog, une internaute s’enthousiasme pour un roman qui se révèle :
Un livre historique également, car si les personnages sont fictionnels, les faits décrits et le contexte local bordelais (et algérien bien sûr) ne le sont pas, ils appartiennent à la peu glorieuse histoire de France.[3]
Ces trois citations concernent la promotion ou la réception de réussites éditoriales récentes. Elles témoignent de la place cruciale qu’occupe aujourd’hui le roman policier – genre au succès sans cesse confirmé[4] – dans les images et les représentations de l’Histoire. Mais que fait le roman policier au passé ? Sans s’interdire quelques regards sur d’autres romanciers, l’étude de trois romans de Romain Slocombe permettra d’analyser concrètement cette question.
2Shanghai connexion[5], paru en 2012, entremêle plusieurs textes : le récit, à la première personne et au présent, de quelques journées de 2003 par Gilbert Woodbrooke[6] ; “Mendl”, la transcription du visionnage du film Shanghai Connection de Julius B. Hacker[7] autour du témoignage de Mendl Lichtman, survivant de la Shoah ; “Gordon”, des extraits de The Roaring and the Thunder paru en 1945 où le reporter Gordon P. Woodbrooke[8] (le grand-père de Gilbert) raconte ses dangereuses péripéties à Hawaï, au Japon puis à Shanghai, entre janvier 1941 et août 1942 ; “Gabrielle”, des pages d’Une étudiante lyonnaise dans la Résistance publié par Gabrielle Pierremont peu de temps après son retour de Ravensbrück.
3Des “Sources” et une “Filmographie” concluent le roman. Slocombe y décrit les matériaux utilisés et quelques aspects de son travail d’écriture. Dans les “Remerciements”, plusieurs noms d’institutions ou de personnes renvoient au caractère très documenté du livre. Dans diverses interviews, Slocombe a évoqué son recours à de nombreux travaux et témoignages. Shanghai connexion arbore donc des signes explicites d’une imagination nourrie aux traces du passé et au savoir historique. Son ambition et sa force sont d’entraîner le lecteur dans des moments dramatiques – la guerre nazie à l’Est, le refuge de milliers de Juifs à Shanghai, la résistance lyonnaise, etc. – en lui faisant oublier qu’il lit un roman du XXIème siècle. Le lecteur voit, ressent et vit ces événements par les témoignages de trois rescapés qui le marqueront bien après la lecture achevée.
4Autres traces érudites, ce roman comporte des notes, rares mais variées. Sous le texte de Gilbert Woodbrooke, elles signalent que le lecteur pourra lire d’autres mésaventures du photographe en lisant Sexy New York du même Romain Slocombe, ou donnent la signification d’un sigle. Il y en a deux sous la conversation entre Mendl Lichtmann et Julius B. Hacker : une note définit Judenrat (SC 59), une autre explicite une allusion d’un discours de Himmler qu’imite de façon burlesque un acteur (SC 121). Puisque ces sections transcrivent un visionnage, elles renvoient certainement aux éclaircissements d’une voix off ou d’un sous-titrage[9]. Sous les souvenirs de Gabrielle de Pierremont ou de Gordon P. Woodbrooke, elles correspondent à des précisions apportées par la jeune résistante ou par le journaliste, voire leur éditeur. Celle qui accompagne le récit de l’arrestation du reporter à Shanghai par Hermann Erben n’entre pas dans cette logique :
Retournant sa veste en 1945, Erben travailla pour les services secrets américains de Shanghai, [...]. Arrêté par la gendarmerie chinoise et déporté en Allemagne, Erben fut interné à Ludwigsburg puis relâché. Il exerça ensuite des activités médicales douteuses dans des contrées exotiques comme l’Iran et l’Indonésie. En janvier 1985, son cadavre gelé fut découvert à Vienne dans son appartement dépourvu de chauffage. (SC 279)
5Le problème n’est pas la qualité de l’information sur le devenir du sinistre nazi[10], mais que, placée ici, elle soit anachronique. Les mémoires imaginés de Gordon indiquent 1945 comme année de parution. Quand l’éditeur ou le journaliste renseignent sur un film de 1941 (SC 176) ou sur le nom du parti de Chiang Kai-Sek (SC 213), cela s’accorde avec la construction du romancier. Par contre, des précisions qui courent jusqu’en 1985 en transgressent la cohérence. Le fait est minime. Néanmoins, cette note est une petite fissure par laquelle le romancier, en commentant quelque chose qui lui tient à cœur, enfreint, certainement sans s’en apercevoir, les lois temporelles du monde fictionnel de Shanghai connexion.
6Ce roman évoque des individus à l’existence attestée. Certains en ressortent honorés : le consul japonais Sugihara en Lituanie qui délivra des milliers de visas à des réfugiés juifs, la résistante Odette Malossane, ou le jeune soldat allemand de la ligne de démarcation qui laissa passer la mère de Romain Slocombe - sans Ausweis parce que Juive - munie de son seul passeport anglais (SC 536-8 et dédicaces). D’autres, en revanche, sont affublés d’éléments accablants. Errol Flynn apparaît comme un “agent hitlérien” très antisémite. Il aurait dénoncé aux nazis des communistes allemands combattant pour la République espagnole et contribué, en 1941, à donner aux Japonais le plan de Pearl Harbour (SC 172-5, 278). Le dalaï-lama se voit attribuer de bien “mauvaises fréquentations”, en particulier de multiples rencontres avec son ancien “précepteur”, le célèbre alpiniste nazi Harrer (SC 429-33).
7Le roman reprend, à propos de l’acteur ou du maître spirituel, des informations discutées et polémiques. Vraies ou fausses, vérités ou calomnies ? Le roman déployant toutes ses capacités pour aboutir à une “suspension consentie de l’incrédulité”[11], le lecteur peut oublier qu’il n’a affaire qu’aux déclarations de personnages inventés. Gordon Woodbrooke, déjà bien renseigné sur Errol Flynn, dit rapporter les propos de Erben – qui accompagna l’acteur lors de son aventure espagnole – et de Richard Sorge – correspondant au Japon du Frankfurter Allgemeine Zeitung – donc d’individus attestés, mais placés dans une situation imaginée. C’est Tito von Korbak, vengeur de victimes nazies inventé pour l’intrigue, qui dévoile les dérangeantes relations du dalaï-lama. De plus, une part de ces allégations et situations appartient au délire du rêve puisque les dernières pages révèlent que les malheurs et découvertes de Gilbert Woodbrooke ne sont, chez ce personnage déjà sujet aux hallucinations, que le fruit d’un cauchemar. Shanghai connexion brasse des monceaux de faits sur le passé. Mais il ne les hiérarchise pas. Le récit de Mendl Lichtman copie des témoignages connus et authentifiés alors que les déclarations de von Korbak reposent sur des rumeurs contestées. Cependant, rien ne permet de distinguer le vrai du faux, l’assuré du contestable, le probable du certain, etc.
8Le roman policier, quand il parle du passé, n’a pas le cahier des charges du livre d’histoire qui “s’astreint à un devoir de justification immédiate : citer ses sources, chercher une explication, critiquer une hypothèse, produire la preuve, argumenter”[12], et use souvent du conditionnel et du vocabulaire de la conjecture raisonnée, sépare l’étayé de l’hypothétique. Les circuits de validation de la discipline historique veillent au respect de ces normes, et s’ils se trompent aujourd’hui l’avenir fera le tri. Le roman policier peut poser des idées hardies ou aventureuses, il reste dans l’affirmatif le plus direct.
9Un an avant Shanghai connexion Romain Slocombe répondait à une commande pour une collection qui repose sur le principe : “Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais écrite”. Alors que les autres auteurs ont écrit une lettre personnelle, il en a composé une faite par un autre : Paul-Jean Husson, académicien de renom, dénonçant au chef des autorités allemandes locales sa belle-fille comme Juive. Monsieur le Commandant[13], texte sans enquête publié dans une collection blanche, n’est pas explicitement un roman policier. Mais il en a plusieurs caractéristiques. Dès les premières pages, le sort de la victime est fixé. Avec beaucoup de suspense et de tension, la situation qui la mènera à la mort se resserre inexorablement. Le récit, très noir, offre un meurtrier indirect et habile. Transi d’amour et de désir pour la Juive allemande Ilse, devenue Française en 1934 par le mariage avec son fils, qui, lui, s’est engagé auprès de de Gaulle, Husson, par cette lettre, va la tuer. Le mobile : le vieux pétainiste est pris dans une spirale infernale. Des gestapistes informés, par sa faute, des origines d’Ilse, et qui l’ont épouvanté par le spectacle d’une cruelle séance de torture de deux jeunes résistants, dont son fils illégitime qu’il n’avait jamais vu, le font chanter. Catholique intransigeant, il a fait un enfant à sa belle-fille et souhaité qu’elle ait avorté. Plein de haine antisémite, il a dénoncé dans le journal local, comme Juif, l’inoffensif gardien de cimetière et a écrit des articles clamant “Mort au Juif !”. Pourtant il a longtemps caché la judéité d’une proche qu’il aime. Husson risque sa réputation et ses biens. La dénonciation le fera sortir de ce guêpier. Il a préparé un “petit stratagème(MlC 230) pour que la police puisse arrêter Ilse en toute discrétion. Puisqu’il n’a pas respecté le nouvel ordre antisémite que pourtant il loue, il se dévoile beaucoup à l’officier SS et s’explique longuement. Déjà, il voit Ilse partir loin : vers les “nouveaux espaces dans l’Est de l’Europeque le Reich “réserve à la race juive, afin d’apporter une solution définitive et humaine, à l’éternel problème juif(MlC 226) où, “belle et intelligente, elle trouvera facilement “un nouveau mâle de sa race, qui, plus tard, la fécondera de nouveau(MlC 229). Peut-être faut-il le soupçonner d’espérer une solution plus radicale, il en sait certainement davantage que nombre de ses contemporains sur le destin des déportés et la nature des nazis.
10Le lecteur de Monsieur le Commandant parcourt un document doublement imaginé : une lettre et son encadrement éditorial pour sa première publication une soixantaine d’années après sa rédaction supposée. Slocombe admet avoir joué avec le lecteur en parsemant l’ouvrage d’indices sur l’identité de l’académicien afin qu’il se dise : “Husson doit être… ou se rapproche de…”. Mais le romancier dénonciateur est une invention. Avec une belle machine à remonter le temps, on ne le rencontrerait pas dans une demeure normande se réjouissant du triomphe nazi. Il n’existe que dans les pages du livre et dans l’esprit du lecteur qu’il risque de hanter longtemps. Slocombe explique s’être inspiré de plusieurs écrivains - Pierre Benoit, Jacques Benoist-Méchin, Jacques Chardonne, Paul Claudel, Henry de Montherlant, François Mauriac, Jean de La Varende - pour construire un style d’époque, peindre la psyché d’un grand bourgeois catholique de province ou formuler des louanges collaborationnistes. Pour l’antisémitisme, il a puisé dans la presse anti-juive et des écrits personnels de ses grands-parents paternels[14].
11Peut-être vaut-il la peine de pousser au bout le jeu de l’auteur avec son lecteur. Au bas des pages de la publication de cet inédit retrouvé figurent quelques notes qui traduisent certains termes de l’administration nazie, donnent l’origine de citations, informent sur des personnes, etc. Une d’entre elles pose problème. Husson évoque un courrier adressé à Philippe Pétain en août 1940. Il lui exprimait sa confiance indéfectible, suggérait quelques idées politiques et demandait son intervention pour qu’on lui rende sa maison réquisitionnée par les Allemands. L’écrivain poursuit : “Une semaine plus tard, je reçus, chez M. Métailié, une réponse de la main même du Maréchal Pétainqui l’assurait avoir fait le nécessaire auprès des autorités allemandes et ajoutait :
Beaucoup de vos idées, mon cher Husson, ont été retenues. Il faut, comme vous le proposez, réunir un groupe de gens qui pensent comme vous. Le nom importe peu. Il est nécessaire que les vrais Français se comptent, agissent. Vos réflexions sont toutes les nôtres. La France doit retrouver un idéal que la multiplication des partis lui a fait oublier ou sous-estimer. Elle doit retrouver une conscience que l’absence de responsabilité a obscurcie. Elle doit retrouver une énergie que la trop grande facilité a fait perdre. Elle doit retrouver un cœur que l’individualité a atrophié ou exagéré… (MlC 127, passages soulignés dans le roman)
12Une note précise alors: “Un extrait de cette réponse de Philippe Pétain est reproduit dans Marc Ferro, Pétain, Fayard, 1987, p. 150”. L’extrait mentionné s’insère dans l’analyse, par Marc Ferro, de la correspondance adressée au Maréchal dès sa prise de fonction :
Aux propositions particulières [...], s’ajoutent également des propositions d’ordre politique. Parmi celles-ci, une lettre du propriétaire d’un salon de coiffure de Marseille qui propose, le 12 août, la constitution d’un parti unique. Un adjoint au chef de cabinet du Maréchal a déjà répondu : 
“Beaucoup de vos idées ont été retenues… il faut, comme vous le proposez, constituer un petit groupe de gens qui pensent comme vous. Le titre importe peu. Il est nécessaire que les vrais Français se comptent, agissent. Peu à peu les combinards, les métèques, seront noyautés. […] Pas un parti. Car nous n’avons pas besoin d’imiter les fascistes ou les nazis et l’Allemagne le verrait mal… ”
À cette note de cet adjoint à son chef de cabinet, Pétain ajoute les remarques personnelles suivantes : 
“Vos réflexions […] sont toutes les nôtres. La France doit trouver un idéal que la multiplication des partis lui fait oublier ou sous-estimer. Elle doit retrouver une conscience que l’absence de responsabilité a obscurcie. Elle doit retrouver une énergie que la trop grande facilité a fait perdre. Elle doit retrouver un cœur que l’individualisme a atrophié ou exagéré.      
Signé : Philippe Pétain.”
13La référence fournie ne confirme pas le propos de Husson. Des mots sont changés. Le tout forme un amalgame de deux lettres. L’ensemble n’est pas écrit par le Maréchal. La suggestion de créer un parti unique n’est pas de Husson. On pourrait avancer que l’académicien a proposé la même idée que son contemporain, qu’il se vante en affirmant que tout le message était de la main de Pétain alors qu’il n’était qu’un courrier administratif type reprenant des formules standards, … ou que Marc Ferro s’est trompé dans la citation. Mais la note continue de poser problème, car elle n’est pas pertinente. Envisageons deux autres solutions. La première : l’éditeur imaginé, auteur de la note, aurait été bien maladroit ou malhabile. En effet, des éléments inclinent vers un travail peu fouillé : il aurait été intéressant de trouver des traces de l’envoi de cette lettre – et de ses effets –, la liste des ouvrages consultés pour “l’élaboration de la présente édition” (MlC 257) ne mentionne pas certains travaux pourtant incontournables[15], etc. La seconde : la note révèle une des pierres authentiques retaillées par l’auteur, par elle affleure un des substrats du roman : le savoir historique. L’écrivain, par oubli ou erreur de relecture, a laissé un des tremplins de son imagination dans l’ouvrage achevé.
14Romain Slocombe a veillé à ce que Husson soit historiquement vraisemblable. Pour qu’il intéresse, il a pris d’autres précautions :
ma crainte était que le personnage soit si ignoble que le lecteur ne pourrait supporter d’aller jusqu’à la fin du livre. J’ai tenté d’abord de résoudre le problème en lui donnant une infirmité (il a perdu un bras en 14-18), et en l’affligeant de deuils successifs dans sa famille : il perd sa fille accidentellement, puis son épouse.[16]
Husson est un individu plausible, mais qui n’a pas existé. Sa lettre plonge le lecteur dans les affres de l’Occupation. Elle est le résultat d’une expérience du romancier afin “de mettre le pétainisme devant ses propres contradictions, et de pousser à l’extrême la schizophrénie d [’un] vieux fasciste pris dans un engrenage cauchemardesque”[17].
15Les historiens étudient les traces d’individus attestés. Ils essaient de connaître, et comprendre les actions et pensées des gens du passé. Mais ils ne parlent pas que d’individus avérés, ils usent largement de catégories comme “collaborateurs”, “pétainistes”, “bourgeois”, etc., qui sont des abstractions[18]. Lors d’un périple dans le passé, on ne rencontrerait pas ces catégories collectives ; on croiserait juste les personnes – et d'autres dont rien ne reste – dont les chercheurs ont consulté les vestiges pour créer leurs concepts. Ainsi, on peut avancer que, de même que les historiens partent d’individus ayant vécu pour construire des catégories collectives, des auteurs de romans policiers, en s’inspirant de comportements attestés, de la connaissance accumulée sur des personnes avérées, créent des personnages s’assimilant à de véritables outils conceptuels – parfois caractéristiques d’une époque, parfois atypiques – qui incarnent des existences et attitudes possibles du passé.
16Avis à mon exécuteur, paru en 2014, constitue une troisième variante de la démarche de Slocombe. Un matin de février 1941, on trouve un homme mort dans la chambre d’un petit hôtel de Washington. Son nom : Victor Krebnitsky. Sa profession : transfuge des services spéciaux soviétiques et rédacteur, ou plutôt signataire, car ses articles et son livre ont été largement écrits par d’autres, de textes qui annonçaient, envers et contre tous, le pacte germano-soviétique. Conclusions de la police : suicide. Beaucoup pensent et écrivent cependant : suicide provoqué par ses ex-collègues du NKVD. Courant 2012 : on découvre un manuscrit dans un conteneur, il est de Krebnitsky. Ce manuscrit constitue la pièce maîtresse d’Avis à mon exécuteur[19]. Les lettres qui l’accompagnent ne laissent guère de doute sur la fin du dissident et désignent ses meurtriers. Mais ils n’ont été que des exécutants : l’ex-agent avait dénoncé par avance le commanditaire suprême, coupable de crimes par millions, dans son texte perdu : Le grand mensonge. Les crimes secrets de Staline en Russie, en France et en Espagne, et ma rupture avec le parti bolchevik et le communisme.
17Slocombe poursuit donc la formule de l’édition imaginée d’un texte retrouvé. Il franchit néanmoins un cap, car la distance entre la réalité passée et son personnage principal est très fine. Paul-Jean Husson, Gabrielle Pierremont, Mendl Lichtman n’ont pas vécu. Gordon P. Woodbrooke s’inspire librement du grand-père du romancier, le journaliste George Slocombe. Ralph Exeter, le héros de Première station avant l’abattoir[20], est le double imaginé par Gordon P. Woodbrooke pour le roman que lui invente Romain Slocombe. Ces personnages, créés à partir de multiples vies et faits, ou dérivés de personnalités ayant vécu, ont une couleur vraie ; transposés dans le passé, ils s’y incorporeraient facilement, mais ils n’existent que dans le monde des romans et dans l’esprit des lecteurs. Par contre, il y avait bien un espion soviétique transfuge suicidé dans un hôtel de Washington en février 1941.
18Cette différence, Slocombe l’a soulignée comme une nouveauté dans son travail : “pour la première fois [...] je prenais pour héros d’un de mes livres quelqu’un qui existe, qui a vraiment existé”[21]. En fin de volume, la “Bibliographieprécise : “Ce roman s’inspire de la vie et de la mort de Samuel Ginsberg, connu sous le nom du général Walter G. Krivitsky(AE 487). De cet individu, il aurait pu écrire la biographie, opération impossible à propos de Husson ou de Mendl Lichtam. Toutefois, sa volonté n’était pas celle-là :
Mais il était hors de question de faire un “biopic”, cela ne m’intéresse pas, je suis romancier pas biographe. J’ai du mal à supporter tous ces jeunes écrivains français contemporains qui cherchent un personnage réel, genre Jayne Mansfield ou Edward Limonov [...], et racontent (avec talent ou pas, ce n’est pas la question) ce qui est arrivé à ces personnages pour le publier à la rentrée littéraire sous l’étiquette “roman”. Je regrette, mais je n’appelle pas cela des romans : ce sont des biographies, des essais, ou des reportages journalistiques.[22]
19Avis à mon exécuteur, la couverture le spécifie, la bibliographie le définit comme tel, et les déclarations de l’auteur y insistent, est un roman. Un roman très documenté, et qui l’affirme :
Le manuscrit qu’il contient, [...], et la lettre qui l’accompagne, s’ils relèvent de la fiction, se fondent néanmoins sur des événements réels et prennent leur source au croisement des récits, journaux et Mémoires de [suivent une dizaine de noms]. J’ai également bénéficié [...] de la lecture des ouvrages suivants [suivent environ 90 titres] (AE 487).
Le romancier a changé le patronyme du principal protagoniste en Victor Krebnitsky, peut-être pour perpétuer l’habitude de l’ex-agent de vivre sous des pseudonymes, mais probablement avant tout pour rester dans le roman. La création romanesque ne devait cependant s’exercer que cadrée et aiguillonnée par l’érudition :
Je précise qu’il s’agit d’un roman, donc que je bénéficie d’une sorte de liberté ou de “licence artistiquequi n’est pas accordée à l’historien. En revanche, j’ai besoin de croire moi-même à mes propres récits, je tiens donc à leur vraisemblance historique et psychologique. Il faut donc connaître avec une certaine précision le contexte de l’époque, les tenants et les aboutissants des situations politico-historiques, etc. J’ai dû faire énormément de recherches. Dans ce livre il y a des scènes inventées, mais crédibles, et d’autres qui sont absolument authentiques […]. Lorsqu’un personnage historique s’exprime, j’essaye dans la mesure du possible de lui faire dire des choses qu’il a dites réellement.[23]
20Certaines inventions de Slocombe sont mineures. Par exemple le personnage d’Horst Krausnick, destinataire de deux lettres reproduites dans le volume, dérivé d’Eitel Wolf Dobert, transfuge du nazisme émigré aux Etats-Unis et ami de Krivitsky. D’autres, plus radicales. Ainsi, l’ “Épilogue” fait mourir le fils de l’espion dans des circonstances troubles alors qu’il succomba à une tumeur au cerveau[24].
21En lisant Krebnitsky, le lecteur assiste aux tortures infligées par des agents du NKVD à des engagés auprès des Républicains espagnols, parcourt les couloirs sanglants de la Loubianka, participe au vol de l’or espagnol, visite les charniers de la police politique soviétique, etc. Cependant, le clou du macabre et oppressant récit de l’espion est la révélation du “plus grand et mortel secret de Staline : son dossier de l’Okhrana(AE 342). L’ex-agent affirme que Staline était un agent de la police tsariste et avance une interprétation globale de la Grande Terreur : le dictateur l’a entreprise pour éliminer ceux qui avaient, ou auraient pu avoir, cette information brûlante. Un crime se déroule, terrible, massif, incompréhensible. Son mobile ? Staline masque sa véritable identité : il est un être assoiffé de sang et un ennemi du projet bolchevique. Krebnitsky y revient plusieurs fois, fait le lien avec la politique ambiguë à l’égard de l’Allemagne, compare avec Hitler et conclut : Staline a tué “une idée sublime qui devait créer le bonheur pour tous” (AE 384) et a créé “un gouvernement fasciste” (AE 457).
22Première station avant l’abattoir avait déjà abordé ce passé trouble. Pendant la Conférence de Gènes d’avril 1922, le colonel Yatskov détaillait à Exeter les arcanes du pouvoir bolchévique et affirmait que Staline “était en réalité depuis des années un agent de l’Okhrana”. Il évoquait des documents rescapés des incendies des archives de l’Okhrana attestant cette information, et assurait que Lénine avait préféré oublier l’affaire pour garder un moyen de pression sur ce collaborateur utile. Le colonel prophétisait que “la grande patrie du communisme mondial pourrait avoir très bientôt à sa tête un personnage rusé, vindicatif, impitoyable et qui au fond de son cœur a toujours haï les communisteset l’élimination des grands noms (PS, 191-8, passages soulignés dans le roman).
23Prétendre que Staline a appartenu à l’Okhrana dans un inédit en 2013 ou 2014 ne constitue pas une révélation radicale. Des rumeurs circulaient depuis longtemps en URSS auprès de quelques initiés, et commençaient à fuiter vers l’Occident pendant la Grande Terreur[25]. En 1956, le magazine Life publia deux articles sur le sujet. Dans le premier, Alexandre Orlov, espion transfuge du NKVD, racontait avoir appris de source sûre, début 1937, la découverte dans les archives d’un dossier secret et compromettant sur Staline[26]. Dans le suivant, Isaac Don Levine produisait “A Document on Stalin as Czarist Spy: la lettre d’Eremine, apparue selon lui aux États-Unis en 1946[27]. Dans cette missive de 1913, le chef de l’Okhrana à Tiflis présentait Iossif Djougachvili (Staline) comme un ex-agent de la police tsariste. Dès 1957, des pièces permirent d’en contester l’authenticité. Mais, pour beaucoup, la fabrication de ce faux ne contredit pas son contenu. Au contraire, soit le pouvoir stalinien l’avait fabriqué comme un écran destiné à masquer une vérité brûlante en faisant croire que des opposants créaient des documents calomnieux, soit quelqu’un qui connaissait la vérité l’avait conçu, mais maladroitement, pour dénoncer le chef du Kremlin. L’épilogue du roman revient sur la publication de Life, le statut de la lettre d’Eremine – un faux mais au contenu vrai selon Orlov et d’autres (AE 478-9) –, atténuant donc le caractère sensationnel des révélations de Krebnitsky. Depuis, de nombreuses enquêtes historiques et des essayistes ont continué de soutenir que Staline avait appartenu à l’Okhrana, le plus radical étant The Secret File of Joseph Stalin de Roman Brackman qui date le durcissement de la violence de Staline de 1926, quand le dossier fut redécouvert, et conçoit la Grande Terreur comme la tentative du dictateur d’effacer les preuves de son passé[28]. Ce sont ces livres, cités dans la bibliographie, dont Slocombe s’inspire, d’autant plus qu’ils suggèrent que Krivitsky connaissait le secret[29]. Ils l’autorisent à imaginer Krebnitsky/Krivitsky[30] racontant sa découverte en espionnant Orlov à Paris, la façon dont il en apprit davantage et comment il récupéra une copie de la lettre d’Eremine[31].
24Dans une émission radiophonique, Slocombe a lu ce passage de la lettre de Krebnitsky à Horst :
Le communisme est ce qui se produit quand au nom de la raison les hommes se séparent de Dieu. Il n’y a jamais eu de peuple, de société, ou de nation sans Dieu [...]. Mais l’Histoire est jonchée de débris de nations qui sont devenues indifférentes à Dieu et ont péri. (AE 35)
Lorsque l’animateur lui a demandé si l’homo sovieticus a implosé parce qu’il a divorcé d’avec Dieu, le romancier a répondu :
Je tiens à préciser d’abord que les idées que j’exprime ne sont pas de moi puisque j’ai travaillé sur les divers transfuges et qu’elles sont exprimées par un journaliste américain, Whittaker Chambers, qui avait fait de l’espionnage dans les années 30 et qui a fait défection.[32]
En est-il de même pour le grand mensonge de Staline ? Est-ce juste l’avis de son personnage ? Slocombe a expliqué :
L’appartenance de Staline à l’Okhrana avant la révolution est encore considérée comme une légende par la plupart des historiens “sérieux” en Occident[33]. Mais sont-ils si sérieux que ça ? Car écrire une biographie précise et authentique de ce dictateur dont la puissance était inouïe, à un point qu’on a du mal à imaginer de nos jours, est à peu près aussi périlleux que le serait d’entreprendre une biographie honnête de Kim Il-Sung ! Les historiens biographes de Staline se contentent donc habituellement de se recopier les uns les autres. Durant ses années de pouvoir, de 1925 à sa mort en 1953, Staline a passé son temps à effacer les traces écrites de sa carrière depuis l’époque où il était un petit conspirateur géorgien, et à éliminer ses rivaux ainsi que tous ceux qui l’avaient connu du temps de sa jeunesse. Les histoires du parti étaient réécrites en permanence, de même que les dirigeants étaient effacés tour à tour des photographies officielles. Néanmoins, il est impossible de tout supprimer, et le rôle de mouchard qu’a joué l’agent Djougachvili au sein du parti bolchevik entre 1906 et 1913 me paraît avéré.[34] 
25Slocombe n’a pas inventé sa version de l’histoire soviétique, il l’a trouvée chez des historiens et des témoins. Il en donne une transposition persuasive par la voix d’un transfuge qui est le double imaginé d’un dissident ayant vraiment existé et qui aurait pu la véhiculer – persuadé de sa véracité, ou convaincu par ceux qui auraient monté cette supercherie pour susciter un complot, ou encore reprenant une rumeur par volonté de nuire. Que fait le roman policier au passé ? Parfois, Avis à mon exécuteur en est un exemple, il assène une interprétation globale sur des faits majeurs.
26D’autres romans policiers ont révélé des événements et avancé une interprétation générale. Certains, sans suivre une thèse existante, mais en en proposant une originale. Ainsi, Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx. Tout en masquant les véritables protagonistes, en transposant des faits et des lieux et en inventant une intrigue policière, ce polar a proposé “une sorte d’hypothèse sur la réalité (…) à partir de personnages et de situations”[35] : la répression sanglante décrétée par Papon en 1961 contre la manifestation pacifique des Algériens à Paris a un rapport avec l’arrestation des Juifs pendant la guerre ou la répression coloniale, elles appartiennent à un même système de violence policière. L’auteur n’a pas emprunté cette “hypothèse”, il l’a construite sans s’en rendre compte, en travaillant les sources alors disponibles : articles de presse, lettres de manifestants relatant les événements, enquête auprès de plusieurs témoins, etc. Le silence des historiens universitaires n’était pas dû à leur position de salariés de l’État, puisque plusieurs, de tous temps, dénoncèrent abus de pouvoirs et injustices, mais à leurs habitus professionnels : une certaine dépendance vis-à-vis des archives publiques (alors encore inaccessibles, sur ce sujet) ; la relative négligence envers les périodes les plus récentes ; un certain dédain ou parfois un suivisme passif à l’égard des farfouilleurs des zones d’ombre et des soubresauts de la mémoire collective. Depuis, la recherche historique[36] a creusé les thèmes levés en pionnier et de façon fracassante par ce roman qui avait suscité, puis rencontré, une opinion décidée à vouloir la clarté sur des moments délicats de la mémoire nationale[37], de nombreux chercheurs ont confirmé les pistes du romancier et le procès Papon a posé les faits devant la justice. L’historiographie dominante retoque aujourd’hui la version reprise par Avis à mon exécuteur, mais peut-être un jour surgira un document imparable qui fera passer ce roman du statut de construction sur une hypothèse à une variation sur une réalité passée.
27Terminons par quelques remarques autour du type de roman policier pratiqué par Slocombe, les rapports de ses livres avec la discipline historique et le potentiel avenir qu’ils recèlent.
Slocombe publie beaucoup et dans des registres variés. Il revendique cependant une seule identité, écrivain de romans noirs :
je ne fais pas vraiment la différence entre littérature “blanche” et littérature “noire”, c’est surtout une question d’étiquette dépendant de la maison d’édition. En réalité tous mes romans sont noirs, sans être des polars au sens classique du terme.[38]
Quelles caractéristiques des récits de Slocombe en font des romans noirs plutôt que des romans policiers historiques ? Serait-ce qu’ils s’intéressent à des périodes relativement récentes, dont l’auteur a connu des individus qui les avaient vécues, alors que leurs proches cousins de genre abordent toutes les époques, proposant parfois, eux-aussi, des hypothèses et des interprétations générales sur le passé[39] ? Ce n’est pas là le critère décisif. La distinction relève avant tout de différences de perspectives et d’ambitions.
28Shanghai connexion achève une trilogie titrée, en hommage à la Mer de la fertilité de Mishima, L’océan de la stérilité. Le titre n’est guère optimiste, comme son contenu[40]. Gilbert Woodbrooke, dont le rôle de gaffeur permet d’insérer des moments comiques dans l’exploration univers très durs, sert de “Candide” à Slocombe, “appuie à [s]a place là où ça fait mal”. Déçu par son temps, le romancier constate :
Les avancées de nos sociétés “démocratiques”, héritage de mai 68 et des luttes du tiers-monde etc, les valeurs d’internationalisme, de solidarité, de fraternité, de liberté sexuelle et ainsi de suite — idées peut-être un peu naïves ou primaires, mais importantes parce que leur contraire nous précipite droit en enfer —, tout cela me paraît fortement remis en question dans la tête des gens.[41]
29L’oeuvre de Slocombe s’ancre dans le roman noir car elle dénonce le monde actuel, écrit contre, entreprend de comprendre comment on en est arrivé là en remontant à des moments charnières qui expliquent aujourd’hui et ont encore des effets. Parfois, le roman policier historique souligne des parallèles entre les temps anciens et l’actuel, pour susciter la réflexion ou par jeu, mais sans accuser le monde contemporain. Il divertit et informe par des héros positifs, capables, par leur sagacité, de résoudre des crimes, de rétablir la justice et l’ordre. Les héros de romans noirs – ceux de Slocombe l’illustrent – ont perdu leurs idéaux face aux puissants et à l’âpreté des faits ou, s’il leur en reste, ils sont meurtris et abîmés. Dans cette société si dure, au passé si trouble, le roman noir fait cependant ressortir des figures belles et attachantes, résistantes – et pas seulement pendant la Seconde Guerre – telle, chez Slocombe, Doïna, la jeune Roumaine de Lolita complex.
30Slocombe, et il est loin d’être le seul, a intégré une rubrique “Bibliographie” ou “Sources” à ses romans, signe indéniable d’une construction fictionnelle non autonome qui affiche que le savoir historique et les écrits des témoins sont le terreau et le cadre de l’imagination romanesque. Comme dans un ouvrage historique, cette annexe stipule que le récit repose sur une assise documentaire. Cependant, elle n’indique que des références qui appuient les versions du passé véhiculées par les personnages ou les intrigues. Par exemple, Slocombe sait que de nombreux ouvrages universitaires rejettent l’idée d’un Staline agent de l’Okhrana, mais ne les cite pas puisqu’ils n’ont pas servi à bâtir les mémoires de Krebnitsky. Sa bibliographie est unilatérale, comme le propos de son dissident, alors qu’un historien signale, ou au moins sous-entend, d’autres avis que celui qu’il défend. Le roman policier avance parfois des thèses fortes sur le passé, qui ne relèvent pas d’une volonté de neutralité historique. Elles sont des évocations ou propos de personnages qui ne répondent pas, et ce n’est pas leur rôle, aux critères de l’exposé scientifique.
31La distinction ne se fait pas sur l’information, mais sur ce qui la garantit. Mendl livre son vécu, Krebnitsky raconte ce qu’il a vu et découvert en tant que témoin privilégié, von Korbak rapporte ce qu’il sait des atrocités médicales nazies, mais lorsque le roman évoque ces faits du passé, il ne démontre pas, il ne donne pas au lecteur des possibilités de réfléchir à partir de raisonnements, de références et de documents qui le sortent vraiment de l’univers fictionnel. Pour parler comme Popper[42], les propos des personnages de romans ne relèvent pas du savoir historique, car ils sont “irréfutables”. Tenus par des êtres imaginaires qui donnent leur version des faits, ils ne fournissent pas d’arguments pouvant être examinés, démontés. Ils sont des opinions – parfois en accord avec la discipline historique, parfois en avance sur elle – qui attirent ou repoussent, mais ne persuadent pas. Une fiction n’expose pas le raisonnement de la recherche historique, même si elle résulte parfois d’une enquête sur sources.
32Le roman policier, en conséquence, fixe une version du passé, alors que l’ouvrage historique n’est qu’une contribution au savoir. La recherche historique s’exerce d’abord contre elle-même ; elle se réfute ; elle se remet en cause. Bien sûr, elle établit ou confirme des faits, mais elle réajuste constamment le savoir. Le texte de l’historien, qui cite, discute, corrobore, complète, conteste, des devanciers ou des contemporains, laisse entendre que des versions, moins convaincantes, meilleures, ou tout aussi légitimes, existent ou adviendront.
33Dans ses romans, Romain Slocombe a largement usé du genre de la “forgerie” : “c’est-à-dire un texte ayant la forme d’un document ancien, mais ne cachant nullement qu’il est une imitation moderne”[43]. Ce choix ouvre des potentialités singulières d’avenir. En 2011, le concours de l’Agrégation d’histoire avait donné à commenter comme document historique le texte d’un érudit moderne qui avait “forgé” la source idéale sur le Concile de Constance en 1415. Umberto Eco a imaginé les interprétations surprenantes et fausses de brimborions de notre monde, alors disparu depuis près de 2000 ans, par des scientifiques d’une civilisation future fouillant les vestiges des “cryptobibliothèques”[44]. Peut-être que des portions de romans de Slocombe, débarrassées des signes qui les rattachent à la fiction, rejoindront un jour le répertoire des témoins. Et sûrement, dans l’esprit de certains lecteurs elles l’ont déjà fait.
Laurent Broche
Historien

Notes


[1]Gérard Delteil, Les années rouge et noir, Paris, Seuil, 2014.

[2]Jean-François Parot, à propos de La pyramide de glace, Paris, Jean-Claude Lattès, 2014.

[3]À propos d’Hervé Le Corre, " Après la guerre, Paris, Payot et Rivages, 2014.

[4]“Un roman vendu sur quatre est un polar. Ses ventes progressent régulièrement et c'est aussi le genre le plus souvent lu”, Judith Duportail, “Succès du polar : quand le crime paie”, Le Monde, 2 juillet 2010.

[5]Romain Slocombe, Shanghai connexion, Paris, Fayard, 2012 , <Fayard Noir>; dorénavant SC.

[6]Personnage principal de la trilogie. Photographe anglais fétichiste, il était déjà le héros maladroit et récurrent de La crucifixion en jaune, série de quatre romans policiers situés au Japon.

[7]Autre personnage récurrent de Slocombe.

[8]Librement inspiré de George Slocombe (grand-père de Romain Slocombe) : grand journaliste, correspondant, notamment à Paris, du quotidien de gauche le London Daily Herald, qui a interviewé Mussolini en 1922 et Hitler en 1931. Selon certaines sources, le journaliste aurait fait de l’espionnage pour l’URSS dans les années 1920.

[9]La présentation du film (SC 55-56) précise qu’il “est sous-titré en anglais”.

[10]Elle s’accorde avec Rudolf Stoiber, Der Spion, der Hitler sein wollte : das abenteuerliche Leben des Dr. med. Hermann F. Erben alias Hadschi Dr. Muhammed Ali Kusumandilaga alias August J. Karg alias “Silberfuchs” alias Alois Ecker alias “A-105”, Vienna, Zsolnay Verlag, 1989.

[11]Selon la célèbre formule de Samuel Taylor Coleridge. Commentaire de la formule dans Antoine Compagnon, “Brisacier, ou la suspension de l’incrédulité”, Colloque Fabula Les frontières de la fiction.

[12]Ivan Jablonka, L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris, Seuil, 2014, p. 239 (souligné par l’auteur).

[13]Romain Slocombe, Monsieur le Commandant, Paris, Nil, 2011, <Les Affranchis>; dorénavant MlC.

[14]Sa grand-mère, très catholique, qui souffrait d’avoir un gendre juif et son grand-père, pourtant républicain de gauche et laïc, instituteur puis directeur de collège, tentait de guérir ses petits-enfants de leurs “tares” juives. Voir l’interview de l’auteur ou “L’histoire, mon Dieu, elle est très accessoire. C’est le style qui est intéressant”, interview par Maïté Bernard (6 octobre 2011).

[15]Par exemple Robert O. Paxton, Olivier Corpet, Claire Paulhan, Archives de la vie littéraire sous l’Occupation : à travers le désastre, Paris, Tallandier, IMEC, 2011 ; et Gisèle Sapiro, La guerre des écrivains : 1940-1953, Paris, Fayard, 1999.

[16]“L’histoire, mon Dieu, elle est très accessoire”, op. cit..

[17]Entretien avec Romain Slocombe”, (14 sept. 2011).

[18]Ivan Jablonka, op. cit., p. 202-203, les range parmi les “fictions de méthode” qui, “[p]arce qu’elles visent à saisir le réel, à le conceptualiser au-delà du donné phénoménologique, (…) sont des fictions réelles.”

[19]Romain Slocombe, Avis à mon exécuteur, Paris, Robert Laffont, 2010 ; dorénavant AE.

[20]Romain Slocombe, Première station avant l’abattoir, Paris, Seuil, 2013, <Fayard Noir> ; dorénavant PS.

[21]Interview par Guillaume Missionnier pour FNAC TV, 28/07/2014.

[22]“Je voulais bâtir une sorte de panorama de l'histoire secrète des années 1930”, Interview de Romain Slocombe par Bernard Strainchamps (21 août 2014).

[23]Ibid.

[24]Gary Kern, A Death in Washington: Walter G. Krivitsky and the Stalin Terror, New York, Enigma Books, 2004, p. 401.

[25]Roman Brackman, The Secret File of Joseph Stalin : A Hidden Life, London, Frank Cass, 2001, p. 302, signale que dès le 3 mars 1938 Isaac Don Levine publia un article sur ce thème dans Journal American.

[26]Alexander Orlov, “The Sensational Secret Behind Damnation of Stalin”, Life Magazine, 23 April 1956.

[27]Isaac Don Levine, “A Document on Stalin as Czarist Spy”, Life Magazine, 23 April 1956. Voir aussi Stalin's Great Secret, New York, Coward-McCann, 1956.

[28]Roman Brackman, op. cit., p. 190-194, reprenant des informations fournies par Levine précise que l’information était parvenue à un journaliste allemand qui préféra, en l’absence de document probant, s’abstenir de la diffuser, mais la lui confia.

[29]“Walter Krivitsky and Alexander Orlov (…) were connected in Stalin’s mind with knowledge of his secrets”, ibid., p. 377. “Roman Brackman suggests (private conversation, 9/11/02) that Krivitsky, like Orlov, may have had information on Stalin’s past – in particular, his work for the Okhrana, the Tsarist Secret Police, before the October coup.”, Gary Kern, op. cit., n. 560 p. 456.

[30]La connexion avec Levine est envisageable puisqu’il a participé à l’écriture des articles signés Krivitsky en 1939 dans le Saturday Evening Post, voire a été son “ghost-writer”, voir Boris Volodarsky, Stalin’s Agent : The Life and Death of Alexander Orlov, Oxford, Oxford University Press, 2014, p. 166 et n. 14 p. 572 ou William V. Holtz, The Ghost in the Little House : A Life of Rose Wilder Lane, Columbia, University of Missouri Press, 1995, p. 295.

[31]De même, les critiques contre les écrivains et intellectuels occidentaux, en particulier français, admirateurs de Staline (AE 47-9 et 205-6) s’accordent, et même recopient les commentaires de Walter G. Krivitsky, In Stalin’s Secret Service. An Exposé of Russia’s Secret Policies by the Former Chief of the Soviet Intelligence in Western Europe, Harper & Brothers Publishers, New York et Londres, 1939, p. XIII-XIV.

[32]Homo Sovieticus”, émission “Le Temps des écrivains” du 13.09.2014.

[33]Jean-Jacques Marie, Staline, Paris, Fayard, 2001, p. 61, qui ne pouvait parler du livre de Brackman publié après le sien, qualifie les allégations d’un tenant de cette idée (Edward Ellis Smith, The Young Stalin the early years of an elusive Revolutionary, New York, Farrar Straus and Giroux, 1967) de “légendes héroïques ou policières” et de “suppositions [qui] deviennent des certitudes sans aucun fait à l’appui”, d’ “amas de probabilités imaginaires et d’hypothèses fantaisistes”. Simon Sebag Montefiore, Le jeune Staline, Paris, Calmann-Levy, 2008 p. 276-277, moins expéditif, après examen des hypothèses conclut : “les preuves qui démontrent, dans les nombreuses archives de la police secrète qui subsistent, que Staline n’était pas un agent tsariste, sont écrasantes – à moins qu’elles ne soient contredites par quelque document décisif qui dormirait encore dans les archives provinciales de l’Okhrana, document qui aurait échappé à Staline lui-même, à sa propre police secrète, à ses nombreux ennemis, et aux armées d’historiens qui, depuis presque un siècle, recherchent en vain l’arme du crime”. Stephen Kotkin, Stalin, Vol 1: Paradoxes of Power, 1878-1928, New York, Penguin Press, 2014, n. 42 p 748, qui rappelle qu’une accusation similaire toucha Trotski, se range au même avis.

[34]“Je voulais bâtir”, op. cit.

[35]Entretien avec Françoise Kerleroux : Je la connais, mon histoire des massacres, jeune homme”, 15 août 2001.

[36]Voir Jim House et Neil Macmaster, Paris 1961 : Algerians, state terror and memory, Oxford, Oxford University Press, 2006, p. 289 et suiv et p. 327. (trad. Paris 1961. Les Algériens, la terreur et la mémoire, Paris, Tallandier, 2008).

[37]“Mais c’est avec le roman de Didier Daeninckx Meurtres pour mémoire, publié en mars 1984, qu’un véritable mouvement d’opinion voit le jour”, Vincent Lemire, Yann Potin, “Ici on noie les Algériens. Fabriques documentaires, avatars politiques et mémoires partagées d’une icône militante (1961-2001)”, Genèses, n° 49, 2002/4, p. 152.

[38]Romain Slocombe : l’interview en roue libre” .

[39]Voir Laurent Broche et Jean-Christophe Sarrot, Le roman policier historique. Histoire et polar : autour d’une rencontre, Paris, Nouveau Monde éditions, 2009, p. 319-326.

[40]Lolita complex, Paris, Fayard, 2008, forte charge contre le néo-libéralisme anglais et satire de certains milieux de l’art contemporain, descend dans les univers glauques de la prostitution des adolescentes de l’Europe de l’Est. Sexy New York, Paris, Fayard, 2010, reprend l’enquête sur le Dahlia noir en explorant les liens de l’affaire avec les milieux surréalistes réfugiés aux Etats-Unis, en particulier Man Ray, et entraîne le lecteur dans le chaos intrigant des attentats du 11 septembre 2001.

[41]Romain Slocombe, “Entretien”, 15 janvier 2009, propos recueillis par Laurent Courau, consultable sur laspirale.org/texte.php ?id=188.

[42]Karl Popper, Conjectures et réfutations, Paris, Payot, 2006 (1963), p. 9-10.

[43]Sylvain Venayre, Patrick Boucheron, L’Histoire au conditionnel. Textes et documents à l’usage de l’étudiant, Paris, Mille et une nuits, 2012, p. 13.

[44]Umberto Eco, Pastiches et postiches, Paris, Messidor, 1988, p. 47-57.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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