L’argent chez Dominique Manotti :
aux sources noires d’une névrose française
1En exergue de son roman Nos fantastiques années fric, paru en 2001, Dominique Manotti a placé une phrase prononcée par François Mitterrand en 1971, au congrès d’Épinay : “L’argent qui corrompt, l’agent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes”. L’anaphore dramatique, représentative des talents de rhéteur d’un homme d’état aux deux visages, alternativement monarque florentin et populaire “tonton”, hisse l’argent au rang de plaie biblique, de ferment de ruine morale et spirituelle, de figure métaphysique du mal. Le candidat François Hollande en usait-il autrement lorsqu’il dessinait dans son discours du Bourget, en janvier 2012, les contours d’un adversaire à la fois omniprésent et occulte, “le monde de la finance” ? On attend bien sûr du discours politique, de quelque bord qu’il émane, un propos constitué sur l’argent, d’une part parce que le discours économique est aujourd’hui l’image même de l’expertise, celui à l’aune duquel se décrète ou se refuse l’aptitude à gouverner, d’autre part parce que l’attitude envers l’argent constitue une sorte de limite critique, dont le brouillage peut s’avérer fatal : on se souvient, pour nous en tenir à l’histoire la plus récente, de ce que coûta médiatiquement à Nicolas Sarkozy l’exhibition de ses liens étroits avec l’élite financière (repas au restaurant Fouquet’s, séjour sur le yacht du millionnaire Vincent Bolloré, arbitrage en faveur de Bernard Tapie) ; du fait que Dominique Strauss-Kahn, avant la chute consécutive à l’affaire du Sofitel de New York, avait été fragilisé par les révélations sur son train de vie et son goût d’un luxe ostentatoire ; de l’affaire Cahuzac enfin, représentative au plus haut point, jusqu’à l’effarant déni, des accointances entre pouvoir politique et passion de l’argent.
2Or, il semble que la phrase de François Mitterrand, bien au-delà du roman dont le titre renvoie à l’avidité portée par le mot fric, puisse servir d’épigraphe à toute l’œuvre de Dominique Manotti, qui tire une grande part de sa force de la manière dont elle ausculte, obsessionnellement et sans complaisance, l’affairisme de la classe politique française. L’argent, chez elle, est un combustible noir. On se propose, dans les pages qui suivent, d’analyser les représentations dont il fait l’objet, la manière dont il s’immisce, souvent de manière honteuse et contradictoire, dans les structures du pouvoir et sa “psychologie”, en émettant plus précisément l’hypothèse d’une origine sombre et “taboue” de la gêne française à l’endroit de l’argent : la période de l’occupation allemande, laissant fleurir – envers honteux mais bien réel de la résistance – une cohorte de collaborateurs et profiteurs de guerre. L’œuvre de Dominique Manotti étant aujourd’hui trop importante pour être entièrement prise en compte dans le cadre limité d’un article, on s’appuiera principalement sur trois textes particulièrement représentatifs de la problématique, et qui offrent l’avantage d’avoir été écrits à plus d’une décennie d’intervalle : Nos fantastiques années fric[1], Le corps noir[2], Or noir[3].
Esthétique de Dominique Manotti
3Auteur à ce jour d’une dizaine de romans, Dominique Manotti est à nos yeux une voix particulièrement originale de la littérature policière contemporaine, qui a élaboré, au fil des textes, un univers et un style instantanément reconnaissables. Loin des débats sur la littérarité des fictions policières, qui pour avoir un peu perdu de leur intensité nourrissent toujours certaines postures auctoriales ou stratégies d’édition, elle a toujours envisagé son activité d’écrivain comme le prolongement naturel d’un parcours marqué par l’engagement syndical et politique. Sa formation d’historienne – elle s’est tournée vers l’écriture après avoir accompli une carrière universitaire – l’a conduite à étudier l’histoire économique du 19ème siècle, marquée comme on le sait par l’industrialisation massive, la constitution des grandes fortunes proprement “capitalistes” et la structuration idéologique de la classe ouvrière. Écrivaine engagée, marquée à gauche mais sans illusions quant aux compromissions inhérentes à l’exercice du pouvoir, elle peut être considérée comme l’héritière critique d’une intellectualité révolutionnaire, par nature méfiante à l’endroit du “personnel politique” dès lors qu’il constitue une caste professionnelle vouée à gouverner, et des états-nations aux pratiques souvent occultes, faisant litière de la morale civique. Évoquant de manière transposée l’affaire Cesare Battisti (qui défraya la chronique française en 2004, quand l’ex-activiste des “Prolétaires armés pour le communisme”, lui aussi auteur de romans policiers, était menacé d’extradition vers l’Italie), son roman L’évasion thématise précisément la transition entre militantisme “de terrain” et création romanesque. Dans ce texte, Filippo Zuliani, jeune délinquant romain, se retrouve pris entre groupuscules d’extrême gauche et services secrets italiens, dans le milieu de l’immigration italienne en France, ne trouvant d’issue que dans l’écriture de son histoire. Une femme rencontrée à Paris, Lisa Biaggi, tire à la fin du récit une conclusion à la fois poétique et amère, en déclarant que seule la fiction désormais – et, nommément, l’écriture de romans – peut compenser symboliquement la vanité de la lutte politique.
4Souvent très visuel, concis, porté par une structuration extrêmement cohérente et un ancrage diachronique précis (les unités de récit, chapitres ou paragraphes, sont fréquemment précédés d’indications du lieu, de la date, voire de l’heure), l’art narratif de Dominique Manotti a pu être comparé au montage cinématographique, l’un de ses romans les plus notoires, Nos fantastiques années fric, ayant d’ailleurs été adapté au cinéma par Éric Valette en 2009, sous le titre Une affaire d’État. La pertinence de cette analogie ne doit cependant pas masquer la présence, chez elle, de développements propres à forger, chez le lecteur, une intelligence des enjeux sociaux, politiques, voire géopolitiques : de ce point de vue, la qualité de l’information, qu’on devine établie par un important travail d’enquête, conserve à la fiction une qualité documentaire – au meilleur sens du terme – alors même que le tempo requis par le roman noir, pouvant aller, chez Manotti, jusqu’à des enchaînements de scènes brutales, s’impose dès les premières pages. Les dessous de l’action publique, les rouages de l’appareil policier et ses zones d’ombre, l’envers du décor du monde de l’entreprise sont les sujets favoris de la romancière, dont tous les textes ou presque proposent une plongée dans un monde parallèle, violent et corrompu : Sombre sentier initie le lecteur aux turpitudes du monde politique dans le contexte du mouvement de révolte des sans-papiers turcs de Paris, instruments d’une prospérité dont ils ne tirent nul bénéfice ; Kop évoque les liaisons dangereuses entretenues par les élus locaux, l’entreprise, et un monde du football dominé par l’argent sale, le dopage et le néo-esclavagisme ; Lorraine connection met à jour le cynisme lié à la liquidation brutale et presque mafieuse de l’équipementier Daewoo, dépendante de montages financiers opaques et d’un indéchiffrable jeu de rachat entre firmes, qui permit l’enrichissement rapide de quelques gros actionnaires au prix de l’abandon de milliers d’ouvriers.
5Sans prolonger une liste riche de plusieurs autres titres, on conçoit aisément que le geste fictionnel de Dominique Manotti repose sur une appréhension de l’histoire récente correspondant à une reformulation plausible de la réalité. Ce jeu constant entre affabulation et révélation, à l’efficacité redoublée par l’intensité de l’imaginaire noir, confère à ses romans – qui n’en adoptent pas moins, parfois, une concision toute tragique – un pouvoir de dénonciation qui s’apparente à celui du meilleur journalisme d’investigation. Il importe ainsi, sans doute, de distinguer l’esthétique de Manotti, bien qu’elle lui soit en partie redevable, de ce qu’on appelle couramment, depuis la fin des années 1970, le “néo-polar”, lui aussi caractérisé par des préoccupations politico-sociales, et dont les représentants les plus connus sont par exemple Jean-Patrick Manchette, Didier Daeninckx, Frédéric Fajardie, Jean-Bernard Pouy, Jean-Claude Izzo ou, dans une moindre mesure, Thierry Jonquet. Même s’il est évidemment grossier de rassembler sous une même étiquette des personnalités bien distinctes, aux parcours individuels contrastés, il n’est pas illégitime de dire que le néo-polar se caractérise, malgré un univers référentiel réaliste, par une relative indifférence à la crédibilité des intrigues, qui sont souvent bâties avec une sorte de distance ironique, comme si le propos – ou même le message – transcendait nécessairement les choix narratifs[4]. Il en résulte parfois (même si cette opinion subjective peut naturellement être discutée) une forme de didactisme, héritier peut-être du trotskisme “pédagogique”, qui affaiblit paradoxalement la portée politique de l’ouvrage. Rien de tel chez Manotti : moins lyrique que James Ellroy et peu encline aux expériences stylistiques que l’on trouve par exemple dans White Jazz, elle partage cependant avec l’écrivain américain une faculté à rythmer poétiquement les énoncés factuels, et même si elle ne se réfère pas explicitement comme lui au modèle de la boxe, elle pratique un “punch” qui rend très sensible et presque traumatisante l’expression de la violence. Sa cible principale – bien qu’elle puisse évidemment se diffracter en problématiques secondaires – est comme on l’a dit la classe politique française, et plus largement les “élites” qui la soutiennent ou l’instrumentalisent : para-société opaque, puérile, narcissique, fondamentalement conservatrice, arc-boutée sur ses privilèges et sur le bouclier psychique que constituent les diverses formes “d’immunité”, fondée enfin sur un rapport libidineux au pouvoir et un rapport névrotique à l’argent.
Ubiquité de l’argent
6La phrase de François Mitterrand dont nous sommes partis, outre qu’elle adopte le style oratoire d’une homélie, s’inscrit également dans toute une tradition de condamnation – chrétienne et civique – de l’argent. La noblesse du politique, au sens philosophique du terme, est de s’auto-définir comme une activité spirituelle et morale, entretenant un rapport de défiance nécessaire avec la sphère économique et l’objectif de prospérité individuelle. Particulièrement valorisée en France, où elle perpétue le mythe gaullien d’un président-soldat sacrifiant sa personne au bénéfice du bien public, ce procès de l’argent au nom d’une éthique de l’état justifie la physionomie idéale d’une classe politique traditionnellement marquée par l’intellectualité : tout prétendant aux fonctions régaliennes se doit d’être un penseur délivrant sa propre “vision de la France”, l’écriture d’un ou plusieurs ouvrages constituant dès lors une étape indispensable. Point de monarque républicain, en somme, qui ne s’abstienne de faire acte de plume, l’engagement réflexif tenant lieu de garde-fou symbolique face à la tentation matérialiste. Forçant le trait, la formule mitterrandienne va jusqu’à dénier à l’argent toute fonction pragmatique, toute énergie, pour en faire une entité fondamentalement aliénante, une instance d’assujettissement antihumaniste.
7Prononcer une telle condamnation donne des devoirs, et équivaut à des engagements, au moins implicites, dont Nos fantastiques années fric, avec son titre d’un impitoyable cynisme, s’applique à montrer qu’ils ont d’emblée été trahis. En effet, plus qu’à la droite libérale, qui a le mérite de la cohérence et sert logiquement les intérêts de sa classe, Manotti adresse une critique féroce à la gauche dite “de gouvernement”, dont la déchéance est symbolisée par l’affairisme et la corruption qui ont proliféré au cours de ses deux mandats de François Mitterrand. Le personnage principal du roman est ainsi François Bornand, homme de l’ombre du président dans lequel on peut reconnaître un mélange de Roger-Patrice Pelat (richissime homme d’affaires inculpé en 1989 pour délit d’initiés) et de François de Grossouvre, industriel et conseiller, qui se suicida en 1994 dans son bureau de l’Élysée. Sur fond de vente secrète d’armes à l’Iran en 1985, l’intrigue complexe et ramifiée évoque les inexpiables rivalités au sommet de l’état, l’univers des dessous de table et des valises de billets, objet de fascination commune au grand banditisme et à la politique occulte. Elle érige Bornand en figure tragique, monstrueuse, véritable allégorie du pouvoir (ou plus encore de l’influence, puisqu’il n’exerce aucun mandat républicain) comme jeu irresponsable et infantile. Drogué, incestueux, aliéné à une libido tendant au sadisme, l’homme a cyniquement troqué toute conviction contre le besoin de perpétuer une essence parasitaire dont il est pleinement conscient :
La gauche est à gauche ; la droite est à droite, un pur enfantillage, et avec l’âge, il a de plus en plus de mal à faire mine d’y adhérer. Visage blanc, narines pincées, il frappe le bureau du plat de la main. Vous vous croyez à gauche, vous ? Regardez-vous. Il n’y a que votre montre-bracelet et votre chevalière en or qui soient à gauche chez vous. Et moi ? Qu’est-ce que ça veut dire, à gauche, pour moi, vous pouvez me le dire ? Moi, je suis au pouvoir, c’est tout.[5]
8L’insistance sur les artéfacts de prestige, montre et chevalière, signale l’importance des signes extérieurs de prospérité, corrélats naturels d’un pouvoir qui ne trouve plus de sens que dans sa propre persistance. Chez Manotti, l’argent est le principe même, à égalité avec une pulsion sexuelle qu’il entretient sous la forme d’une prostitution omniprésente, d’une culture politique littéralement criminelle et schizophrène, puisqu’elle affecte en surface de mépriser les biens matériels. Ce déni obligatoire, cette impossibilité d’exprimer au grand jour un désir d’enrichissement – on songe encore, véritable cas d’école psychologique, à l’affaire Cahuzac – renforcent paradoxalement un culte maladif de l’argent, d’autant plus intense qu’il est honteux. Notons que cette démystification de l’humanisme de surface des puissants était déjà actif dans l’un des textes les plus subversifs du 18ème siècle, Le neveu de Rameau, où Diderot démontrait à regret, par l’intermédiaire de Jean-François, “Rameau le petit”, qu’il n’y avait de survie sociale – et symbolique – que par l’argent. Évoquant l’éducation de son fils, un petit vaurien, le musicien brigand et proxénète accomplissait devant le philosophe tétanisé, en une cruelle parodie d’eucharistie, l’élévation blasphématoire d’un louis d’or :
De l’or, de l’or. L’or est tout ; et le reste, sans or, n’est rien. Aussi au lieu de lui farcir la tête de belles maximes qu’il faudrait qu’il oubliât, sous peine de n’être qu’un gueux ; lorsque je possède un louis, ce qui ne m’arrive pas souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je le lui montre avec admiration. J’élève les yeux au ciel. Je baise le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux encore l’importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix (…) Il aura de l’or ; c’est moi qui vous le dis. S’il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas même votre estime et votre respect.[6]
9Par la voix de son “énergumène” du Palais Royal, Diderot doutait déjà que les Lumières et l’entreprise philosophique fussent capables de circonvenir la cupidité et l’adoration du veau d’or ; dans son dernier ouvrage à ce jour, intitulé Or noir (en référence bien sûr au pétrole, mais aussi comme étendard du traitement de la course à l’argent par le roman noir), Manotti revient sur cette pulsion en partie irrationnelle, sexuelle, qui porte vers la richesse : “Antoine Pélissier est à moitié couché dans l’un des fauteuils, un sourire rayonnant aux lèvres. Frickx vient s’asseoir à ses côtés. Les deux hommes se ressemblent. La quarantaine sportive, dotés tous deux d’un appétit féroce pour l’argent et d’un goût immodéré pour le jeu…”[7]. L’animalité féline de ces personnages, traduction corporelle d’un conditionnement ayant érigé l’argent en valeur suprême, en font bien des héritiers du fils de Rameau, dont son père se réjouissait qu’il sût déjà chasser “de race”. C’est qu’au-delà des biens et de la considération qu’il procure, l’argent fascine pour lui-même, pour l’esthétique et la psychologie qui l’accompagnent, et l’on peut d’ailleurs remarquer que si Dominique Manotti sait évoquer avec beaucoup de justesse la classe ouvrière, notamment dans Lorraine connection, elle n’en décrit pas moins à loisir, dans presque tous ses romans, le monde de l’élite financière et politique, structurée par les codes de la grande bourgeoisie. L’ethos des “ultra-riches”, de leur apparence vestimentaire à leurs habitudes de consommation, est souvent décrit et évoqué au-delà de ce que nécessite la compréhension de l’intrigue, comme s’il s’agissait d’en témoigner de l’intérieur, d’en mettre en lumière les rituels et la violence. Dans un roman dont le titre fait allusion au célèbre toast du cadre noir de Saumur, À nos chevaux, l’auteur promène ainsi son lecteur des palais de la République aux prestigieux concours hippiques et aux haras, des clubs de golf huppés aux restaurants de luxe, instruisant une sorte d’ethnographie fascinée, délicieusement voyeuriste, d’un monde méconnu et inaccessible. L’intérêt de la romancière pour la caste dominante, dont elle se garde bien de rendre tous les représentants antipathiques, est ainsi manifeste, et il faut signaler au passage que son personnage de flic charismatique et hédoniste, Daquin (dont on découvre une part de la jeunesse dans Or noir) se caractérise certes par une certaine marginalité – c’est une figure d’homosexuel viril à la personnalité assez hermétique – mais aussi par une aisance sociale et corporelle certaine, qui lui permet une intelligence instinctive des milieux les plus aisés.
10Une conviction, en effet, semble dicter l’imaginaire noir de Manotti : si le manque d’argent engendre les délits, l’excès d’argent engendre les crimes. Les meurtres et exécutions, abondants dans son œuvre sous forme “d’éliminations physiques” et de règlements de comptes, sont généralement exécutés par des hommes de main, mais dépendent toujours de mécanismes visant à pérenniser simultanément le pouvoir et l’argent. Dans Sombre sentier, ce sont les “groupes d’amitié parlementaires”, instruments d’une diplomatie parallèle servant également à défendre et soutenir des intérêts privés, qui sont dénoncés comme une anomalie républicaine toujours florissante ; dans À nos chevaux, la collusion entre pouvoir politique – jusqu’au sommet de l’État – et un grand groupe d’assurances auteur de malversations démontre l’absence de morale publique ; dans Lorraine connection, la privatisation de l’entreprise Thomson et la rivalité sans merci entre Matra et Alcatel se fait sur fond de montages financiers frauduleux et de délits d’initiés, sur lesquels la puissance publique trouve maintes raisons de fermer les yeux ; dans Or noir, les spéculations sur le marché du pétrole en plein essor, dans le contexte de l’héritage tumultueux de la “French connection” marseillaise, prospèrent avec la bénédiction passive des pouvoirs locaux et d’une partie de la police.
11Les romans de Manotti, ainsi, composent par touches successives une sorte de “contre-histoire”, sombre contrepoint au récit national, où la Realpolitik est perpétuellement inféodée à des intérêts financiers. Sa démarche, on l’a dit, peut être sur ce point rapprochée de celle de certains romanciers américains, comme James Grady, ou encore Larry Beinhart. Dans son roman Le bibliothécaire, celui-ci décrit ainsi le processus d’enrichissement d’industriels proches des bellicistes “Faucons” du Pentagone. L’instrumentalisation de la situation irakienne, passant par la corruption de juges à la cour suprême, atteint son comble quand la réélection de George W. Bush (rebaptisé Scott dans le roman) est dépeinte comme “achetée” à coups de millions de dollars par un milliardaire d’ultra-droite, Alan Stowe, qui ne sait guère, quand il est confondu, que réciter son mantra libéral : “L’argent est le plus puissant instrument du Bien qu’il y ait jamais eu sur cette planète. La main invisible ! Quand chacun recherche son propre profit, il en résulte un Bien général[8].
12La triste et tragique fausseté de ce credo capitaliste, érigé en dogme quasi métaphysique du “monde libre” (car à qui appartient cette main providentielle, sinon à une entité suprême et bienveillante ?) cimente l’irresponsabilité et l’effarante bonne conscience des classes dominantes, leur incapacité fondamentale à s’objectiver elles-mêmes. Tel pourrait être le constat dominant, s’il fallait en déterminer un, de l’univers de Manotti, et cette absence de réflexivité, annihilant toute considération éthique, fait de l’argent une puissance supérieure à la loi, à la conscience, à la possibilité même du jugement. Dans Or noir, le personnage de Thiébaut, journaliste spécialisé dans l’économie, l’énonce crûment :
Dans le monde de l’entreprise, il n’existe qu’une seule loi intangible : gagner de l’argent. Les limites qu’impose la légalité sont beaucoup plus floues. Elles varient selon les pays, selon les majorités au pouvoir. Le risque que l’on court en les franchissant est calculé, comme n’importe quel risque industriel, ni plus ni moins. Et on décide de les franchir ou non en fonction de ce calcul, pas en fonction de principes moraux. Après, on peut se tromper, mais c’est une erreur de calcul, pas une faute morale.[9]
13Indifférente aux régimes et aux frontières, la puissance de l’argent façonne ainsi une société transnationale, aussi abstraite mais omniprésente que les marchés qui en sont la vitrine mobile et le paratonnerre légal. Sensible comme nul autre au “chant des dollars”, le bien nommé Frickx, dans Or noir, écarte toute considération idéologique au profit d’une érotique de l’argent, profondément ludique et aphrodisiaque, qui lui promet, au sens presque littéral, des “couilles en or”[10]. Américain, c’est en compagnie d’un Iranien et d’un Français qu’il célèbre, au cours d’une soirée orgiaque, la perspective d’un orgasme par l’argent : “En jeu : des milliards de dollars. Les joueurs : trois jeunes hommes d’à peine quarante ans, un grand propriétaire iranien, un trader américain, un banquier français. […] Le sexe, le risque, le fric, le monde leur appartient. La nuit ne fait que commencer”[11].
14Pourtant, si Manotti tient naturellement compte de cette énergie “mondialisée” (l’intrigue d’Or noir implique ainsi les pays arabes, mais aussi l’Iran, Israël, Malte, la Turquie et, en arrière-plan, les États-Unis), le fait que le point d’ancrage de ses romans demeure la France rend quelque peu factice cette euphorie décomplexée du fric. L’argent, passion française, demeure bien à tous les sens du terme une passion, c’est-à-dire, en partie, une souffrance, un faible, mais aussi une faiblesse, qu’il est impossible d’ériger publiquement en valeur. Profondément névrosé, le Bornand de Nos fantastiques années fric est représentatif d’un culte de l’argent nécessairement ombré de mélancolie et de tragique, et se dissimulant derrière de prestigieux alibis, dont l’intellectualité et le sens esthétique. L’appartement parisien du personnage fait ainsi l’objet d’une description minutieuse : la vue sur le Champ-de-mars, le somptueux parquet, les meubles de prix et les œuvres d’art – un Canaletto, trois Pietro Longhi, un Picasso ; “Ce salon, il a l’impression de l’avoir toujours connu, impeccablement ordonné, immuable, presque sans vie. Un décor étudié pour afficher la fortune et la culture de Bornand”[12]. Un décor, précisément : comme si l’argent, même converti en œuvres intrinsèquement belles et en biens en eux-mêmes estimables, relevait toujours d’un théâtre d’illusions, d’un paravent protecteur mais infâme, d’une fausseté.
Une source noire : la collaboration
15C’est sans doute dans Le corps noir, roman que l’on peut qualifier “d’historique” puisque l’action se situe pendant les quelques mois séparant le débarquement allié de juin 1944 et la libération effective de Paris, que l’on peut chercher, chez Dominique Manotti, une “source noire” des années fric, comme si le rapport à l’argent, en France, était entaché d’une forme de péché originel. Cette terminologie religieuse a le mérite de rappeler que d’une manière générale, le catholicisme (contrairement sans doute à la Réforme, comme l’a montré en son temps Max Weber[13]) a toujours affecté de condamner l’argent. La simonie, adultération et commerce des biens spirituels, est un péché majeur, et il n’a jamais manqué de voix influentes, parmi les écrivains français catholiques, pour relayer l’anathème porté sur la richesse : Huysmans, Péguy, Bloy ou Bernanos ont tous, chacun à leur manière, prononcé des éloges de la pauvreté et fustigé le “tabernacle impur” de l’argent. Une telle explication apparaît pourtant vite insuffisante, de sorte que Le corps noir, proposant l’auscultation serrée d’une page d’histoire, identifie une version plus nationale – et bien plus dérangeante – du péché fondateur. Dans Nos fantastiques années fric, il est ainsi précisé que Bornand est un ancien collaborateur ayant réussi in extremis à gommer son passé de journaliste à Radio Vichy : “Autres Temps, retour à la Libération, le monde est simple, résistants d’un côté, collabos de l’autre, et il est du mauvais côté. Il faut feindre, quémander des certificats de résistance, les acheter au besoin, et, pire que tout, les obtenir”[14]. Comme son modèle François de Grossouvre, ancien de l’Action Française, et comme François Mitterrand lui-même, dont la jeunesse pétainiste et l’amitié maintenue avec René Bousquet ont suscité de vives polémiques[15], François Bornand (on notera que l’omniprésence du prénom “François” désigne symboliquement un problème français) n’a survécu qu’au prix d’une réécriture (d’un “blanchiment”) de son passé : authentique et opportuniste réinvention de soi, sur fond de cécité et d’amnésie partagées.
16La trahison des idéaux de Mai 1968, imputée à la gauche de gouvernement, n’est donc que l’écho affaibli d’une autre trahison, beaucoup plus fondamentale et enfouie dans l’inconscient national, celle de la collaboration avec l’occupant allemand. Dans son roman intitulé Après la guerre, Hervé Le Corre brosse par exemple le tableau de la reconfiguration des réseaux d’influence dans la ville de Bordeaux après la Libération, soulignant que la mise au pas des communistes par De Gaulle s’était accompagnée d’une coupable indulgence envers les “vraies ordures, faux résistants, flics, préfets, chefs de cabinet qui ont organisé des rafles, contresigné les demandes d’arrestation, torturé à bras raccourcis, outrepassé et anticipé les ordres boches mais ont senti le vent tourner en 43 et se sont inventé des actes de bravoure et fabriqué des alibis, ont sauvé utilement quelques Juifs et gardé traces de cet héroïsme pour que le moment venu, quand se réuniraient les tribunaux et s’aligneraient les pelotons d’exécution, les mous du bide viennent témoigner en leur faveur[16]. Cousin modeste du Bornand de Manotti, le commissaire Darlac de Le Corre est un flic brillant mais individualiste, qui a préféré à l’esthétique et au tragique de la résistance (auxquels il est pourtant sensible) la facilité et la jouissance de la collaboration : “Mais le pognon, la puissance, le cul, le confort étaient de l’autre côté[17]. Car davantage qu’une affaire de convictions, la collaboration fut, souvent, une occasion d’enrichissement rapide, le paradis des carriéristes, et, au bout du compte, une vaste foire à l’argent.
17Dans Le corps noir (titre emprunté à celui de l’organe de presse de la ss, Das schwarze Korps), Dominique Manotti dresse un tableau effarant, mais comme toujours très documenté, du milieu collaborationniste parisien. Conscients de la chute annoncée du Nazisme, les protagonistes évoluent dans un entre-deux suspendu, à la fois intense et crépusculaire. Certains s’abandonnent à une débauche au bord du gouffre tandis que d’autres, plus sensibles au vent de l’histoire, ne cherchent qu’à sauver leur peau. Autour du somptueux hôtel particulier de Dora Belle, une courtisane qui reçoit le Tout-Paris allemand et collabo, le roman dépeint un milieu au luxe indécent, fait de champagne, de cognac, de mets fins, de frénésie sexuelle, l’occupant allemand, sous les traits du ss blond et martial, étant fortement érotisé. On ne s’attardera pas ici sur l’intrigue et la complexité des diverses positions de personnages dont certains mènent un double, voire un triple jeu, de subtils actes de résistance pouvant se faire jour dans l’antre même de l’ennemi ; l’écrin décadentiste, associé aux derniers feux du Nazisme, permet l’assimilation d’une certaine France à une prostituée de haut vol. Car l’un des sujets majeurs de Manotti dans ce texte, au-delà de l’érotique symbolique, est le rappel d’un fait aussi établi que communément refoulé : la victoire discrète et impunie de nombreux profiteurs de guerre, et plus précisément la compromission active d’une bonne part du patronat français avec l’occupant, pour qui les Nazis constituaient un excellent antidote au Front populaire. Paris sous domination allemande apparaît ainsi comme un paradis pour les affaires : un univers dérégulé et hédoniste, moralement inconsistant, à la fois sur-administré et chaotique, où de grandes fortunes françaises se constituent à coup de trafics d’œuvres d’art et de rachat d’entreprises juives. Le personnage de Bourseul, grand patron du textile, incarne la collusion des industriels avec l’ennemi supposé, mais aussi la veulerie de ceux qui n’ont d’autre obsession, le moment venu, que de “faire passer la défaite” à leur argent. Pénétrant dans son appartement tout aussi couvert d’œuvres d’art que celui de Bornand, un certain Morandot commente ainsi :
Je l’ai connu, à la Cagoule, avant la guerre. À ce moment-là, c’était un petit patron, pas tellement plus que moi, et maintenant c’est un milliardaire qui chie dans la soie. (Il s’approche d’une potiche bleue Ming dont il caresse le ventre du bout des doigts.) On a pris toute la merde et le danger, et lui, tout le fric. Et maintenant que ça devient difficile, qu’il va falloir voir où sont les hommes, il nous lâche pour aller se faire baiser par les Américains. Morandot crache par terre, attrape la potiche, et la lance contre une vitrine qu’elle pulvérise en explosant.[18]
18Le bris du vase dynastique, pathétique et bien maigre exutoire, n’empêche ni l’impeccable réussite de la manœuvre ni le triomphe de la forfaiture, et si Bourseul appartient pleinement à la fiction, son parcours n’est pas sans rappeler quelques faits bien réels, tels que le financement de la Cagoule par le groupe L’Oréal, la fondation par André Bettencourt de la revue collaborationniste La Terre française, ou encore “l’aryanisation”, par le même, de la société suisse Nestlé, dont il était devenu l’un des principaux actionnaires. Eu égard à l’œuvre de Manotti, on peut ainsi émettre l’hypothèse selon laquelle la période de l’occupation, du moins telle que permet de l’appréhender Le corps noir, est l’incubateur des “années fric”, mais aussi la matrice inavouable du malaise français concernant l’argent. On peut bien sûr estimer que celui-ci est antérieur, et que l’enrichissement rapide a toujours eu mauvaise presse ; la célèbre formule de Balzac dans Le père Goriot, “Derrière chaque grande fortune, il y a un grand crime”[19], est sans doute là pour en témoigner, avec, déjà, la promesse de futurs romans noirs. Contrairement à celle de l’héritier, la figure du “nouveau riche” a toujours été ridiculisée, comme si l’argent n’était en somme tolérable que naturalisé et incorporé par la succession des siècles. En dépit de ces préventions traditionnelles, liées à la diffusion d’un préjugé aristocratique, le démonisme présent dans le texte de Manotti suggère bien, version économique et “noire” de la grande métaphore élaborée par Thomas Mann dans Le docteur Faustus, l’idée d’un pacte avec le Diable. L’argent français – au premier chef celui de la classe politique – ne peut faire l’objet que d’une passion secrète et d’un faux dédain parce qu’il est lié à une compromission sans retour, à la traîtrise et au mensonge national. C’est bien la prospérité collaborationniste, forgeant les noces indéfectibles du pouvoir et de la finance, qui a maudit l’argent, l’a relégué hors du domaine de l’expression, c’est-à-dire dans le silence et l’obsession.
19L’argent fascine autant qu’il brûle les yeux et hérisse la conscience, d’où peut-être les soubresauts apparents et réguliers, sous forme “d’affaires”, de ce que nous avons qualifié de névrose française. Chez Manotti, roman noir oblige, cette pathologie s’agrège à la pulsion sexuelle et engendre des crimes dont la concentration appartient de plein droit à la fiction, ce qui n’empêche pas que le diagnostic soit bien porté sur la réalité. La romancière, on s’en doute, ne se donne pas pour objectif de “déculpabiliser” l’argent, au sens où la France, ennemie du succès individuel, serait paralysée par une “haine des riches”. Cette antienne du discours libéral ne possède sans doute pas grand chose pour lui plaire, ce qui n’empêche pas qu’il faille effectivement, à un autre degré – et aux fins d’assurer au bout du compte une meilleure redistribution – “libérer” l’argent, c’est-à-dire libérer le regard porté sur lui comme la parole qui lui est consacrée. La monstruosité magnétique de l’argent provient de l’impossibilité de le regarder dans les yeux, stupéfaction morbide, essentialisée, qui interdit toute justice sociale et ne peut être brisée que par le courage national : celui qui, sur un autre plan, incita Jacques Chirac, en 1995, à reconnaître la responsabilité de la France dans la rafle du Vel d’hiv, et qui impose sans doute à tout pays démocratique, tôt ou tard, d’affronter sa propre histoire.
20Mais, bien sûr, il n’y a pas que la France. Dans un court texte publié en 2013, Le rêve de Madoff[20], Dominique Manotti livre un monologue imaginaire, sorte d’épître autobiographique attribuée à l’escroc Bernard Madoff, devenu la figure même du financier illusionniste, sans limites ni conscience. Autodidacte audacieux, mis en orbite par ces “années Reagan” dont Brett Easton Ellis a livré une allégorie de cauchemar dans American Psycho, Madoff emblématise – presque en qualité de victime – le pouvoir déréalisant de l’argent : “Du grand art. On produisait de l’argent presque en circuit fermé, comme une sorte de culture hors sol. On faisait fonctionner un capitalisme idéal, affranchi des contingences du réel, libéré de la pesanteur, quasiment poétique”[21]. En multipliant les métaphores organiques – pulsations cardiaques, système sanguin – Manotti suggère le divorce irrémédiable entre l’énergie vitale des échanges, permise par l’argent, et la société réelle. Madoff, incapable de ressentir la moindre culpabilité tant son action est séparée de l’expérience, est une sorte de poulet sans tête, à l’image du flux intarissable de l’argent, éminemment artériel, mais dépourvu de corps à irriguer. Quand survient la revanche du monde empirique, commence le drame, et le roman noir.
Frédéric Sounac
Université Toulouse Jean Jaurès

Notes


[1]D. Manotti, Nos fantastiques années fric, Paris, Rivages, 2001.

[2]D. Manotti, Le corps noir, Paris, Le Seuil, 2004.

[3]D. Manotti, Or noir, Paris, Gallimard, 2015, <Série noire>.

[4]On pourra se référer, sur ce point, à l’article d’Annie Collovald et Erik Neveu, “Le néo-polar – du gauchisme politique au gauchisme littéraire”, Sociétés & Représentations n° 11, 2001, p. 77-93.

[5]D. Manotti, Nos fantastiques années fric, op. cit., p. 77.

[6]D. Diderot, Le neveu de Rameau, Paris, Garnier-Flammarion, 1983, p. 118.

[7]D. Manotti, Or noir, op. cit., p. 99.

[8]L. Beinhart, Le bibliothécaire (The Librarian, 2004), traduit de l’anglais par Patrice Carrer, Paris, Gallimard, 2005, <Série noire>, p. 428.

[9]D. Manotti, Or noir, op. cit., p. 117.

[10]Ibid., p. 206.

[11]Ibid., p. 209-210.

[12]D. Manotti, Nos fantastiques années fric, op. cit., p. 58.

[13]Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905), Paris, Plon, 1964.

[14]D. Manotti, Nos fantastiques années fric, op. cit., p. 77.

[15]On se souvient que François Mitterrand fut décoré de l’ordre de la Francisque en avril 1943, avec le parrainage de deux Cagoulards. Parmi les ouvrages évoquant cette question, signalons en particulier celui de Pierre Péan, Une jeunesse française – François Mitterrand 1934-1947, Paris, Fayard, 1994.

[16]Hervé Le Corre, Après la guerre, Paris, Rivages, 2014, p. 62-63.

[17]Ibid., p. 64.

[18]D. Manotti, Le corps noir, op. cit., p. 169.

[19]H. de Balzac, Le père Goriot, Paris, Le Livre de poche, 2004, p. 44.

[20]D. Manotti, Le rêve de Madoff, Paris, Allia, 2013.

[21]Ibid., p. 35.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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