Présentation
1Le roman policier est en état d’expansion épidémique. Il s’empare de tous les sujets, de toutes les époques, de tous les pays, de tous les supports narratifs. Il s’infiltre dans les répertoires thématiques et formels de la littérature non policière dont il se fait phagocyter à son tour. C’est que la fusée du polar, décollée au XIXe siècle, n’a cessé d’augmenter la puissance de ses étages propulsifs. Le passage du XXe au XXIe siècle le voit atteindre des chiffres de production proprement astronomiques, de sorte que son explosion en plein vol ne peut plus être exclue.
2Le phénomène mérite certes une réflexion d’ordre global. Il exige cependant aussi une approche restrictive pour d’évidentes raisons quantitatives et qualitatives. En se donnant pour cadre le roman policier français contemporain, le présent numéro de Fixxion a voulu réunir un ensemble d’études sur des œuvres policières émergées entre 1980 et le moment actuel. Ce choix permet d’une part de s’appuyer sur le socle historique qui demeure le plus original à côté de la tradition anglo-saxonne du genre. Il invite d’autre part à tenir compte de toute une création en langue française dont les auteurs, les contenus – et souvent les deux à la fois – n’appartiennent pas à l’Hexagone : le Maghreb et l’Afrique subsaharienne se sont ouverts à la curiosité d’enquêteurs autochtones alors que le globe entier offre des scènes de crime à l’observation d’auteurs francophones européens et autres.
3“L’étrange disponibilité du roman policier”, cette belle formule qui fournit son titre à la première contribution de notre recueil, pourrait servir de leitmotiv à toutes celles qui suivent. Ceci d’autant plus que le genre n’évolue pas au niveau de ses fonctions de base – énigme, noir, suspense – mais engendre incessamment des sous-catégories, quitte à approfondir et amalgamer celles-ci par la suite.
4Le roman policier doit sa naissance à la grande ville anonyme du XIXe siècle qui, sous ses apparences lumineuses, abrite le secret scandaleux. Il fallait que Balzac élaborât à ce sujet une typologie du crime social, avant que sociologues, économistes et psychologues en fassent un des enjeux de leurs disciplines. A l’heure actuelle, on voit certains universitaires retourner à la narration fictionnelle pour représenter le crime social dans sa perpétration concrète par des acteurs identifiables.
Quant à la grande ville, elle s’est non seulement élargie en banlieue, mais est devenue le modèle de civilisation de toute ville, puis de la campagne, en France et dans le monde entier, bref elle semble vouloir imprimer son sceau à la totalité de l’espace habité. Le roman policier, en conséquence naturelle, a su conquérir l’ensemble des continents de la planète. Mais qui va ainsi à la chasse accepte de perdre sa place, tant chez soi qu’à l’extérieur. Comme le montrent les études consacrées à des œuvres africaines, certaines fonctions du genre se diluent du fait de leur transplantation dans un milieu différent. Et cette production, illustrée ci-après par Yasmina Khadra et Driss Chraïbi, finit par tendre un miroir à la culture originaire qui, d’un coup, découvre ses propres limites.
5Tout ceci confirme que le roman policier reste un formidable révélateur du refoulé culturel, social, politique, psychique et surtout aussi historique. Dans ce dernier domaine, le genre a fait preuve d’inventivité, de précision documentaire, de courage et de ténacité à la fois. On se souvient que Jean Amila avait dû en payer un tribut douloureux aux barbouzes envoyés par le régime mécontent de ses audaces. Il n’en est que plus heureux que ses successeurs actuels continuent à faire valoir le potentiel critique que la narration romanesque, plus libre, sait souvent mieux exploiter que le récit historique. En témoignent les exemples de Jean-Patrick Manchette, Romain Slocombe, Dominique Manotti, Didier Daeninckx, Léonora Miano traités dans ce recueil, auteurs auxquels pourraient s’ajouter tant d’autres confrères et consoeurs de renom.
6La capacité du genre à porter au jour l’envers le plus souvent monstrueux de l’histoire contemporaine constitue certes son plus beau titre de gloire. C’est là pourtant aussi son talon d’Achille. A force d’exhiber les innombrables facettes de la perversion humaine au sein de sociétés prétendument gangrenées par le mal, le roman policier risque de se muer en une sorte de “reality show” finalement aussi peu crédible que le contenu qu’il expose. Le fait est que ni les Etats-Unis ni surtout les pays scandinaves – et que dire de la paisible Islande ? – ne possèdent un stock suffisant de malfrats d’envergure pour que soient commises les horreurs imaginées par des cerveaux aussi surchauffés que cupides. Comme le dit Jacques Dubois, fidèle en ceci aux thèses de Manchette, ce roman-là se complaît trop souvent dans la violence sadomasochiste et perd ainsi sa vocation critique.
7Il est assez remarquable que les auteurs francophones, pour leur part, soient moins nombreux que leurs confrères nord-européens et américains à peindre des fresques, voire des croûtes, de la pathologie psychique ou sociale. Un Didier Daeninckx en arrive même, dans une de ses dernières créations, à décevoir la curiosité voyeuriste que promet pourtant de satisfaire tout récit policier. Dans Retour à Béziers, il renonce à la fiction en termes d’intrigue, le témoignage lui suffisant à montrer que c’est maintenant dans la transparence du réel que réside le véritable mystère. La misère et l’ignominie, jadis plus discrètes, puisque incompatibles avec la bienséance officielle, s’affichent à présent comme mode d’existence officiel de la cité.
8On comprend dès lors que la structure du roman policier, longtemps fondatrice de son identité mais désormais fragilisée, soit devenu le principal lieu d’expérimentation des nombreux écrivains qui cherchent à problématiser la définition canonique de tout récit comme représentation et mise en intrigue.
Une telle évolution s’annonce déjà chez Frédéric Dard, grand magicien de la langue française qui, sans renoncer à livrer une variante authentique du genre, le remodèle à travers un travail permanent sur la tension entre les matériaux d’une enquête et le statut narratif et linguistique de ces derniers. On reconnaît, bien que différemment inspirée et orientée, une même attention permanente à la polyvalence linguistique chez Fred Vargas et Paul Halter. Joël Dicker et Tanguy Viel, quant à eux, problématisent le modèle du thriller américain, le premier par un investissement excessif de ses mécanismes de base, le second par l’abandon de la représentation romanesque en faveur d’un commentaire sur les conditions de possibilité de celle-ci. Graduellement différente, la démarche de Julia Deck néglige l’enquête sur un meurtre pour s’intéresser à sa mise en récit selon le médium choisi à cet effet. Dans leur optique spécifique, Manchette et Echenoz, qui se sont reconnu des intérêts communs, déconstruisent subtilement les stéréotypes de la narration policière, et au-delà, au point de restituer au détail référentiel, longtemps astreint à des tâches indicielles, une part de son potentiel symbolique et idéologique. Enfin, Marie Redonnet, Yves Ravey et Michel Houellebecq, s’ils multiplient les emprunts et renvois au roman policier, c’est pour mieux dénoncer l’inanité de ses anciennes prétentions réparatrices dans un monde privé de boussole. Telle a d'ailleurs déjà été l'intention de Boileau-Narcejac, comme nous l'apprend la relecture de leur oeuvre.
9Le polar enfile splendeurs et misères au cours des années – et bientôt des siècles – qui passent. Ce qui compte pourtant, c’est qu’il permette à chacun de ses lecteurs d’en choisir les perles d’un collier personnel. Balzac, dans une de ses envolées, annonce les étonnantes curiosités que les profondeurs marines rendront un jour à ses lointains descendants :
Quand le globe se retournera comme un malade qui rêve, et que les mers deviendront des continents, les Français de ce temps-là trouveront au fond de notre Océan actuel une machine à vapeur, un canon, un journal et une charte, enveloppés dans un bloc de Corail.
S’il avait connu les contributions à lire ci-après, le prophète aurait ajouté sans broncher le roman policier.
André Vanoncini





2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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