(Re)Lire Wilhelm Schapp (1884-1969), Empêtrés dans des histoires, [In Geschichten verstrickt, 1953], trad. de l’allemand et présentation par Jean Greisch, Paris, éditions du Cerf, 1992.
Les plaisirs de la fiction
Ces messieurs de Saint-Malo
Pourquoi faut-il s’émerveiller
Que la Raison la mieux sensée
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d’Ogre et de Fée
Ingénieusement bercée,
Prenne plaisir à sommeiller ?
Charles Perrault, Peau d’Âne

1Des plaisirs que les uns et les autres prennent aux fictions, il en va comme des goûts et des couleurs : non est judicandum. En elles-mêmes, les fictions sont innocentes, et personne ne devrait instruire les lecteurs de ce qui, en cette matière, est mauvais ou bon pour eux : ce serait comme de dire aux citoyens ce qu’ils doivent penser et combien la partie éclairée de l’opinion est fondée à conseiller ceux qui censément ne connaissent rien à leur propre vie. Sans aller chercher Épicure, ni Spinoza, ni même le plaisir de La Fontaine à se laisser conter une vieille version de Peau d’Âne, le bon sens déjà nous le dit : tout ce qui ne sollicite pas en nous les passions tristes, tout ce qui développe en nous notre libre mouvement à imaginer, tout cela est bon.
2Sans me livrer donc à un examen de conscience, j’aimerais dire ici en quoi et pourquoi je me suis plu à lire une certaine suite de romans grand public, Ces messieurs de Saint-Malo, au moins dans ses deux premiers volumes.
Cette série, de deux auteurs, comporte cinq volumes, à ce jour et sans doute définitivement. De Bernard Simiot, l’idée de la série, son titre général — celui du premier volume — et les trois premiers volumes : Ces messieurs de Saint-Malo (1983), Le Temps des Carbec (1986), Rendez-vous à la malouinière (1989). Puis, après sa mort, les deux volumes de son fils, Philippe Simiot : Carbec, mon Empereur (1999) et Carbec l’Américain (2002)[1].
La forme d’une ville
3Bernard Simiot ne figure pas sur les tablettes de la grande critique, mais c’est un écrivain abondant, rodé au journalisme, au récit historique et à la biographie réelle ou imaginaire : il a beaucoup écrit et on voit qu’il aime écrire.
Il a choisi un lieu propre à porter l’imagination des lecteurs : la ville de Saint-Malo aux XVIIe et XVIIIe siècles. Un rocher à peine relié au continent par une chaussée submersible, fréquentée à marée basse par toutes sortes de charrois un méli-mélo d’échoppes, de masures en bois et de grandes demeures un lacis de ruelles en pente une place stratégique exposée à l’Anglais et surveillée par le Roi. Des murs qui la renferment sur elle-même mais aussi bien ouvrent sa vue sur la mer une activité de quais et de chantiers frénétique ou menacée suivant les aléas des crises une population mélangée, occupée à ses affaires et frondeuse le souvenir de s’être proclamée en république pendant quelques années au temps des guerres de religion… C’est le moment où la ville draine de loin, intra muros et dans ses abords, des capitaux et des travailleurs (marins, forgerons, calfats, charpentiers, tonneliers, menuisiers, et domestiques, hommes et femmes, pour les demeures de la ville et des champs), quelques mauvais garçons et pas mal de mendiants qui s’en viennent mourir dans les granges ou dans les fossés des environs.
4Et puis il y a son arrière-pays, le Clos-Poulet — cette entité géographique forte limitée à l’ouest et au nord par la Rance et la mer, à l’est par les marais de Dol et au sud par une ligne un peu flottante que les Allemands reconnurent et tentèrent de barrer en commençant à construire des défenses qui devaient aller des marais à la Rance. Un territoire minuscule où se rencogne la ville, qui l’a construite de son granit et de ses chênes et qui la nourrit, la chauffe de son bois, l’abreuve de son cidre un entrelacs de voisinages et d’alliances, de parrainages et de services rendus le retentissement amorti des grands événements et les différences énormes des fortunes, en tous les sens du mot. Petits terroirs partagés entre bourgs, fermes, châteaux et hameaux mais journellement ouverts sur les Indes, Terre Neuve et les Amériques, où les paysans, sans jamais bouger de leur champ, ont une idée de Casablanca (“Casa”, que bien plus tard je confondrais avec le Gaza de l'Histoire sainte : notre voisin chez les Philistins !), de plusieurs Saint-Pierre, du Chili et de Port Elizabeth. Monde à la vie dure, où un échappé des pontons anglais, vers 1800 tout uniment traverse la Manche à la rame et accoste dans la Rance, en bas de chez lui : “Me v’là”. Hameaux desquels, jusqu’aux années 1950, on rejoint Le Havre et Bordeaux sur télégramme, où l'on parle un français du XVIe siècle, truffé d'images de marine : va gréyer les chevaux Untel a eu accident, il est à l'ancre ton attelage tire à coups de ressac[2]… Les hommes de la mer, au pignon de notre maison.
5Ces Messieurs, disait l’administration de Colbert et de Seignelay. Une aristocratie marchande qui n’appartient ni à la noblesse de fondation ni proprement à la bourgeoisie mais vient de constituer une caste sui generis, formée dans ces quelques lieues carrées closes sur leur intérieur et ouvertes sur le monde entier, une puissance qui s’est faite à force de pêche à la morue, de course à tous navires ennemis et de traite négrière, d’armements, de commerce mondial et de finance interlope, et dont chaque lignée s’est approprié, par brevet acheté au roi, le nom d’un bout de terre au pays : La Ville Huchet pour tel Magon, La Lande pour un autre, La Chipaudière pour un troisième L’Épine pour les Danycan La Motte pour les Le Fer Le Fresne pour les Marion Maupertuis en Saint-Guinoux pour les Moreau, —ces Moreau qui donnèrent l’un des leurs à la philosophie des Lumières : Pierre de Maupertuis, mathématicien arpenteur de la Terre et tête de Turc de Voltaire. Les uns et les autres, alliés entre eux, immensément riches et dotant leurs filles à coups de châteaux, mais, au XVIIIe siècle encore, dressant leurs garçons sur leurs morutiers, à la dure.
6Bernard Simiot s’empare de tout cela qu’il connaît bien, c’est-à-dire il capte au profit de son roman la lumière et les tempêtes du pays, les petites gens chez qui les riches mettent leurs enfants en nourrice pour les garantir des incendies et des épidémies, les occasions que la paix et aussi bien les guerres ménagent à la puissance financière des uns et aux appétits des autres, les ouvertures que l’événement procure à la vieille aristocratie comme aux boutiquiers, l’espèce de sénat des marchands qui la gouverne en concurrence avec l’administration royale, les rapports de puissance à puissance que Saint-Malo entretient avec Nantes et Cadix, la diplomatie de la ville dans les relations qu’elle déploie avec la toute nouvelle Compagnie des Indes et le Conseil du Roi. En pleine France des Louis XIV et Louis XV, Saint-Malo est une pièce maîtresse dans une espèce de hanse dotée presque d’un privilège d’exterritorialité.
7Pendant que les Carbec s’agrègent aux familles des armateurs jusqu’à pouvoir se faire appeler La Bargelière et que le chevalier de Couesnon refait sa ruine de maison et se refait lui-même en dérogeant à acheter des parts de navires, une vendeuse de poisson peu avare de ses charmes trace une croix sur ses amours, épouse et enterre le premier des Carbec à se tirer d’anonymat, et puis s’en va au port naissant de L’Orient procurer du crédit aux spéculateurs de la mer et faire la fortune qui la ramènera au pays épouser le chevalier devenu comte, défier les pétasses de la ville et régenter son château à la campagne.
8Pourquoi bouderais-je mon plaisir, moi qui au surplus crois entendre dans Simiot les â longs sonner dans les noms de Saint Mâlo, des Mâgon et de Cârbec (prononçons donc “Cârbé”) ? On me dira : parlez pour vous. Mais comment le plaisir de l’un s’adresserait-il aux plaisirs des autres sans parler de et pour lui-même ? Chacun suit son plaisir, comme le disait, à sa manière et d’après Virgile, dans notre grammaire latine d’enfants, l’une des règles à apprendre par cœur : trahit sua quemque voluptas. Et puis, comment la théorie de la fiction pourrait-elle éviter la question troublante du plaisir, de ses mélanges et ambivalences, des motifs personnels que l’on a de s’y engager et de le poursuivre en imagination : de son manque de raisons ? Dans les tableaux savants, le plaisir des fictions représente la case vide ou trop pleine ou obscure, et non assignable.
La force des sagas
9Donc une famille va émerger, par le fait de Mathieu Carbec, regrattier, c’est-à-dire marchand de sel et d’équipements pour la petite et la grande navigation : au mois de septembre 1664, il perd sa première femme et deux de ses enfants dans l’une de ces épidémies qui ravageaient périodiquement la ville, il décide de laisser l’enfant Jean-Marie à Paramé dans l’éloignement qui l’a sauvé, et, coup de folie, il souscrit trois actions au lancement de la Compagnie des Indes occidentales. Les bons conseils des uns et sa patience aidant, lui et son fils s’en féliciteront un jour.
10Des armateurs légendaires, un évêque bienveillant et des aventuriers bien sentis traversent le paysage, parmi lesquels quelques francs méchants. L’un disparaît un temps dans les Indes et revient accompagné d’un mainate farceur l’autre joue aux cartes et du couteau dans les baraquements des charpentiers de Port-Louis. Le deuxième se fait battre à son propre jeu par le premier. Je ne dis pas comment tout cela finira par une nuit épaisse. Et puis, entre la haine et l’amitié, deux garçons du même âge, élevés dans les mêmes écoles et les mêmes rues, unis dans une partie mortelle : le fils des Couesnon contre Jean-Marie Carbec, la morgue de l’aristocratie mourante contre la fierté d’un jeune marchand, l’officier de la marine royale contre le marin d’occasions, une sourde compétition autour d’une jeune fille riche et séduisante. Le premier, devenu comte de Morzic, sauve Saint-Malo des brûlots anglais puis se fait sauter dans la baie de Vigo plutôt que de livrer son navire à l’ennemi. Pendant ce temps-là, Jean-Marie commence à faire sa fortune, il épouse Marie-Léone Le Coz que lui disputait son rival : c’est la fille d’un capitaine de Saint-Malo allié à la finance nantaise. Il l’aime, elle l’aime. Il donne son nom à l’un de ses premiers bateaux. Il arme et désarme des navires au gré des circonstances, il s’en va à Rio de Janeiro et au Pérou, guerroyer ou frauder les lois des rois d’Espagne et de France. Et puis “le capitaine-armateur Carbec, un de ceux qui avaient doublé le cap Horn, pêché la morue à Terre-Neuve, fait la course aux Anglais et aux Hollandais, vendu de la toile à Cadix” meurt, prématurément mais dans son lit, en haut de sa grande maison moitié forteresse moitié hôtel d’armateur, comme il commandait sur la dunette de la Marie-Léone.
11Une saga, ce n’est pas une comédie humaine. Elle nous offre non pas les personnages reparaissants d’un monde en kaléidoscope mais un esprit de famille qui se forme et qui se prolonge, un esprit que le lecteur reconnaît comme étant celui-ci et pas un autre, par exemple celui des Thibault et non celui des Pasquier. Nous suivons en pensée le destin familial de personnages qui n’avaient la connaissance de leur vie que sous la forme d’une énergie en mouvement, un destin que nous nous plaisons à comprendre et à poursuivre comme si nous en étions les spectateurs intéressés ou même un peu les poètes. Mais si le récit des Thibault est plein et achevé — la vie de Jacques englobe la durée entière de la série —, celui des Messieurs de Saint-Malo ne l’est pas et apparemment il ne le sera plus. Entre les deux premiers volumes, consacrés à l’établissement de la famille Carbec et le dernier qui la porte dans la première moitié du XXe siècle — c’est l’œuvre de Bernard Simiot —, il y aura pourtant les deux nouveaux volumes par lesquels Philippe Simiot tentera de remplir les époques laissées vacantes par son père.
12Cinq volumes donc, et deux auteurs. En 2002, avec Carbec l’Américain, la série paraît désormais terminée sans que le programme ait été complètement rempli. Pourtant il promettait en puissance d’imaginaire, ce général François Carbec (1777-1850), dit “Carbec-mon-Empereur”, officier de l’Empire rayé des cadres en 1816, embarqué à Anvers en 1817 pour l’Amérique et se joignant aux exilés de la Grande Armée et à leurs mésaventures[3]. Ensuite il deviendra “Carbec l’Américain”, actionnaire et dirigeant d’une puissante compagnie de vapeurs sur le Mississippi et investisseur dans les premiers chemins de fer. Réseaux d’affaires efficaces, amours malheureuses et enfant cachée, caractère rude et maladroit, duelliste redoutable, il reviendra mourir à Saint-Malo vers 1850, avant le retour d’un Bonaparte mais non sans laisser en attente de récit un jeune Mathieu Carbec, deuxième de ce prénom et sixième génération, polytechnicien, officier, épris de saint-simonisme et de fouriérisme.
13Mais, est-ce le style alourdi d’images trop communes et de dialogues laborieux, ou trop de pittoresque dans les tableaux, ou encore une certaine inflation de documentation et de réflexions volontiers didactiques, les aventures de l’ancien hussard devenu général des cuirassiers pèsent au lecteur. Autre raison de cette désaffection : en dépit de quelques passages allusifs, l’arrière-petit-fils de Jean-Marie Carbec manque d’attaches déterminantes avec ses aïeuls et avec Saint-Malo[4]. Si Philippe Simiot, évidemment entend raconter le passage des Carbec à une autre dimension de l’espace et du temps, dans ce Nouveau Monde ceux-ci peinent à faire vivre leur génie, l’auteur à les faire habiter une nouvelle époque de l’Histoire, et le lecteur à les suivre. Car les premiers de la famille et même les derniers, entre 1914 et 1946, tiraient leur force suggestive d’un paradoxe unique et évident, celui qui les liait organiquement à la ville close sur elle-même et ouverte sur les grands espaces, par et dans une écriture linéaire : simple et vive, issue de l’expérience du journalisme et de la biographie.
14Et puis il faut bien se poser une autre question : de père en fils, pourquoi et comment se transmettre le fil d’une histoire et d’une écriture ? Comme un hommage pieux de l’un ou comme une suggestion de l’autre avant sa mort, comme une mission recueillie au pied levé et en quelles circonstances ? Ou bien comme une demande de l’éditeur ? En tout cas, le fils a considéré cette œuvre comme une entreprise à continuer ou comme une aventure à poursuivre, de celles que l’on ne saurait abandonner en chemin, même pour cause de mort et de deuil[5] : n’est-ce pas une idée digne des Carbec, mais également, remplie ou non, aberrante ou non, une ambition digne de la littérature elle-même ? Si l’on pense que les œuvres littéraires appartiennent à la sphère et à la temporalité de l’agir, l’idée n’est peut-être pas si déraisonnable[6].
Les lois d’une poétique
15La condition de ce genre de fictions, ce n’est pas vraiment l’invention pure, c’est une bonne documentation et surtout c’est un certain art de conter : comme Perrault reprenait les vieilles figures que la théorie de la narration plus tard déconstruira à loisir sans parvenir à les tuer, Bernard Simiot déploie une énième version des schémas du roman populaire, mais avec une verve certaine : de l’amour et de l’or, des aventures et de la violence, de l’Histoire — à la fréquence d’un événement au moins toutes les dix pages.
16Le talent de cette parole, c’est l’abondance et la facilité, celle-ci jouée et plutôt gagnée. C’est de broder sur un trait nettement identifié, par exemple celui de l’oiseau blagueur qui protège la famille et la conseille de ses commentaires y compris fienteux, attentif aux Carbec jusque dans son outre-vie, savamment empaillé. Ou bien de déployer les ressources de quelques personnages secondaires : la maman de Paramé ou la belle et libre Cla-Cla (“Maquereau frais qui vient d’arriver !”, crie-t-elle en faisant claquer ses sabots sur le pavé), en ses réincarnations inattendues… Cette parole, plus sobre et plus brève qu’elle n’en a l’air, ne s’étend pas vraiment sur la vie des fondateurs : Mathieu Carbec épouse Cla-Cla, il est frappé d’une attaque, elle le soigne, il meurt elle s’en va elle reviendra. En 1715, pendant une tempête d’automne, Jean-Marie meurt d’une fièvre soudaine, il laisse trois garçons et une fille, et son encore jeune épouse saisit au vol les rênes des affaires et les destinées de la famille. Fin du premier volume : savoir finir le récit d’une génération, lancer l’autre.
17Le deuxième volume appartient donc à Marie-Léone et à ses enfants, aux ambitions que leur père avait souhaitées pour chacun et que leur mère s’applique à leur faire réaliser : c’est “le temps des Carbec”, lesquels vont consolider leurs affaires internationales et s’installer dans l’armée coloniale comme dans l’administration du roi. S’alliant de nouveau à une grosse affaire nantaise et prenant la suite de son père, Jean-Pierre sera un puissant armateur, adonné notamment à la traite négrière. Jean-François entrera dans la diplomatie et parviendra au poste élevé de premier commis au secrétariat des Affaires étrangères, à Versailles. Jean-Luc sera officier et combattra sous l’uniforme bleu à parements rouges de la Compagnie des Indes[7]. Quant à leur sœur Marie-Thérèse, la filleule de Cla-Cla, elle relèvera de sa dot et de son dynamisme la famille aristocratique des Kerelen. Côté affaires, Marie-Léone Le Coz se voue aux intérêts des Carbec avec compétence et obstination, au passage en jouant habilement sur les prospérités et la chute de Law côté cœur, c’est l’absence de Jean-Marie et une visitation fantasmatique, une nuit, puis un voyage à Venise auprès de son fils diplomate, où elle retrouve de manière imprévue son amant de rêve. Marie-Léone mourra en 1750, à Pondichéry, près de son fils Jean-Luc, dans cette enclave à tous égards exotique où Dupleix s’affaire à se tailler un empire et où se sont transportés, comme si de rien n’était, l’esprit de Saint-Malo et les fastes de Versailles. Quelques coups de force bien sûr, contre le bon goût, contre la vraisemblance et pour les feux de l’amour : le lecteur bénévole applaudit, sans en être tout à fait dupe.
18De la vraisemblance, comment juger, relativement à une époque où tout fut possible en effet ? Mais surtout : la vraisemblance n’est pas simplement la conformité à une certaine réalité extérieure (les bienséances des classiques) ni l’ennemie mortelle du romanesque. Le vraisemblable est un effet de l’art, il se forme dans l’entraînement de la narration : il est ce qui peut être tenu pour vrai quand le lecteur se laisse porter en imagination par la logique d’une action convenablement composée (le nécessaire des classiques). Il y a dans le plaisir pris aux fictions un consentement en nous — une complaisance, oui — qui ressemble à ceux que nous pratiquons par ailleurs dans les rêves : nous savons bien que nous rêvons — c’est Freud qui l’écrit[8] —, et c’est même la condition pour que le rêve, à l’abri de cette conviction, produise ses images, terribles ou charmantes, de bon ou de mauvais goût. Il n’est pas de petit rêve ou de grand rêve, de rêve digne ou indigne d’être noté. Splendides ou plus que triviaux, bêtes ou intelligents, tous nous tiennent endormis, émerveillés et incrédules, jusqu’à ce que l’horreur d’un cauchemar ou une certaine faute de goût nous réveille — j’entends une faute du narrateur masqué commise contre le goût de notre rêve, c’est-à-dire contre l’espèce de contrat que le rêveur s’était passé avec lui-même en son délire narratif : d’être fidèle à la logique obscure d’une certaine nécessité, à son genre de bizarrerie et de provocation, à la loi de son plaisir, c’est-à-dire à sa poétique propre.
19L’erreur de Bernard Simiot, sans doute, ou sa faute de goût, comme on veut : d’avoir pensé pouvoir porter la saga des premiers Carbec (1664-1750) d’un seul coup jusque dans le XXe siècle, c’est-à-dire entre la déclaration de la Grande Guerre et la fin de la Seconde. Le 15 août 1946, les Carbec divers et variés ainsi que leurs alliés se réunissent à la malouinière des Couesnon rétablie jadis en sa splendeur par Cla-Cla et acquise par elle à la famille. Mais le charme peine à opérer. Le procédé se trahit maintenant. Le troisième volume, Rendez-vous à la malouinière, s’épuise à gouverner des lignées devenues trop nombreuses, des événements et des références proliférants, à essayer d’intégrer les deux guerres mondiales, la Résistance comprise, à susciter un Guillaume Carbec, professeur de médecine et humaniste, qui soit l’équivalent de Jean-Marie, des Jean-François, Jean-Pierre et Jean-Luc, quand les guerres de Louis XIV et Louis XV ont cédé la place à des conflits mondiaux et que l’ennemi est le nazisme. L’éloignement faisait le charme, la proximité le tue, le rêveur s’éveille : en matière de péripéties et de reconnaissances, sous nos yeux l’Histoire fait mieux que l’écrivain, il ne peut plus en être le poète. Or son œuvre vivait de cette rivalité qu’il avait essayé de soutenir, non sans succès d’abord, contre les personnages et contre l’histoire réels des grands aventuriers, les Magon, les Danycan et autres Dupleix ou Surcouf. Le trop-plein de personnages et d’événements menace la parole du conteur, la proximité de l’événement réel fait court-circuit, le rêve perd son étrangeté et sa fluidité : son plaisir envolé, le lecteur regarde à son consentement. Quant à vouloir remplir les manques, comme l’a tenté Philippe Simiot, c’est comme si l’on croyait pouvoir combler les ellipses et les attentes dont s’avivait justement la crédibilité du conteur. Peut-être valait-il mieux laisser le lecteur se demander en imagination ce qu’aurait fait la quatrième génération dans le passage délicat de la Révolution.
Les mélanges secrets de la filiation et de l’Histoire
20Depuis Balzac, on connaît la puissante poésie narrative des accumulations en numéraire et des opérations financières à longue portée. Ici, plus souvent que les lettres de change ou les billets à ordre, on manie encore les piastres : on les débarque en quelque crique avant de passer aux contrôles du port on les entasse au fond des caves sous la ville on en sort quelque beau sac pour investir en une expédition lointaine qui rapportera cinq ou six pour un sous la menace des agents du fisc, par le Sillon on les déménage en charrette vers quelque étable sûre à la campagne. Il faut aux héros de cette aventure une passion de l’accroissement et un goût du risque, une stratégie familiale sur le long terme et une intuition juste de l’événement, mais aussi des commis expérimentés, une dynastie notariale introduite aux opérations de la ville et de la campagne, des associés connus dès l’enfance, des épouses de charme et de tête. Et le conteur devra donner la sensation d’un envers de l’Histoire : la vie des humbles — non pas aligner les comptages statistiques chers aux Annales, mais donner des noms et des figures aux anonymes — les manigances des puissants et les violences des bas-fonds l’insertion des existences dans les grands événements et dans leur sens caché[9]. Et assez souvent, dans le développement des fortunes et dans leurs métamorphoses, dans la présence de la mort aux trousses des entrepreneurs, et à travers l’image motrice du Progrès en ces termes-là incarnée mais pas forcément dégradée, l’écrivain fera saisir quelque chose comme les négociations et les rapports de force que l’intelligence et l’obstination de l’agir humain tentent d’entretenir avec les pouvoirs du Temps : avec les emballements des événements et leurs retournements, avec l’usure des volontés et la destruction de la lucidité et des énergies. Dans la dernière scène de la série, à la fin de Carbec l’Américain, sur une plage proche de Saint-Malo, François Carbec, très diminué, ne reconnaît plus son fils Mathieu. Ce moment de récit en rachète bien d’autres, parce qu’il évoque brièvement le travail du temps sous l’une des formes qui nous préoccupe le plus et que nous appelons maintenant l’Alzheimer.
21Les sagas familiales… C’est la puissance du temps tel qu’il se déploie dans les arcanes mêlés de la filiation et de l’Histoire[10]. À travers toutes les médiations que l’on voudra, entre la mauvaise et la bonne foi, le lecteur plonge au sein des bonheurs et des accidents, des échecs et des fautes, de la puissance de la vie à l’œuvre dans la succession de ces générations imaginaires et dans l’énergie renouvelée de leurs actions. Ce faisant il fait retour, certes naïvement mais pas tant que cela, sur la prégnance obscure de son propre passé, ignoré de tous et d’abord de lui-même, ou plutôt soupçonné mais comme une masse indivise trouée de quelque figure vague d’aïeule ou, désormais, comme l’emmêlement en lui-même d’un code puissant et mélangé presque à l’infini, risques et chances, dans l’intimité confuse de ses propres cellules, par les hasards des rencontres et par la durée.
22Ce n’est pas exactement ou pas seulement que le lecteur se mire en (trop) beau dans les Carbec, c’est aussi qu’il s’abandonne ainsi à cet attrait très ancien pour leur propre passé qui saisit désormais nos contemporains sous une tout autre forme, celle de la recherche généalogique. Qui sommes-nous, chacun chercheur, dans la force du Temps ? Pas de psychologie ni de sociologie sauvages : il suffit de noter que beaucoup de nos contemporains se mettent à dévorer les registres en ligne sur Internet, à dresser des tableaux informatisés de leurs ascendances et d’innombrables collatéraux. Ils savent bien qu’ils ne trouveront rien de remarquable ni même de flatteur dans les déserts ingrats des actes : par-dessous les sagas, rien d’autre que les innombrables appels muets de personnes humaines qui savaient ou non signer ou qui moururent sitôt que nées. Rien d’autre que les preuves écrites de la Vie inépuisable, telle que, traversant la mort de tel ou tel enfant d’un jour, ou l’existence résumée en trois lignes d’une centenaire — cas rarissime et signalé en marge par le curé —, cette vie se prolonge indéfiniment. Ainsi dans tel fils naturel d’une pauvre marchande d’échaudés, né en l’an VII de la République. Cadet de sept enfants légitimes, orphelin définitif à l’âge de trois ans par la mort de sa mère à la naissance et à la mort d’un dernier frère, il s’en va épouser une orpheline et, trois générations plus tard, il en sort deux garçons parisiens, élèves en août 1914 dans de grands lycées, et tués en octobre 1918. En avril 1920, leur sœur perd son fiancé, tué dans la désastreuse expédition de Turquie (1919-1921) elle vivra dans leur souvenir. Fin de cette branche-là : il aura fallu la Grande Guerre et ses suites pour la couper définitivement. À côté et ensuite le mouvement perpétuel de la vie continue à nous déborder, sans acception des personnes.
23Marquons les proportions. Il est certainement des plaisirs plus délicats que ceux que l’on prend aux histoires des Carbec. C’est bien tout autre chose, en effet, de se plaire à Proust ou à Flaubert, de plonger dans ces chefs-d’œuvre de l’imagination. Les personnages de Maman et d’Odette, de Swann et de Charlus, il nous suffit d’ouvrir au hasard un volume de La Recherche pour les retrouver tels que le temps les tourne en eux-mêmes. Et constamment nous éprouvons, inchangée, inflexible car inhérente à sa vision, la détermination de l’écrivain à masquer son narrateur et à se masquer lui-même, à veiller à ce qu’on ne les prenne ni l’un ni l’autre pour des écrivains, à dissimuler donc l’écriture en tant que telle — sous la fiction d’une parole soi-disant errante —, avec cette ironie instillée en profondeur qui en prit plus d’un en défaut, Gide le premier : il crut que ce manuscrit n’était pas écrit, que c’était la fantaisie d’un mondain. La Recherche est une œuvre tourmentée d’elle-même et de son inachèvement, où pourtant l’on se sent bien, où l’on sait qu’on se sentira comme chez soi, dès qu’on la rouvrira : à n’importe quel point d’elle-même, elle nous propose d’expérimenter l’invention, en sa tête chercheuse, d’une parole illimitée. Elle attend de nous, à chaque page et chaque fois renouvelée, la propre et libre lecture de nous-même. Flaubert, c’est autre chose : jamais on ne s’y sent bien. Là le plaisir un peu pervers, c’est de se laisser à chaque instant rappeler à l’ordre du style et surtout de l’écriture, d’imaginer concrètement l’épreuve d’écrire, de se perdre vivant dans le temps d’une tâche épuisante et mortifère. L’un écrit à force, l’autre fait semblant de ne pas écrire, mais chacun nous enlève dans ce motus animi continuus, qui rivalise en leurs œuvres avec le mouvement continu de la vie[11].
24Cependant l’un et l’autre ont traversé, souvent réunis dans les commentaires, la gloire et les épreuves posthumes de l’histoire littéraire et notre plaisir ne peut oublier complètement ce que nous en avons lu, qui est loin d’être tout ce qu’on en a écrit, et que leurs œuvres servirent de pierre de touche à toute une génération de critiques et de théoriciens. Alors, c’est vrai, on aime tenter de se rafraîchir à des fictions de l’année, et aussi à des romans déjà anciens sur lesquels la bibliographie soit inexistante. Souvent, ceux-ci nous tombent des mains : en ce cas, ce n’est qu’une chance donnée et perdue… Mais les Carbec nous accrochent, ou tout autrement un Millénium, par exemple, nous entraîne dans les complications de ses pièges et contre-pièges[12]. Pourquoi parviennent-elles à nous toucher, ces figures trop attendues de l’aventure ou cette idéologie scandinave si plate et pourtant sans cesse rebattue dans nos media ? Parce que c’est bien fait. Qu’est-ce qu’une histoire bien faite ? Des personnages nettement caractérisés et des circonstances variées, des enjeux de l’ordre de la vie et de la mort, une certaine étrangeté, et du rythme.
25Ces récits-là nous ont mis en action, nous sommes allé jusqu’au bout : ils ont fait courir notre imagination, qui ne demandait que ça. Le plaisir, c’est la marque sensible et indiscutable du premier mouvement et le mouvement où nous met la narration se suffit à lui-même comme la preuve intériorisée de notre existence. Libre à nous de lui trouver des raisons, plus ou moins gratifiantes, après coup.
L’accroissement contrôlé de notre imagination, c’est un développement réel de notre vie mentale et morale. Empêtrés que nous sommes dans toutes sortes d’histoires[13], le romanesque est l’une des provinces de l’imaginaire dans lequel se porte volontiers notre vie : la fiction, bonne ou moins bonne, n’est pas un pur divertissement, ni un artifice vain, ni l’ennemie de la vérité, car notre vérité s’éprouve aussi dans le mouvement des histoires que nous nous racontons ou que nous nous laissons conter.
Pierre Campion
Écrivain

Notes


[1] Toute la série aux éditions Albin Michel. Les cinq titres ont été repris dans Le Livre de Poche. J’évoquerai principalement les trois volumes originels, ceux de Bernard Simiot.

[2] Là je m’avise que, dans la saga des Carbec, il y a un peu trop de noms de famille bretonnants. À Saint-Malo, on parle français.

[3] Récemment, la malheureuse affaire du Champ d’Asile, fondé au Texas par le général Lallemant (1818), a fait le thème du roman grand public d’Anne Boquel et Étienne Kern, Le Dernier des fidèles, Flammarion, 2014. Dans La Rabouilleuse de Balzac, Philippe Bridau rejoignait le Champ d’Asile puis, revenant du Texas et de New York, au Havre “il apparut à sa pauvre mère comme un héros mais il était tout simplement devenu ce que le peuple nomme assez énergiquement un chenapan”.

[4] N’est-ce pas le génie de Saint-Malo qui serait épuisé? En 1840, quand François Carbec y revient, il constate que la ville s’est endormie sur sa gloire passée. Il essaie vainement de relancer son dynamisme. Dans Carbec l’Américain, c’est comme si la mélancolie du personnage signifiait à la fois le déclin de la ville et l’étiolement de l’entreprise narrative.

[5] Selon la note au lecteur de Carbec, mon Empereur, Bernard Simiot avait achevé la première partie de ce volume quand il est mort, au mois d’août 1996.

[6] Même si la disproportion est évidente entre les deux genres d’œuvres, on se rappelle les images de l’action dans lesquelles Proust évoque le labeur de l’écrivain, son travail à lui-même: “[…] préparer son livre, minutieusement, avec de perpétuels regroupements de forces, comme une offensive, le supporter comme une fatigue, l’accepter comme une règle, le construire comme une église, le suivre comme un régime, le vaincre comme un obstacle, le conquérir comme une amitié, le suralimenter comme un enfant, le créer comme un monde […]”, Le Temps retrouvé, dans Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, 1989, <Bibl. de la Pléiade>, vol. IV, p. 609-610.

[7] C’est lui qui sera le grand-père de François Carbec “l’Américain”. Entre les deux, le père de François est évoqué brièvement comme “le premier mort de la Révolution”, dans une émeute où il n’était pour rien. Dans les deux volumes dus à Philippe Simiot, la Révolution, en général et à Saint-Malo, n’est traitée que par allusions brèves.

[8] Sigmund Freud, La Science des rêves : “On peut résumer notre attitude psychique dominante pendant le rêve sous la forme d’un avertissement que le préconscient donnerait à la conscience, quand le rêve irait par trop loin: laisse donc et dors, ce n’est qu’un rêve. Je dois en conclure que pendant toute la durée de notre sommeil nous nous savons en train de rêver, aussi bien qu’en train de dormir”, trad. de I. Meyerson, Paris, Le Club Français du Livre, 1963, ch. VII, p. 311. C’est Freud qui souligne.

[9] C’est cela qui manquera dès le troisième volume de Bernard Simiot: les Carbec ne peuvent plus faire l’envers de l’histoire contemporaine. Ce sera encore plus flagrant dans Carbec l’Américain, lorsque Philippe Simiot voudra que son héros rencontre Lamennais et Tocqueville, et le fera converser avec ce dernier de l’Amérique, de l’Algérie et de la démocratie. Un envers trop visiblement cousu à son endroit.

[10] Non pas saga familiale, mais étude d’historien, il y a le livre récent de Stéphane Audoin-Rouzeau, qui articule entre elles la Grande Guerre et sa propre filiation, comme deux expériences obscures et mélangées du malheur: Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014), Gallimard, Seuil, <Hautes Études, EHESS>, 2013.

[11] Flaubert: “Toute la force d’une œuvre gît dans ce mystère, et c’est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l’esprit, définition de l’éloquence par Cicéron) qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité”, lettre à Louise Colet, 15 juillet 1853, Correspondance, II, Paris, Gallimard, <Bibl. de la Pléiade>, p. 385. Jean Bruneau, l’éditeur de la Correspondance, a “vainement cherché cette citation dans les œuvres de Cicéron”. Au début de Mort à Venise, Thomas Mann reprend l’expression latine et cette attribution, qu’il a dû trouver l’une et l’autre dans la lettre de Flaubert à Louise Colet.

[12] Stieg Larsson, Millénium, en trois volumes: Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes (2005), La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette (2006), La Reine dans le palais des courants d’air (2007), Actes Sud, traduction française (contestée) de Lena Grumbach et Marc de Gouvenain. On annonce pour 2015 un quatrième volume, par l'écrivain et journaliste suédois David Lagercrantz, co-auteur de l'autobiographie du joueur de football Zlatan Ibrahimovic. On verra bien.

[13] Wilhelm Schapp (1884-1969), Empêtrés dans des histoires, [In Geschichten verstrickt, 1953], trad. de l’allemand et présentation par Jean Greisch, Paris, éditions du Cerf, 1992.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
Sauf indication contraire, textes et documents disponibles sur ce site sont protégés par un contrat Creative Commons CClogo