Les ombres de Pétersbourg
Et lentement nous abandonnent les ombres que nous n'appelons plus,
dont le retour nous aurait même été effrayant.
Anna Akhmatova, Les élégies du nord
3 janvier
1Le samedi 3 janvier 2009, les trottoirs gelés de Saint-Pétersbourg lancent de brefs éclats sous le soleil matinal. La température a chuté de dix degrés dans la nuit. Tout est figé, glacial, désert. Les avenues dessinent de vastes perspectives impeccablement vides, comme sur les photos de Gabriele Basilico, ou certaines rues de Kyôto l’été, lorsque la chaleur est écrasante. Pendant cette période de fêtes, les rues ne s’animent vraiment qu’à partir de onze heures ou midi – et encore, les grandes avenues uniquement. Ailleurs, il ne se passe pas grand-chose. Chacun récupère des excès de la veille, de l’avant-veille, et surtout de ceux de l’avant-avant-veille, dont les bouteilles de bière, plus rarement de champagne, qui jonchent les canaux gelés de la Fontanka et de la Moika, sont les dérisoires témoins.
2J’ai rendez-vous avec Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, chez lui, à l’angle de la rue Yamskaya et de l’avenue Kuznechny. Le soleil face à moi ne parvient pas à me réchauffer, il se contente de me faire plisser les yeux, mais il est bon de sentir sur mes joues glacées la timide morsure de ses rayons. Il est onze heures passées. Peu à peu l’avenue Vladimirsky reprend vie. Quelques passants se croisent, emmitouflés et muets. Les hommes portent des vestes de cuir fourrées et des chapkas, les femmes des manteaux de fourrure à capuche, les chiens des combinaisons assez ridicules qui les tiennent jusqu’aux pattes. Des voitures grises de crasse filent sur la chaussée luisante : inutile de les laver, puisqu’ il va reneiger tôt ou tard, et qu’il faudra les laver à nouveau, après quoi il neigera encore, et on n’en finit plus. Laissons l’hiver passer – même si l’hiver ici dure six mois. Le temps n’est pas grand-chose.
3J’abandonne sur ma gauche les bulbes dorés de l’église Notre-Dame de Vladimir. Quelques femmes grimpent les cinq ou six marches et entrent. Quelques hommes aussi – un peu moins. Il y a même des jeunes gens. Mais pas moi : j’y suis déjà venu hier, avant mon premier rendez-vous chez Fiodor. Ou du moins ce que je croyais être mon premier rendez-vous. En vérité j’avais dû me tromper de jour, car son appartement était fermé.

2 janvier

4Hier donc, je m’étais d’abord rendu chez Anna Akhmatova, qui n’habite pas très loin, un peu plus bas dans l’avenue Vladimirsky. Elle était absente, mais j’avais pu entrer et patienter quelques minutes. Anna occupe, avec son mari et le fils de son premier mariage, Lev Goumilev – dont le père, Nikolaï, a été fusillé lorsqu’il avait six ans –, un appartement situé dans le Palais Sheremetev, où ont séjourné de nombreux peintres et écrivains depuis le début du XIXe siècle – Vladimir Maïakovski, par exemple, ou encore Vladimir Lebedev, dont j’avais vu d’admirables petits tableaux dans la galerie Tretiakov, à Moscou. Anna, quant à elle, habite ici depuis plusieurs années. La plaque dorée sur la porte indiquait uniquement le nom de son dernier mari, Nikolaï Punin, que je ne connais pas – je sais simplement qu’il est historien d’art. Je sais aussi qu’ils sont étroitement surveillés tous les trois. J’espérais qu’il ne leur était rien arrivé. J’étais entré, avais noté un manteau accroché à sa patère, et un chapeau. Une photo dans un cadre. Un parapluie. Un magazine sur une chaise. Rien qui indiquât un départ précipité. La porte du cabinet de Nikolaï était fermée, je passai par la cuisine, sur ma droite. Il n’y avait personne. Un torchon étendu sur une corde à linge au-dessus de la cuisinière. Un broc sur un petit meuble adossé à la patine verte du mur. L’armoire à vaisselle, où tout était soigneusement rangé. Le silence était absolu. Je ne vois pas d’ombre dans la maison. J’hésite à continuer, me décide, fais quelques pas dans la cuisine, et finalement me ravise. Le long corridor qui s’ouvre devant moi par l’autre porte, je ne l’emprunte pas. Je reviendrai voir Anna un autre jour. La dernière fois où nous nous sommes vus, sur les quais, comme nous en avons l’habitude, les eaux de la Neva étaient en crue, et l’on craignait l’inondation de la ville. J’espère qu’il ne s’agit pas d’un mauvais présage.
5C’est en sortant du Palais Sheremetev que je me suis rendu ensuite à l’église Notre-Dame de Vladimir, qui se situe au premier étage du bâtiment. Je n’avais rien à y faire, juste perdre mon regard dans le fond doré des icônes, et surtout voir enfin l’intérieur de cette église où je sais que Fiodor a ses habitudes. Peut-être aussi me réchauffer un peu, car il faisait vraiment très froid dehors. Des vieilles dames courbées, coiffées d’un fichu, posaient délicatement leurs cierges devant les icônes de la Vierge, du Christ, ou de quelque saint. Leurs visages s’illuminaient furtivement, elles marmonnaient quelque chose et embrassaient l’icône. Des messieurs, chapka, casquette ou bonnet à la main, les observaient, immobiles et silencieux. Un vieux pope passa devant moi, ventre en avant. Une dame se précipita vers lui pour lui chuchoter quelque chose qui semblait très urgent. Il arrêta son pas, l’écouta sans la regarder, et lui répondit sur le même ton. À ses côtés un jeune homme imberbe le fixait d’un air doux, éperdu de bienveillante humilité. Je les enviais un peu, tous ces gens que le doute n’habitait pas – ou semblait ne pas habiter. La foi fait toujours envie, si superstitieuse puisse-t-elle paraître. Je me suis attardé quelques minutes sur un grand et sévère saint Nicolas aux yeux noirs, après quoi je suis sorti, ai tourné à gauche dans la rue Kuznechny, et c’est au bout de quelques dizaines de mètres, arrivé à l’angle de la rue Yamskaya, que je me suis rendu compte que la maison de Fiodor était fermée. J’avais dû me tromper de jour. Je n’avais plus qu’à repasser le lendemain – c’est-à-dire aujourd’hui. J’ai donc fait demi-tour, me disant que je pourrais en profiter pour aller visiter le musée de l’Ermitage, où je ne me suis plus rendu depuis longtemps.
6Le trajet n’est pas très long depuis la rue Kuznechny jusqu’au Palais d’Hiver, mais avec ce vent coupant qui saisissait mon nez que l’écharpe avait du mal à abriter, menaçant de le séparer du reste de mon visage, c’était une tout autre histoire. Le souffle glacial, chargé du souvenir des eaux gelées sur lesquelles il avait d’abord galopé, abaissant encore sa température de cinq ou six degrés, raidissait mes doigts, pourtant abrités dans des gants en polaire eux-mêmes enfoncés dans mes poches fourrées, et baignait mes yeux de larmes que le plissement de mes paupières ne parvenait pas à endiguer. Je me sentais transi, particulièrement au dos et aux épaules. J’en venais à me demander si ce n’était pas la faute de mon manteau. Mais non, il était parfait : épais, étanche et chaud. Parvenu sur la perspective Nevski, je ne sentais plus mon nez, si bien que je dus le toucher de mes doigts gantés pour en éprouver la consistance. Tout allait bien : il était toujours au milieu de mon visage, semblait-il. Prestement j’enfouis à nouveau mes mains dans les poches fourrées de ce vieux manteau très efficace, que j’affectionne particulièrement en ces températures extrêmes. Mais à présent il faisait un peu moins froid. Je descendis la perspective Nevski plus tranquillement, quoique accélérant un peu au passage de la Fontanka, de la Griboedova et de la Moika, où sifflait le vent acéré qui me giflait le visage. Quelques lambeaux de brume subsistaient. Je pensais au Goliadkine de Fiodor Mikhaïlevitch, mais surtout, évidemment, à Nikolaï Gogol qui, après avoir fait paraître quelques nouvelles et sa pièce Le Revizor, qu’il jugea incomprise et mal reçue, a totalement disparu de la circulation. Où est-il à présent ? Il paraît qu’il ne tient pas en place, et voyage d’un bout à l’autre de l’Europe.
7Parvenu à l’Ermitage, je laissai manteau, gants et écharpe au vestiaire, et me décidai pour les peintres flamands du rez-de-chaussée. Plus, si j’en avais le temps, quelques Espagnols et Italiens. Vu de l’extérieur, le Palais est un décor de théâtre, très harmonieux mais un peu trop coloré, quelque peu pâtissier. La plupart des bâtiments du centre de Saint-Pétersbourg conservent d’ailleurs cet aspect théâtral qui fait douter, sinon de leur existence réelle, tout au moins du fait qu’ils puissent être encore habitables et habités aujourd’hui. Il reste que l’ensemble architectural de l’Ermitage est très réussi : équilibré, régulier, une merveille de raffinement, une grâce parfaite. Et qu’il n’y a guère de contraste plus saisissant que celui qui s’instaure entre cette justesse des proportions, cette haute expression de l’esprit humain, et le chaos préhistorique de la Neva intégralement gelée, qui étend sur trois cents mètres de large son lit hérissé d’immenses blocs de glace, en un spectacle résolument anté-humain, juste sous les fenêtres régulières et illuminées du Palais. La civilisation et la sauvagerie, l’ordre et le chaos, la puissance brute et l’harmonie. Cela dit quelque chose de l’orgueil humain, qui croit dompter les éléments, et y parvient parfois, au moins momentanément – même si dans le cas présent ceux-ci se rappellent à lui parfois, notamment à travers les crues meurtrières que le fleuve a connues. C’est par cet orgueil que Pétersbourg a quelque chose à voir avec Babel : des dizaines de milliers d’ouvriers, ou de serfs sur les cadavres desquels reposent les fondations de la ville, ont construit un ouvrage gigantesque, destiné à asseoir la supériorité de l’esprit humain. Mais là où dans un cas il s’agissait du projet, collectif, de se mesurer à la grandeur divine, il s’agit dans l’autre du projet mégalomane d’un dieu sur terre, le Tsar Pierre le Grand, de signifier sa propre grandeur en se mesurant à celle de la Nature. Une légende fait écho à cette démesure, à la malédiction qui en découle et pèse sur la ville : celle du Cavalier de bronze, la statue équestre de Pierre, qui fait face à la Neva, et dont on dit qu’il ne parvient pas à achever le serpent de la trahison, entortillé sous les sabots arrière de son cheval. Ce serpent qui somnole pour l’instant, mais qui risque de se réveiller. La ville alors sera engloutie dans les marais sur lesquels elle a pousséet le ver des marécages, têtu, rongera sa carcasse de pierre. Pouchkine a écrit un fameux poème sur ce cavalier, qui est aussi un poème d’amour à Saint-Pétersbourg. Je voulais aller lui en parler hier, mais on m’a dit qu’il s’était absenté de la ville pour un moment.
8L’intérieur de l’Ermitage est majestueux, c’est indéniable. Le musée lui-même est plutôt vieillot, désuet, ce qui n’est pas forcément pour me déplaire. Les muséographies contemporaines font la part belle à l’accrochage, mais c’est souvent au détriment de la chaleur et de la proximité. Ce qui instaure une distance froide, parfois sévère, entre le spectateur et l’œuvre. Ici, rien de cela : la muséographie date d’un siècle au moins. Ce peut être plaisant : il y a là en effet quelque chose de domestique, de familier. On se dit que si de tels tableaux étaient accrochés chez nos grands-mères, ils le seraient probablement ainsi. Mais cela peut surtout être gênant : certains tableaux sont trop haut, la plupart sont très mal éclairés – il est ainsi impossible de détailler la Vierge de Van Oost –, d’autres envahis des reflets des fenêtres devant lesquelles ils sont exposés. Et puis il y en a trop. Les murs et panneaux sont envahis. Les petits-maîtres hollandais se succèdent par dizaines : on se dit que ce n’est pas mal, parfois même très bien, mais qu’on pourrait faire l’économie d’une cinquantaine d’entre eux au moins. On avance, on ne voit plus grand-chose qui retienne l’attention. Et soudain, tout au fond, annoncés par quelques Hals superbes et deux ou trois Van Dyck qui ne le sont pas moins, une vingtaine de Rembrandt se révèlent à nous, magnifiques, la plus grande concentration au monde peut-être, après le Rijksmuseum. Le musée en possède trente-neuf, ai-je lu quelque part, mais ne les expose pas tous. Comme j’avais du temps, puisque Fiodor n’était pas chez lui, ni Pouchkine, ni Anna, et que Gogol avait disparu depuis longtemps déjà, je décidai de rester un peu plus longtemps, et déambulai calmement entre les enfants de Murillo et les apôtres du Greco, le joueur de luth de Caravage et quelques Madone du Titien, poussai jusqu’à une salle qu’illuminait une superbe petite maison au toit rouge de Van Gogh, et terminai par les marbres plaisamment érotiques de Canova, avant d’aller saluer Voltaire assis sur son fauteuil, avec sa mine de vieux singe à qui on ne la fait pas. Je suis redescendu par le grand escalier, m’étonnant du fait qu’il soit plus petit que dans la scène finale de L’Arche russe, de Sokourov. La caméra, me suis-je dit, étire les proportions, dilate l’espace et accroît les distances. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles le cinéma est devenu le plus grand pourvoyeur de mythes du siècle dernier. Je suis rentré chez moi en traversant le Champ de Mars gelé, me réchauffant au passage les mains à la flamme du soldat inconnu, en compagnie d’autres Pétersbourgeois transis. La nuit tombait. De grosses corneilles bicolores sautillaient en criant. Leur voix rauque faisait frémir l’air gelé autour d’elles. Demain, me suis-je dit. Demain je retournerai chez Fiodor Mikhaïlovitch.

3 janvier

9Aujourd’hui, samedi 3 janvier 2009, alors qu’il est presque midi, l’avenue Vladimirsky commence enfin à s’animer. Face à moi le soleil est éblouissant. Laissant Notre-Dame de Vladimir sur ma gauche, j’avance résolument dans la rue Kuznechny, et note avec satisfaction que la maison où se situe l’appartement qu’occupent Fiodor Mikhaïlovitch, Anna Grigorievna et leurs deux enfants, Lioubov et Fiodor, est cette fois accessible. Dostoïevski y a déjà habité quelques mois, lorsqu’il était jeune. Plus de trente ans ont passé, et voilà qu’après avoir vécu ici et là à Saint-Pétersbourg, avoir écrit récits et nouvelles, été emprisonné huit mois dans la forteresse Pierre et Paul, déporté quatre ans à Omsk, en Sibérie, exilé six ans à Semipalatinsk, s’être marié, avoir voyagé, être revenu à Pétersbourg, être devenu veuf, s’être remarié, avoir voyagé encore, être revenu encore, avoir pendant toutes ces années écrit les récits et romans que chacun connaît, il a retrouvé le même appartement, celui de ses vingt-cinq ans.
10Je grimpe l’escalier, frappe doucement à la porte : pas de réponse. Mais il me semble qu’elle a un peu bougé lorsque j’ai frappé. Je la pousse du bout des doigts, elle s’ouvre. Je pénètre dans l’antichambre, fais quelques pas. La porte face à moi, celle qui mène à la salle d’eau, puis à la chambre des enfants, est fermée. Je peux voir en revanche le petit salon sur ma gauche et la cuisine sur ma droite. Tout est vide et silencieux. Manifestement, il n’y a personne. L’appartement semble abandonné, comme celui d’Anna hier. Trois parapluies et une canne sont disposés contre le mur, à l’angle, juste à côté de la bibliothèque, dont la porte aussi est fermée. Sur une petite table à côté du miroir, des livres éparpillés. Une veste élimée est accrochée au porte-manteau, ainsi qu’un des chapeaux de Fiodor. J’avance vers le petit salon. Le tic-tac de la grosse horloge résonne bizarrement, comme si la pièce était vide de meubles. Le canapé où Fiodor reçoit ses invités (Vsevolod et Vladimir Solovyov – les oncles du jeune Alexandre Blok –, Nikolaï Strakhov, Anastasia Filosofa ou moi-même – ou d’autres encore) porte en creux la marque de son poids. Sur la petite table ovale juste devant se trouvent un stylo-plume, quelques papiers et un exemplaire des Frères Karamazov, qu’il a écrit pour partie dans cet appartement, pour partie dans la petite maison de Staraya Russa, qu’Anna Grigorievna et lui ont achetée voici quelques années. Sans doute l’exemplaire attend-il ici son dédicataire, qui doit avoir rendez-vous. Peut-être aujourd’hui même. Peut-être d’ailleurs s’agit-il de moi. Mais où donc est la famille ? Me serais-je à nouveau trompé de jour ? Je n’y comprends plus rien. Le silence devient oppressant. Je jette un rapide coup d’œil sur la salle à manger à ma droite, qui sans surprise aucune est déserte. Mais c’est vers la gauche que je me dirige, dans l’espace réservé à Fiodor, le cabinet de travail au milieu duquel trône son grand bureau – le saint des saints, le lieu de la création, là où Ivan, Dimitri et Aliocha, le starets Zosime et Smerdiakov, ont pris vie, et bouleversé presque immédiatement des centaines de lecteurs. Avant même que le roman ne paraisse, alors qu’il n’avait été publié qu’en extraits dans Le messager russe, les critiques élogieuses abondaient, et Fiodor recevait des lettres admiratives et enflammées. “Les gens lisent le roman partout, m’écrivit-il un jour, ils m’écrivent des lettres, les jeunes aussi le lisent, ils le lisent dans la meilleure société, je n’ai jamais eu autant de succès.” Au-dessus du canapé où Fiodor passe parfois la nuit, la reproduction de La Madone Sixtine, de Raphaël, m’enveloppe de son doux regard. Il admire beaucoup cette peinture, qu’il a vue de nombreuses fois à Dresde, et dont il a toujours voulu posséder une reproduction. Celle-ci lui a été offerte par la veuve de Tolstoï. C’est Anna Grigorievna elle-même qui l’a encadrée. Sur le mur opposé, les fenêtres devant le bureau donnent sur la rue Kuznechny absolument silencieuse, où l’on peut voir au-dessus des toits dépasser les bulbes dorés de cette Notre-Dame de Vladimir où Fiodor a ses habitudes. Tout est très calme, si calme que c’en est un peu inquiétant. Que dois-je faire ? M’installer dans le petit salon, sur le canapé ou un des fauteuils, et attendre ici en relisant un passage du roman – ou partir, refermer délicatement la porte et rentrer chez moi ? Je jette un œil distrait sur les livres et les papiers, soigneusement rangés sur le bureau, et vois écrit sur l’un deux le nom de Pouchkine. C’est alors que je me souviens qu’il est impossible, absolument impossible que j’aie rendez-vous aujourd’hui avec Fiodor Mikhaïlovitch : il est à Moscou, où il doit prononcer demain le Discours sur Pouchkine qu’il a écrit pour l’inauguration du monument de la place Stratsnaya.

4 janvier

11Le lendemain, je décide de prendre le premier train pour Moscou. J’arriverai peut-être à temps pour entendre le discours de Fiodor. Je sais qu’ils sont quelques-uns à prendre la parole, dont Ivan Tourgueniev et lui, quoique j’ignore dans quel ordre. Les cérémonies étaient prévues un mois plus tôt, mais tout a été reporté en raison du décès soudain de l’Impératrice, Maria Alexandrovna. Le trajet sera long, un peu monotone. Je dormirai probablement. Je rêverai. Combien de mes amis je n’ai jamais rencontrés dans ma vie… C’est à eux, je le sais, que je rêverai.
12Comme j’arrive en avance, je trouve une banquette libre, m’assieds, et somnole déjà. Je pense à Alexandre Sergueïevitch Pouchkine, dont j’ai appris hier, en revenant de chez Fiodor Mikhaïlovitch, qu’il était rentré de voyage. J’ai voulu aller lui rendre visite dans sa maison sur le quai de la Moika, mais elle était fermée. Décidément, tout semblait bégayer. Je me suis alors rendu au “Café Littéraire” où il a ses habitudes, non loin de là, au bas de la perspective Nevski. À l’étage, je me suis assis tout à côté du piano, où nul pianiste n’officiait à cette heure. Un serveur habillé de grenat a pris ma commande et m’a dit que non, il n’avait pas vu monsieur Pouchkine aujourd’hui, mais peut-être allait-il passer bientôt – si toutefois, ainsi que je venais de le lui apprendre, il était bien rentré de voyage. Je n’avais qu’à patienter. Ce que je fis, devant un verre de vin chaud. Pouchkine rencontre quelques soucis en ce moment avec son beau-frère, ce Français nommé D’Anthès, qui courtise de manière éhontée son épouse, Natalia Gontcharova. On dit même que c’est pour se rapprocher d’elle qu’il a épousé sa sœur, Ekaterina. Mais on dit tant de choses. D’Anthès apprécie l’indéniable beauté de Natalia et le fait savoir, ce qui ne l’empêche pas d’aimer sincèrement son épouse Ekaterina, dit-on aussi. Toujours est-il que la tension est grande entre les deux hommes. Des lettres d’injure circulent. Des plaisanteries, des moqueries, des tentatives d’humiliation. À cela Pouchkine réagit vivement – trop, peut-être. Nous sommes nombreux à lui conseiller de ne pas se laisser emporter par son impétuosité, qui est grande.
13Progressivement, bercé par les va-et-vient, les bruits de pas, les froissements de robes des passagers qui défilent devant moi, je m’endors, et rêve de la statue de Pierre le Grand, ce Cavalier de bronze que Pouchkine a célébré. À la différence près que dans mon rêve, le cavalier n’est pas Pierre mais Pouchkine lui-même. La statue s’anime. Le bras tendu, un sourire victorieux aux lèvres, le cavalier veut descendre de son socle, courir dans le vent et s’enivrer de sa propre grandeur. Mais le serpent n’est pas mort : d’un mouvement rageur il se déploie et mord le jarret du cheval qui se cabre, rue, hennit, fait quelques pas, s’affaisse et chute lourdement dans la Neva, entraînant avec lui Pouchkine qui, coincé entre deux blocs de glace flottante, ne parvient pas à se hisser sur l’un d’eux et coule à pic, les yeux écarquillés d’effroi. Il n’y a personne alentour. Je crie, mais nul ne m’entend. Mon cri est pourtant très aigu et perçant. Le sifflet du train me fait sursauter. C’est l’express pour Moscou, qui file déjà vers l’horizon.

5 janvier

14En rentrant chez moi j’apprends que Dostoïevski a prononcé hier, et non aujourd’hui, son discours à Moscou : je n’aurais donc, de toute façon, pas pu l’entendre. Il semble vraiment que je mélange tout. Je suis un insecte dans un labyrinthe : je vais de gauche, de droite, m’égare de plus en plus dans les méandres des jours. Je vais peut-être perdre la raison, ou la notion commune du temps. Perspective désagréable – du moins pour le moment. Car il doit bien y avoir quelque avantage à perdre pied parfois.
15Devant la foule amassée place Stratsnaya, c’est Tourgueniev qui a parlé le premier, avec un grand succès. Tout le monde aime Tourgueniev. Il est brillant, mondain, libéral et talentueux. Il paraît cependant que Fiodor a estimé que son discours eut pour effet de diminuer quelque peu l’influence déterminante de Pouchkine sur la poésie d’aujourd’hui. Or il est évident que Pouchkine eut un rôle fondateur, chose que les étrangers ont parfois du mal à comprendre, du simple fait qu’il fait partie de ces virtuoses de la langue qui supportent mal la traduction comme Racine ou Saint-Simon en France, ou Goethe en Allemagne. Un poème de Pouchkine, même très honnêtement traduit, peut produire une fâcheuse impression de banalité lyrique, voire de succession de lieux communs. La qualité de son œuvre tient essentiellement à la langue russe, qu’il a utilisée comme une musique, avec un inimitable génie, à la fois délicat et puissant. Dostoïevski avait peut-être raison sur son appréciation du discours de Tourgueniev, mais il y a aussi qu’il ne devait pas être très bien disposé à son égard : tous deux en effet ne s’aiment pas beaucoup, même s’ils ne se le sont jamais dit. Ce qui n’a pas empêché Tourgueniev de venir féliciter et embrasser Fiodor lorsqu’il a achevé son discours, qui paraît-il a été un moment unique, absolument exceptionnel. Avant même qu’il se mette à parler, la foule nombreuse a commencé à l’applaudir longuement, avec enthousiasme, un enthousiasme dont il faut probablement chercher la source dans le formidable succès des Frères Karamazov, a-t-il estimé ensuite. Lorsqu’enfin il a pu commencer à parler, il fut interrompu après chaque phrase par des salves d’applaudissements. Il parla d’Eugène Onéguine et de Tatiana, de l’âme russe et de son génie, de l’universalité de Pouchkine, de l’harmonie nationale et de la femme russe qui en est la garante, de l’unité du genre humain et du rôle spirituel de la Russie dans le monde à venir. Lorsqu’à la fin il fut question d’une humanité une et indivisible, l’hystérie fut à son comble. Des gens qui ne s’étaient jamais vus auparavant s’embrassaient et pleuraient ensemble, tombaient dans les bras l’un de l’autre, se jurant mutuellement qu’ils allaient devenir meilleurs, que l’espoir était grand, toutes les haines rangées au placard et l’amour prêt à régner universellement sur Terre. Pendant une demi-heure au moins les cris fusaient, les applaudissements ne faiblissaient pas. Des gens venaient voir Fiodor et lui disaient : “Nous étions ennemis et ne nous parlions plus depuis vingt ans, à présent nous sommes réconciliés. C’est grâce à vous, vous êtes un saint, un prophète !” Et la foule reprenait : ”Un prophète ! Un prophète !” C’est là que Tourgueniev en larmes est venu embrasser Fiodor, qui l’avait d’ailleurs aimablement mentionné dans son discours. Aksakov, qui devait prononcer le sien à la suite de Fiodor, a dit qu’il ne pouvait le faire, étant donné que tout avait déjà été magnifiquement exprimé par les soins de “notre génie Dostoïevski”.

Tout cela me remplit d’aise, vraiment. J’irai demain ou après-demain chez Fiodor Mikhaïlovitch le féliciter moi-même. J’espère que cette fois il sera chez lui.

6 janvier

16Aujourd’hui, mardi 6 janvier 2009, les trottoirs étincellent, le temps est lumineux, la température toujours aussi glaciale. Il a neigé cette nuit. Une pellicule soyeuse recouvre les canaux. Quelques flocons s’en échappent parfois sous l’effet du vent, tournoient devant mes yeux, se posent silencieusement à mes pieds, et s’évanouissent magiquement. Tout comme mes amis, semble-t-il. J’ai fait le tour de tous ceux auxquels je voulais rendre visite, et n’ai une fois de plus trouvé personne. Je ne comprends pas ce qui se passe. Anna, Fiodor, Alexandre, leur épouses, maris et enfants, n’étaient pas chez eux, ni dans les lieux où j’aurais pu éventuellement les trouver. Nul ne savait où ils étaient. Nul ne les avait vus depuis des jours et des jours. J’avais l’impression d’être à la poursuite de fantômes. Chacun pourtant les connaissait, mais je n’ai pu obtenir aucun renseignement, sur aucun d’eux. Lorsque je posais des questions aux commerçants, aux voisins, aux inconnus dans la rue, les visages se fermaient, les paroles se raréfiaient, les non-dits semblaient lourds de craintes. À force d’investigations, je n’ai eu vent que de rumeurs malsaines, de craintes mal dissimulées, d’on-dit. Quelque chose semble infléchir le cours des jours, une sourde menace qu’il est malaisé de définir, dont les contours mouvants dessinent d’obscures perspectives.
17On peut ne pas accorder trop de foi à cette vieille malédiction qui pèse sur la ville et la menace d’engloutissement dans les marais sur lesquels elle a été bâtie, parmi les cadavres des milliers de serfs qui l’ont construite. Une ville qui a résisté avec tant de courage au siège implacablement long et meurtrier de l’armée allemande n’a plus grand-chose à craindre des vagues de la Baltique ou des crues de la Neva. Mais je me demande si, plutôt que ses bâtiments, cette malédiction n’atteint pas sournoisement ses habitants, ou du moins certains d’entre eux. Je marche, tête baissée, dans la nuit qui s’installe. Je rumine de froides pensées. Nuit, rue, pharmacie, réverbère. Une lumière absurde et terne. Je dépasse la Moika. Nuit, rides glacées du canal. Pharmacie, réverbère, vent. J’entends dire ici et là que bien des malheurs sont arrivés. Que des chiens meurent sans raison. Que des oiseaux gèlent en plein vol et chutent lourdement au sol. Qu’un inconnu a été jeté dans la Neva entre deux blocs de glace et s’est noyé. Que D’Anthès, ne pouvant demeurer sans réagir aux injures de Pouchkine, l’a provoqué en duel et l’a sérieusement blessé, sur ce Champ de Mars dont il avait glorifié naguère l’animation guerrière des parades et l’éclat des shakos de cuivre percés de balles. Qu’Alexandre Blok est tombé malade, que l’air lui manque, et qu’il étouffe lentement. Que Nikolaï Punin, le mari d’Anna, a été arrêté, et que son fils Lev est très menacé. Tout à l’heure, en passant devant la gare, j’ai cru les voir tous deux parmi une foule d’anonymes entassés sur un des quais, prêts à être emmenés vers une sombre destination. Mais il est possible que je me trompe. Je me rends bien compte que je ne sais plus démêler le vrai du faux. Je ne sais plus. Peut-être ne fut-ce chez moi qu’une impression : tout cela avait passé devant mes yeux comme dans un brouillard.
Christian Garcin

Citations


“Je ne vois pas d’ombre dans la maison”
cf. Anna Akhmatova, Requiem

“La dernière fois où nous nous sommes vus, sur les quais, comme nous en avons l’habitude, les eaux de la Neva étaient en crue, et l’on craignait l’inondation de la ville”
cf. Anna Akhmatova, Le Rosaire

“Je me sentais transi, particulièrement au dos et aux épaules. J’en venais à me demander si ce n’était pas la faute de mon manteau”
cf. Nikolaï Gogol, Le manteau

“Et le ver des marécages, têtu, rongera sa carcasse de pierre”
cf. Zinaïda Gippius, Poèmes

“Perspective désagréable - du moins pour le moment.”
cf. Fiodor. M. Dostoïevski, Un printemps à Pétersbourg.

Combien de mes amis je n'ai jamais rencontrés dans ma vie
cf. Anna Akhmatova, Les élégies du nord, 3ème élégie

“Nuit, rue, pharmacie, réverbère. Une lumière absurde et terne. (…) Nuit, rides glacées du canal. Pharmacie, réverbère, vent”
cf. Alexandre Blok, Danse macabre

“… l’animation guerrière des parades et l’éclat des shakos de cuivre percés de balles.”
cf. Alexandre S. Pouchkine, Le cavalier de bronze

“Peut-être ne fut-ce chez moi qu’une impression. Tout cela avait passé devant mes yeux comme dans un brouillard”
cf. Fiodor M. Dostoïevski, Nietotchka Nezvanova






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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