Entretien avec Jean-Claude Carrière et Atiq Rahimi
Mercredi 18 septembre 2013, rendez-vous a été fixé chez Jean-Claude Carrière dans le quartier Pigalle. Depuis la cour, magnifique petit îlot de verdure, on peut voir l’immense salon auquel on accède de plain-pied, immédiatement à gauche de l’entrée : Jean-Claude Carrière et Atiq Rahimi y discutent avec l’acteur Louis Garrel. Au moment où j’entre, son épouse, Nahal Tajadod (écrivaine d’origine iranienne, auteur d’une thèse sur le manichéisme et de plusieurs ouvrages consacrés au poète perse Rûmî) leur fait écouter l’enregistrement d’un chant absolument exceptionnel : l’unique copie existante d’un vieil hymne zoroastrien chanté en vieux persan par sa propre mère – de longues variations vocaliques modulées au gré d’un spectre vocal extraordinaire, où les limites des basses et des aigus sont repoussées ici, la voix, spectrale, n’a pas pour fonction d’exprimer des sentiments humains ou de refléter l’idée d’harmonie ou de beauté, mais appartient d’emblée au sacré, sorte de long chant des morts. Saisis par la dimension hiérophanique de cette performance, nous écoutons…
Quelques minutes plus tard, nous débutons l’entretien sur l’adaptation du prix Goncourt 2008, Syngué sabour – Pierre de patience (P.O.L.).

1Jean-Louis Jeannelle : Syngué sabour a pour épigraphe cette formule d’Antonin Artaud : “Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu’au corps”. Ce livre qui raconte une longue expérience de parole – le progressif et terrible aveu qu’une femme isolée en vient à faire à son mari plongé dans un profond coma “quelque part en Afghanistan ou ailleurs”, alors que la guerre fait rage autour d’eux – cette longue confession que l’on pourrait interpréter comme une forme de psychanalyse sauvage est loin de se limiter à une expérience verbale. Au contraire, il y est avant tout question d’un homme réduit à un corps pesant et mutique qu’il faut à tout prix maintenir en vie, ou du corps de femmes (celui de la tante et celui de l’héroïne) pris entre le carcan de la morale sociale et les innombrables chemins de traverse que se ménage l’expression du désir. Syngué sabour est un livre profondément incarné, où la parole n’est jamais détachée des corps qui souffrent, patientent ou jouissent. On pourrait le prendre pour un texte un peu abstrait il recèle en réalité une dimension visuelle très riche. S’agit-il d’un roman qui avait été écrit pour le cinéma ?
Atiq Rahimi : Non, ce n’était absolument pas l’intention première. En fait, l’adaptation de ce livre est d’une certaine manière accidentelle elle est due à Jean-Claude Carrière. Sans lui, jamais je n’aurais adapté Syngué Sabour. Mais, c’est une histoire qui remonte plus haut, car nous nous connaissons depuis assez longtemps.
2Jean-Claude Carrière : Nous avions écrit un scénario, Kabuliwala (l’homme de Kaboul) il s’agit d’une nouvelle très courte (six pages) et très célèbre de Rabindranath Tagore. Cette nouvelle n’est pas très connue en France : elle raconte l’histoire d’un homme de Kaboul en Afghanistan qui se rend à Calcutta pour y vendre sa marchandise (des fruits secs) et s’y lie avec une jeune fille qui lui rappelle sa propre fille.
A.R. J’ai découvert cette histoire lorsqu’en 1979, je suis parti moi-même en Inde, après le coup d’État des communistes (en avril 1978) afin de rejoindre mon père. Je voulais apprendre l’hindi, qui est la langue la plus courante en Inde, et le professeur dont je suivais les leçons, un Sikh, m’a donné cette nouvelle de Tagore afin d’apprendre la langue (initialement, elle avait été rédigée en bengali, puisque c’était la langue maternelle de Tagore) – elle était alors dans les programmes scolaires, connue de tous les jeunes Indiens et très populaire. C’est à cause de l’échec de ce projet de scénario qu’est né le roman Syngué sabour. C’était en 2007…
3JC.C. Avec Atiq, nous nous étions rencontrés au festival du film asiatique à Delhi en juin 2005. Il m’a proposé de travailler avec lui sur Kabuliwala et ça a été le début d’une collaboration qui promet d’être longue puisque, actuellement, nous avons plusieurs projets en commun (dont un scénario intitulé : L’Autre Femme, qui devrait bientôt être tourné et l’adaptation d’un livre de Laurent Gaudé).
A.R. Le tournage de Kabuliwala avait été fixé en 2007. Mais j’ai raté la saison ! Une bonne partie du film devait être tournée durant la mousson, mais je l’ai manquée parce que les accords entre deux producteurs français et indien n’étaient pas encore complètement signés les prises de vue ne pouvaient pas débuter tant que tout cela n’était pas réglé… C’était une catastrophe. Je suis rentré à Paris immédiatement, je me suis enfermé et j’ai écrit d’une traite Syngué sabour. À l’été 2008, je l’ai envoyé à quelques personnes, parmi lesquelles Jean-Claude qui était alors en vacances dans le Sud de la France. Je n’étais pas très sûr de moi, et je m’attendais plutôt à ce qu’il me dise : laisse tomber l’écriture, ça te réussit pas. Au lieu de cela, il m’appelle : il avait aimé le livre et pensait que ça pourrait donner un bon film.
4JC.C. C’est très étrange, car il n’y avait pas du tout pensé, il était très surpris. J’ai vraiment dû le convaincre qu’il y avait là la matière d’un film.
A.R. J’étais tellement dégoûté du cinéma. J’avais travaillé depuis 2005 pendant deux ans pour tourner ce film et tout avait capoté à cause d’une question d’argent et de climat ! Je voulais prendre de la distance par rapport à mes projets de films et me replonger dans l’écriture. En plus, il aurait fallu être fou pour vouloir faire un film avec deux personnages enfermés dans une pièce…
JL.J. Effectivement, la situation qui est celle racontée par Syngué Sabour peut apparaître au premier abord peu cinématographique.
A.R. Je me disais : qu’est-ce qu’on peut dire ou montrer de plus que ce qui est se trouve déjà dans le livre ?
5JC.C. Mon idée était de renverser un cliché qui est omniprésent. On disait souvent à Atiq que son livre ferait une très bonne pièce de théâtre, parce que deux personnages y sont enfermés dans une pièce. Mais il n’y a aucune raison de penser que le théâtre est limité à quatre murs : dans ce cas, les intrigues de Shakespeare donneraient du mauvais théâtre vous imaginez Shakespeare enfermé dans une pièce ? Jean-Louis Barrault m’avait dit : écris-moi ce que tu veux, je le fais ! L’idée de faire du théâtre avec Syngué sabour est absurde : on perd l’intimité des personnages. Toute l’intrigue tourne autour d’un couple, mais nous ne sommes pas à côté d’eux, nous ne sommes pas dans leur intimité. C’est le cinéma parlant qui a inventé le silence (le muet quant à lui était très bruyant…) la densité que suppose le silence n’est apparue qu’avec les années 1930, lorsque par contraste avec la parole ou avec le bruitage, on a pu faire entendre ce qu’était le silence. J’ai donc convaincu Atiq que son livre était fait pour passer sur grand écran.
6JL.J. Comment s’est déroulée concrètement votre collaboration ?
A.R. Je suis descendu voir Jean-Claude dans le Sud. Chez lui, nous avons fait une lecture du livre ensemble. En réalité, nous l’avons lu à haute voix deux fois de suite, en nous arrêtant. Jean-Claude m’interrogeait sur certains passages, me proposait des coupes, etc.
JC.C. J’avais préparé le terrain en travaillant à partir d’un exemplaire du livre, pour repérer ce qui pouvait servir à une adaptation et ce qui devait être écarté. J’ai toujours pensé que Syngué sabour est un film d’action. Je n’ai jamais trouvé dans l’histoire du cinéma ou de la littérature une telle situation, qui est totalement nouvelle : une femme se trouve seule, enfermée avec un mari qui ne l’a jamais écoutée et la connaît à peine elle parle à cet homme jusqu’à ce que ses paroles, qu’il est forcé d’entendre en raison de son immobilité, le fassent éclater… Il ne peut pas répondre, mais nous savons qu’il perçoit les paroles qui lui sont adressées. C’est une action formidable, si on arrive à montrer qu’à chaque fois qu’elle prend la parole pour combler le silence, elle monte d’un cran, elle gravit un échelon jusqu’à l’explosion finale. Il ne fallait pas se tromper bien sûr : rien ne devait être gratuit tout devait obéir à cette ligne d’action intérieure, à ce qui en constitue la nécessité. Atiq l’a souvent dit par la suite : il fallait filmer la parole comme si c’était une action.
7JL.J. Il y aurait peut-être des précédents, comme La Voix humaine de Cocteau par exemple – une femme, seule en scène, s’adresse au téléphone à un homme qui rompt avec elle…
A.R. Non, pas de mon point de vue pendant que j’écrivais Syngué sabour, la pièce de Cocteau n’était pas une référence pour moi, je ne la connaissais pas alors. C’est Jean-Claude qui me l’a fait découvrir.
JC.C. Oui, et c’est vraiment à l’écran que le potentiel d’une telle situation peut être entièrement exploité, beaucoup plus que sur scène.
8A.R. Après cette séance préparatoire où nous avons relu ensemble deux fois le livre et où nous avons esquissé les contours d’une adaptation, je suis remonté à Paris.
JC.C. J’ai travaillé à ce moment-là au scénario. J’étais encore dans le Sud, en septembre, je crois.
A.R. Un mois après, Jean-Claude m’envoie le scénario rédigé ! C’était extraordinaire.
JL.J. L’écriture du scénario a été si rapide ?
JC.C. Buñuel disait que quand on peut jouer une scène, alors on peut l’écrire. La lecture à deux nous avait permis d’imaginer les différents scènes. Nous avions barré certains passages, afin de nous concentrer sur l’essentiel : d’un côté, la parole qui enclenche et fait lentement progresser l’action de l’autre, les changements de point de vue.
9JL.J. Dans le livre, on ne sort jamais vraiment de la pièce – le texte s’ouvre d’ailleurs sur sa description (“La chambre est petite. Rectangulaire. Elle est étouffante malgré ses murs clairs, couleur cyan, et ses deux rideaux aux motifs d’oiseaux migrateurs figés dans leur élan sur un ciel jaune et bleu”). Tout ce qui survient à l’extérieur nous est rapporté.
A.R. Oui, et le narrateur est aussi paralytique que l’homme d’une certaine manière. C’est toujours la femme qui parle de l’extérieur, qui comble les ellipses. Jean-Claude m’avait dit : nous allons mettre la caméra à côté de la femme, la coller à elle, elle ne sera pas une minute sans elle. Tout dépendra du coup de la mise en scène : la femme va traverser la ville de Kaboul, aller chez sa tante, se rendre chez sa voisine… On pourra donner chair aux autres personnages, multiplier les rencontres.
JC.C. Dès le début, nous nous sommes mis d’accord pour changer la fin du livre et aller vers une conclusion plus optimiste. L’héroïne du roman a trouvé une âme simple, le jeune homme qui lui apporte des cadeaux, et a une sorte de révélation finale, elle devient une “Messagère”, un “Prophète”, mais l’issue de cette révélation, qui conduit au réveil de son mari, reste très ambigu. On ne pouvait pas finir ainsi.
A.R. Je voulais donner un autre destin à mes personnages, une autre issue. Sinon, à quoi bon faire un film ?
10JL.J. Quelles ont été les principes qui vous ont guidé dans la rédaction du scénario ?
JC.C. Ce serait difficile à dire. Je n’ai pas d’habitude d’écriture ou de modèle de composition. La démarche est différente à chaque fois, pour chaque film, que ce soit une histoire originale ou une adaptation, comme Syngué sabour. Mais il y a tout de même un principe de base, à savoir faire un film, oublier rapidement l’œuvre littéraire qui servait de support pour aller vers un autre langage. Le cinéma a cent vingt ans d’existence – plus de cent ans… – il est digne d’avoir sa propre écriture ! Il est temps, enfin…, qu’on ne le considère plus comme subordonné aux livres dont il s’inspire. D’une certaine façon, c’est ce pour quoi je me bats : pour qu’on accorde toute sa légitimité à un langage du cinéma. Mais attention, cela ne veut pas forcément dire un langage d’images, purement visuel. S’il y a un art de l’image, c’est à la rigueur celui de la peinture ou de la photographie. Le cinéma, lui, est un art dramatique, mais où le jeu de l’acteur, la mise en scène filmée, puis le montage font partie de ce langage complexe. Si on ne peut pas jouer une scène, si elle ne passe pas bien une fois incarnée par les acteurs, alors elle ne vaut rien, quelle que soit la valeur stylistique des répliques.
11JL.J. Dans ce cas, le choix de Golshifteh Farahani s’est avéré essentiel.
JC.C. Oui, je connaissais bien Golshifteh que j’ai présentée à Atiq. Elle avait très envie de jouer le rôle de la femme c’est son mari qui avait découvert le livre en français.
A.R. J’avais fait des castings en Allemagne, avec plusieurs actrices iraniennes et persanes, mais aucune ne convenait pour le rôle. Pendant que nous écrivions le scénario avec Jean-Claude, tout le monde nous disait que nous devions tourner le film en anglais pour des raisons économiques – un film dont l’essentiel se déroule dans une pièce, qui sera bavard… Il fallait éviter que le doublage ou que le sous-titrage viennent gêner les spectateurs. Donc, nous avions cherché une actrice qui parle anglais et qui soit capable d’assumer un tel rôle, artistiquement mais aussi politiquement… Mais je me suis aperçu pendant la pré-production que ce serait impossible de tourner dans une autre langue que le persan. Pour saisir la nature de cette action intérieure dont parlait Jean-Claude, il fallait que le film soit tourné dans la langue du pays. Jean-Claude m’a présenté Golshifteh : lorsque je l’ai rencontrée, j’ai surtout vu une très belle actrice, mais ce n’était pas ce que je cherchais. Dans les films qu’elle avait auparavant tournés (Shirin de Kiarostami, À propos d’Elly de Farhadi ou Mensonges d’État de Ridley Scott), aucun des rôles ne correspondait à celui de Syngué sabour : il fallait cette fois-ci qu’elle reste continuellement à l’écran, qu’elle joue non plus un personnage fait tout d’une pièce, linéaire et cohérent, mais au contraire qu’elle passe d’une émotion à l’autre très rapidement, qu’elle soit en quelque sorte plusieurs femmes à la fois. Et c’est effectivement ce dont elle s’est montrée capable.
JC.C. Un producteur nous proposait Penelope Cruz…
A.R. Il a fallu que Golshifteh ait un coach pour prononcer correctement, car elle devait parler le dari : il s’agit du persan que l’on parle en Afghanistan, ce qui est très difficile pour elle – le dari est au persan iranien que parle Golshifteh ce que le québécois est au français, par exemple. Mais quand nous sommes passés au persan afghan, certains des partenaires ont abandonné… Ils pensaient que le film avait moins d’intérêt commercialement qu’en anglais. Nous avons dû tourner avec peu d’argent.
12JL.J. À quel moment avez-vous terminé l’écriture ?
JC.C. En 2009. Le scénario est né du travail que j’avais fait sur l’exemplaire dont je parlais tout à l’heure je l’ai écrit directement. Il n’y a rien entre les deux. Les producteurs attendent toujours qu’on écrive un résumé, un traitement… Quand on me demande un résumé, je dis toujours je l’écrirai après le film !... J’ai quelque part cet exemplaire de travail, sur lequel j’ai mis toutes mes notes ou des dessins – il finira à Drouot ! Attendez, je vais le chercher…
Je l’ai trouvé. Il y avait sur les premières pages des calligraphies de toi – et moi sur la page de gauche, j’avais fait une perfusion à ton livre…
Calligraphies
JL.J. C’est étonnant, dans cet exemplaire, il finit par y avoir autant de notes dans les marges que de texte !
JC.C. C’est au cours de cette préparation, vous voyez, que j’ai coupé tout ce qui passerait mal à l’écran.
13JL.J. Oui, dans le film manque en particulier tout ce long passage central du conte de la grand-mère qui fascine tant la petite fille (“Il était, il n’était pas, un roi. Un roi charmant. Un roi courageux qui, cependant, avait dans la vie, un seul impératif, mais de taille : n’avoir jamais de fille”). C’est une conte extraordinaire, dont l’héroïne, devenue une femme mariée, tente de comprendre la signification ensuite avec son beau-père – celui-ci lui déclare d’ailleurs : “Mais, ma fille, c’est une illusion de penser trouver une fin heureuse à cette histoire. Il ne peut pas y en avoir.” J’avais été très intéressé par toute cette partie du récit.
JC.C. Je l’ai entièrement raturée dans cet exemplaire parce qu’elle nous faisait quitter l’action pour entrer dans un dédale d’interprétations sans conclusion possible. C’est amusant, en haut de cette page, j’ai marqué : “Garder les pelures d’oignon”… Je ne sais plus pourquoi. Dans la marge, à droite, je lis : “La tante pourrait lui dire : Par moment, tu ne sens pas comme une présence étrangère en toi ? – Si. – Comme un mauvais esprit, comme un démon ? – Si. – Moi aussi, je l’ai senti. Souvent. Et puis j’ai compris que je me trompais. En moi, il n’y avait rien que moi.”
pelures
J’ai éliminé certains personnages, comme le beau-père. Dans le roman, c’est lui qui raconte l’histoire de la pierre de patience qui va jouer un rôle si important dans le film, on a mis cette histoire dans la bouche de la tante, qui fait partie, à l’inverse, des personnages auxquels j’ai donné beaucoup plus de place. Beaucoup de paroles lui sont attribuées. Dans le livre, c’est l’héroïne qui dit qu’elle s’est présentée à des combattants venus fouiller la maison comme une prostituée parce qu’on ne viole pas une putain, alors que dans le film, c’est sa tante qui lui dit : “Tu as bien fait, on ne viole pas une putain.” Voici l’un des passages où j’ai travaillé sur ce personnage afin de le faire émerger à l’écran : “La tante est en train de se maquiller devant un miroir : ‘Assieds-toi’. Lui montre le lit. Regard de la femme au lit, et la tante lui parle : ‘Tu peux rester ici quelque temps si tu veux’ ”…
notenmarge
Il fallait échapper au théâtre. En réalité, il y a beaucoup de personnages dans Syngué sabour : quatre soldats, le mollah, le jeune homme, le beau-père, la voisine, etc. Dès qu’on commence à travailler sur l’adaptation, on voit très vite que leur présence physique à l’écran est indispensable. Atiq et moi étions d’accord pour éviter tout maniérisme, le côté “huis-clos” dont on ne sort pas, la prouesse cinématographique.
A.R. Comme on faisait exister plusieurs personnages qui n’apparaissaient auparavant qu’en discours, il fallait préserver le caractère concentré de cette histoire. C’est pour cela en particulier que nous avons supprimé les allégories qui occupent une place si importante dans le livre.
14JC.C. C’est ce qui est si difficile avec les adaptations de livres dont les auteurs sont vivants. Les écrivains morts, eux, ne se plaignent jamais… Mais les vivants sont toujours furieux qu’on rabote leur texte, ils le vivent comme une censure. Ma collaboration avec Kundera (pour L’Insoutenable Légèreté de l’être en 1988) s’était parfaitement déroulée Kundera avait enseigné le cinéma. Quand il a lu la première version de mon adaptation, il s’est pris au jeu, et m’a écrit plusieurs lettres pour la commenter – je les ai gardées. En 1979, j’avais travaillé avec Günter Grass pour l’adaptation du Tambour par Volker Schlöndorff. Lui m’avait dit au sujet de mon scénario : ce n’est pas assez catholique et trop fantastique – il avait raison. Avec Schlöndorff, nous nous étions rendus chez lui, à Berlin je montre l’adresse au chauffeur de taxi, qui s’exclame : chez Grass ?! C’était comme se rendre à l’Élysée… Chez lui, il y avait un mur qui partageait la maison tout entière en deux : une partie pour lui, l’autre pour sa femme. Avec toi, Atiq, tout s’est également déroulé sans aucun problème : tu es homme de cinéma, tu sais ce qu’est le langage d’un film.
15JL.J. La construction du film est plus complexe que celle du livre, du fait des retours en arrière.
JC.C. Oui, une partie du travail a consisté à fusionner les nappes de temps. Par exemple dans la scène des cailles auxquelles le père de l’héroïne réservait tout son temps et toute son affection, et que la petite fille va faire dévorer par un chat : dans le film, l’héroïne sort, elle marche dans la rue, la caméra suit un homme qui se rend à un combat de cailles – il s’agit de son père. On passe du présent au flash-back sans rupture, comme si le passé se fondait dans le présent et le présent devenait lui-même le passé.
A.R. Il y a d’autres moments comme cela dans le film. L’héroïne sort de chez elle, nous sommes dans le présent elle va, sonne à une porte et l’on entend sa voix dire : “Je suis allée…” – ce qu’on croyait au présent était en fait un passé.
JC.C. Ce sont des manipulations que l’on ne peut faire qu’au cinéma. Quand le mollah vient la voir pour la troisième fois, on voit la femme sortir, lui parler et on l’entend en voix over dire : “Aujourd’hui, le mollah est venu…”
A.R. L’autre contrainte était de continuellement mettre l’accent sur l’expérience intérieure de la femme, de ne jamais faire redescendre la tension, ne pas provoquer de ralentissement. À chaque fois qu’on repassait sur l’homme en gros plan, le spectateur devait se demander si celui-ci n’allait pas tout d’un coup se réveiller…
16JL.J. Vous aviez fait publier, Jean-Claude Carrière, les leçons de mise en scène d’Eisenstein aux éditions de La Fémis.
JC.C. Oui, Eisenstein avait été nommé professeur dans une École de cinéma d’État en 1928 et avait repris son enseignement après son séjour aux États-Unis au début des années 1930. L’un de ses élèves, Vladimir Nijny, avait retranscrit ses notes de cours et les avait publiées. Il y a un moment extraordinaire où Eisenstein dit : Prenons Le Père Goriot, plus précisément, le salon de la pension Vauquer. Et plusieurs séances du cours sont consacrées à simplement imaginer la disposition de ce salon et des pensionnaires à l’intérieur du salon, ou encore à discuter de la forme de la table – ronde, carrée, rectangulaire ? Toute psychologie est évacuée : l’essentiel tient à la mise en scène concrète de l’action à l’intérieur d’un espace donné.
17JL.J. Qu’est-ce que le passage d’écrivains derrière la caméra change à cet art de la mise en scène ? Est-ce qu’à vos yeux, on peut parler d’une spécificité du cinéma des écrivains-cinéastes ?
JC.C. Non, je ne pense pas. Bernard-Henri Lévy ou Michel Houellebecq n’ont pas fait de bons films, et pourtant, ce sont loin d’être des imbéciles. Simplement, ils utilisent un langage qu’ils ne connaissent pas. Leurs histoires sont excellentes, ils sont brillants, mais ce n’est pas parce qu’on est écrivain qu’on peut automatiquement devenir scénariste ou réalisateur. Le cas d’Atiq est différent : j’avais vu son premier film, Terre et Cendres (2004), c’est une œuvre de cinéaste pur, à la fois par le travail sur l’image mais aussi par le travail sur la bande-son, qui est souvent négligée (le son manque très souvent dans les romans, et c’est au scénariste de l’ajouter d’une certaine manière, car les ingénieurs du son sont très attentifs à cela – ils ont besoin des indications qu’on leur fournira dans le scénario un scénario doit s’écrire avant tout à destination des techniciens).
JL.J. Mais il y a une très longue tradition en France de l’écrivain-réalisateur.
A.R. Oui, Guitry, Pagnol…
JC.C. Ce sont des dramaturges, pas des romanciers.
JL.J. Ce qui est étrange, c’est qu’il n’y ait pas vraiment d’équivalent ailleurs : ni aux États-Unis (Fitzgerald ou Faulkner sont exploités par des studios mais n’y créent pas réellement d’œuvre personnelle), ni en Allemagne (à l’exception d’un Fassbinder), ni en Italie (à l’exception d’un Pasolini), il n’y a l’équivalent de la série que forment les œuvres de Cocteau, Guitry, Malraux, Giono, Duras, Robbe-Grillet…
JC.C. Étrangement, l’inverse est plus rare. On connaît des cinéastes qui écrivent des poèmes, comme Kiarostami, qui est aussi un grand photographe. Parmi les grands cinéastes, il y a effectivement Pasolini, mais aussi Bergman. Mais ce qui me frappe, c’est qu’en France, on se pose toujours la question de l’adaptation, autrement dit des rapports entre littérature et cinéma, comme si c’était l’unique question, alors qu’en réalité, il serait tout aussi intéressant de s’intéresser aux liens entre cinéma et dessin, peinture ou musique, comme chez Eisenstein ou Kurosawa, par exemple.
18A.R. Et la question de l’adaptation littéraire est elle-même piégée. Un réalisateur qui veut faire un film doit d’abord l’écrire : son scénario original est déjà une adaptation, à quoi vont s’ajouter ces autres formes d’adaptation que sont la réalisation, puis le montage.
JC.C. Le rapport du lecteur à un texte et du spectateur à un film n’est pas du tout le même. En voici un exemple. Dans L’Insoutenable Légèreté de l’être, une femme (jouée par Binoche) est seule. Un homme (joué par Daniel D. Lewis) rentre il est tard, il a du parfum de femme dans les cheveux. Ils se disputent, elle décide de partir. Pendant qu’ils se disputent, un insert montre, sur une table, un détail qui leur échappe : deux verres, qui s’entrechoquent légèrement. C’est une manière de mettre le public dans la confidence quelque chose va survenir – eux deux ne sont conscients de rien. Elle est déjà rhabillée, ils se disputent toujours. Deuxième insert : les verres qui s’entrechoquent un peu plus fort. Un troisième insert survient, alors qu’elle part et qu’il la poursuit. Au moment où il se trouve vers la porte, le téléphone sonne : Quoi ? Coupe : la femme est dehors dans la lumière s’avance le premier tank russe qui envahit Prague, faisant trembler le sol. Lorsqu’il a lu le scénario, Kundera m’a dit : je ne pourrais pas faire ça dans un roman, car cela semblerait une coïncidence trop grosse, ça ne marcherait pas. Lorsqu’on lit un livre, on peut revenir en arrière, vérifier les indices qui avaient été glissés, pas dans un film (en salle en tout cas…). De plus, dans un film on peut montrer deux verres qui s’entrechoquent si la scène est bien jouée, les personnages ne le remarquent pas et cela donne un effet puissant.
A.R. C’est amusant, à la Sorbonne-Nouvelle, lorsque j’étais étudiant, j’avais pris comme thème d’un article : “Une image, le film”. À l’époque, j’étais très théorique… Lorsque tu parles de L’Insoutenable Légèreté de l’être, je pense précisément à cette image des verres qui s’entrechoquent. Ce plan, c’est la définition même du titre du film : c’est cela l’insoutenable légèreté cette image de deux verres qui s’entrechoquent et qui soulignent la fragilité soudaine de ces vies.
JC.C. L’un des exemples que je donne souvent dans les ateliers, c’est La Chienne de Renoir. Une femme est couchée dans une pièce et lit un livre. Il fait beau, elle a été infidèle. Michel Simon rentre, ils se disputent. À ce moment survient un gros plan sur le livre et sur le coupe-papier : c’est une manière de faire rentrer dans cette scène un troisième personnage, la mort. C’est cela le langage du cinéma, ce gros plan.
A.R. À la toute fin de Syngué sabour (le livre), la femme parle et voit la main de l’homme qui l’attrape. Dans le film, j’ai mis la caméra devant le visage de l’homme, on est très proche lui, elle est en arrière-plan, mais je voulais qu’ils soient nets tous les deux pour cela, on a utilisé un objectif très particulier. L’homme ouvre les yeux, mais seul le spectateur le sait elle continue de parler sans en être consciente.
JC.C. Cela, on ne peut le faire ni dans un roman ni au théâtre. L’une de mes expériences les plus extraordinaires, en tant que scénariste, je l’ai vécue sur Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau. Au 2e acte, l’une des scènes se déroule dans la rôtisserie de Ragueneau – Roxane a dit juste auparavant à Cyrano qu’elle aime un autre homme. Le comte de Guiche vient, et l’interroge sur les fameux cadets de Gascogne : à ce moment-là, le capitaine de la compagnie, Carbon de Castel-Jaloux, demande à Cyrano de passer les hommes en revue. Je dis à Rappeneau : tout est étrange dans cette scène, une compagnie que l’on passe en revue dans une rôtisserie, et Cyrano, effondré par ce qu’il vient d’apprendre, qui fait néanmoins une grande tirade… On décide de trouver un autre décor : la caserne, et c’est un autre qui présente les cadets de Gascogne à de Guiche, sur le texte de Cyrano (“Ce sont les cadets de Gascogne…”), prostré dans un coin de la pièce. Une fois le scénario fini, on le donne à lire à un spécialiste de Rostand, qui nous apprend que dans le manuscrit original, c’est ainsi que cela se passait. Mais à l’époque, Rostand était peu connu. Coquelin, qui jouait Cyrano en 1897, avait dit : C’est trop bon, je le prends pour moi. Cette coïncidence m’a beaucoup ému.





2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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