Extermination
© Catherine Mavrikakis
Cette nuit-là, sous la lune glaciale, distante de novembre, quelques gouttelettes plates d’une pluie froide s’étalèrent brusquement sur les visages délabrés, tordus. La masse grossière se mit alors à remuer. L’ondée glacée, escortée des vents lugubres et mugissants de l’automne, força l’amas humain à se mouvoir rapidement afin d’éviter de se trouver à nouveau trempé. Il y eut des grognements sourds, des gémissements ennuyés. Certains corps se dégagèrent bien vite du groupe en rampant lourdement et allèrent se mettre à l’abri devant la porte d’une boutique qui offrait un petite marquise, rescapée de temps meilleurs. En se détachant de l’ensemble, des jambes, des bras, qui, par instinct, fuyaient en s’ébrouant, détruisirent la cohésion du tas. Dans la bousculade, des poids tombèrent pêle-mêle sur d’autres. Quelques mains furent écrasées. Des pieds broyés. Des peaux se virent déchirées. On entendit le bruit mat de chairs touchant avec rudesse et surprise le sol. Des cris fusèrent, des insultes jaillirent. L’agglomérat se défit prestement, chacun tentant de trouver refuge dans un coin, sous un auvent à moitié éventré ou sous une embrasure recouvrant un sol plein de détritus où l’odeur d’urine persistait, forte, âcre, malgré les pluies incessantes.
Le trottoir fut déserté.
Plus loin, un essaim de créatures ayant la chance de s’abriter sous des bâches transparentes ne semblait pas souffrir de l’ondée qui devait pourtant frapper dur le plastique des toiles de protection et créer un tremblement tapageur. Les bourrasques cherchaient à s’engouffrer dans ces baraques de fortune si fragiles. Mais les êtres sous les bâches restaient engourdis, somnolents. Le crachin froidasse de cette nuit de novembre ne les avait ni surpris ni agacés. Le sort les avait favorisés.
Ceux qui avaient été mouillés auraient pu les regarder avec haine et colère en se lamentant sur leur propre sort. Mais ils étaient trop occupés à se traîner lamentablement vers quelque ouverture ou à se lover dans quelque trou. Il fallait, sans trop y penser, vite, vite trouver un endroit où se protéger. La jalousie et la vengeance viendraient plus tard. On trouverait bien moyen de voler un fond de bouteille de bière ou quelques mégots de cigarettes aux nantis des bâches qui décidément, depuis quelque temps, prenaient leur aise.
Les temps étaient extrêmement durs pour toutes les créatures des rues. À l’approche de l’hiver, il fallait s’organiser. La ville avait interdit de nombreux lieux qui encore, deux ou trois ans plus tôt, selon les saisons, pouvaient faire le bonheur de tous les gueux.
Ceux-ci étaient systématiquement chassés, débusqués de leur dérisoire retraite. Les parcs, les bancs publics leur étaient proscrits. On les forçait sans cesse à détaler du moindre terrier qu’ils avaient dégoté. Ils vivaient en vermine, cherchant à tirer profit de la moindre chose qui se présentait, se délectant d’ordures et de débris, se nourrissant des excès putréfiés d’une société trop grasse. Réduits à la portion congrue, ils contemplaient avec avidité les fastes d’un monde qui condescendait encore à les accepter. Ils mourraient de toute façon en s’entredévorant, en se bouffant le nez pour un morceau de hamburger avarié, troué de vers et trouvé dans une poubelle, ou en se querellant à l’arme blanche un peu rouillée pour avoir le privilège de violer l’une des leurs. Il ne leur restait plus que les trottoirs des grands boulevards des cités modernes et les déchets du capitalisme. Leur destin était de disparaître. Contre eux, il n’y avait pas à signer de déclaration de guerre ou encore à fomenter à la hâte quelque holocauste. Il suffisait de laisser le monde aller: les plus faibles se trouveraient éliminés.
En attendant l’extinction de ces poux humains, il s’agissait de bâtir quelques barricades entre eux et la multitude aisée. On ne pouvait que solidifier les frontières existantes, créer des démarcations très claires. Les gueux avaient le droit de s’agglutiner sur les trottoirs tard le soir, alors que les citoyens honorables avaient déserté le ventre de la ville et étaient retournés se blottir dans leur maison de banlieue, au bord des immenses autoroutes qui n’arrêtaient pas de dévorer les champs et les forêts. Les lieux publics urbains étaient devenus des endroits infréquentables, dangereux. On leur préférait des espaces et des propriétés toujours plus privés, barricadés, gardés où les allées et venues étaient soumises sans cesse à des contrôles maniaques d’identité. On ne devait en aucun cas céder à la compassion ou à la culpabilité et faire des rues le terrain de jeux des crève-la-faim. Les miséreux étaient tenus de continuer à se sentir comme des bêtes traquées. Comme des rats en sursis, ils ne possédaient aucune légitimité à vivre. La rue était à eux pour un temps bref. Ils seraient vite anéantis.
Différents gouvernements élus avaient imposé dans les derniers temps des restrictions très strictes contre la libre circulation de la sous-humanité. Ces mesures avaient quand même permis à la ville de se redonner une ardeur, tout particulièrement durant les journées d’été où les festivals et commémorations de toutes sortes avaient réussi à attirer à nouveau dans quelques zones sous haute surveillance de nombreux banlieusards hardis, intrigués. Les touristes avaient afflué: en voyage, l’encanaillement et le danger acquièrent un attrait incomparable. La curiosité l’emportait un temps. L’on venait entre amis voir à quoi pouvaient encore ressembler les anciens grands boulevards et la désuète agitation des artères passantes. On en profitait pour jeter un coup d’œil sur ces meutes de créatures citadines.
Le manque d’hygiène et le mode de vie qui étaient les leurs, avaient sur l’ensemble de la planète, depuis cinq ans, créé un ensemble de conditions propices à l’éradication des sans-abri. C’est ce qu’affirmaient les scientifiques. Déjà, les bandes de miséreux s’étaient éteintes dans plusieurs cités. Les riches s’étaient hâtés de se réinstaller en ville. Les autorités préféraient ne pas trop analyser ce phénomène, mais il était certain qu’une maladie, le mal noir, dévorait la valetaille urbaine. La populace finirait bien par s’étouffer dans les miasmes de sa propre déchéance. Elle s’effacerait de la surface de la Terre. Il n’y avait qu’à rester patient et surtout faire en sorte que la contamination se limite aux meurt-de-faim.
Ceux et celles qui, dans la nuit compacte de novembre, venaient de se réfugier sous le seuil d’une boutique pour se cacher un peu et se protéger de l’averse, furent à nouveau dérangés par le vacarme de la ville. À cette heure très tardive de la nuit, les boulevards avaient plutôt l’habitude de jouer le calme. Des sirènes d’ambulance ou de camions de pompier lançaient de temps à autre, à travers les rues, leur chant monotone. Les systèmes d’alarme des magasins clairsemés se mettaient parfois à rugir violemment, mais ils étaient vite réduits au silence. Les voitures de police passaient doucement à côté des installations des gueux en braquant leurs phares sur les yeux des malheureux, ahuris par la lumière. Des hommes armés étaient appelés promptement et réglaient la situation à grands coups de bottes cirées. Mais en général, la cité dormait. Plus personne ne s’y aventurait. Les clubs et les bars s’étaient depuis longtemps déplacés aux abords de la ville. Le cœur de la cité avait été saigné. Dès 18h30, il n’y demeurait plus rien. La ville était abandonnée aux hordes qui essayaient tant bien que mal de se nourrir de ses entrailles avariées.
Or, durant la nuit du 14 novembre, à deux heures du matin, un effervescence peu naturelle s’empara des avenues et des boulevards. Des voitures traversaient excitées les intersections sans même s’arrêter aux feux de circulation. Quelques bandes de jeunes gens visiblement déchaînés s’aventuraient dans les rues désertes et entonnaient des chansons haut et fort. Soudain, la cité sembla vivante, peuplée. Aux spectres des miséreux se mêlaient prodigieusement d’autres êtres. Des troupes de quelques grands adolescents se mirent même à s’adresser à la racaille tout à coup timide. Des bouteilles de bière, des contenants de vin ou encore des gourdes d’alcool passèrent de main en main, ce qui eut pour effet de tirer de leur taupière les mendiants vermineux, qui s’approchèrent un peu méfiants, mais qui vite s’enhardirent. Les groupes se mêlèrent. Il était difficile de distinguer, dans cette foule bigarrée d’existences fabuleuses et improbables, les fêtards des éprouvés.
La racaille n’en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles. Elle avait l’habitude d’être malmenée, battue ou simplement ignorée. Sur elle, on s’entendait pour cracher ou pour jeter un regard insensible, aveugle. Et là, tout à coup, au milieu de la nuit glacée, alors que le ciel toussotait et projetait sur terre une bruine presque hivernale, une chaleur humaine, venue d’on ne sait où, envahissait les cœurs. Il faisait subitement bon d’exister. C’était une poussée de vie inexplicable. Néanmoins, les pauvres scrutaient, inquiets, les artères de la cité, craignant qu’un bataillon de policiers ne fasse une apparition inopinée en arrêtant au hasard des individus déclarés suspects. Les lois décrétées quelques années plus tôt avaient donné aux milices veillant à la sécurité urbaine des pouvoirs plus que généreux. Il n’y avait qu’à bien se tenir et surtout éviter la moindre rencontre avec les flics. Mais cette nuit du 14 novembre, alors que l’on commençait à danser au coin de Parc et d’Edwin, alors que la fête semblait prendre et bousculait tout à coup l’ordre rigide des classes sociales, les escouades anti-émeutes, pourtant toujours promptes à se rendre sur les lieux d’attroupement et de célébration, toujours impatientes à charger les cortèges, les défilés ou les regroupements naïfs, semblaient avoir disparu. On laissait la chaussée et les trottoirs aux bambocheurs.
Pendant plus de deux heures, il y eut de vraies noces entre la valetaille pantoise et les jeunes confiants, un mariage de monstruosités permanentes ou passagères. Puis la fin des gourdes et bouteilles d’alcool, la fatigue et la pluie battante qui hésitait à se transformer en neige, et qui préférait tomber sous la forme de petits morceaux de glace, eurent raison de cette fête improvisée, irréelle. Les uns et les autres se dispersèrent. Les crève-la-faim retournèrent dans leur tanière et les jeunes se disséminèrent de par les rues pour attraper un train ou un métro matinal et rentrer probablement dans leur banlieue.
Un concert rock s’était déroulé plus tôt dans la soirée et avait continué jusque dans la nuit. Le plus grand stade de la cité qui avait perdu l’habitude de servir avait accueilli cette foule enthousiaste. Les organisations avaient toujours préféré que les spectacles aient lieu à l’écart du tissu urbain, de l’autre côté des ponts afin que le centre-ville reste désaffecté et que l’on ne constate pas trop l’ampleur de la dégradation de la cité. Mais le concert d’une rock star adulée de par le monde avait nécessité qu’on ouvrît les portes de l’enceinte de l’ancien stade olympique, qui avait jadis eu ces beaux jours. Il fallait caser tout ce monde. Les billets s’étaient enlevés comme des petits pains. Quelques rixes avaient eu lieu au moment des reventes illégales à prix d’or, mais la police, là encore, avait fermé les yeux.
Le temps d’un petit morceau de nuit grignoté à même la damnation de l’éternité, les gueux avaient trouvé des semblables, des frères. Un sentiment de bénédiction avait flotté dans la nuit froide.
Ce fut le dernier moment de bonheur que connurent les membres hagards de la vermine urbaine.
***
Déjà à la fin septembre, alors que l’été n’en finissait plus et offrait à la ville toute sa langueur, on avait fait une macabre découverte. Un jeune homme, au coin de Saint-Balthazar et Sainte-Catherine, sur le chemin qu’il empruntait d’habitude pour retourner de l’hôpital où il travaillait à son appartement, avait trébuché sur un sans-abri dessinant sur le trottoir, dans la nuit, une forme floue. Alors qu’il donnait un coup de pied dans le corps pour l’enjoindre à se relever, le jeune homme avait pu constater qu’il s’agissait d’un cadavre dont le visage et les mains étaient calcinés. Il s’échappait, de sa bouche tordue par la douleur et de ses yeux encore étonnés par l’effroi, une longue traînée de sang coagulé qui donnait à la face un accès rapide à la vermine. Il y avait eu aussi les corps retrouvés de deux autres sans-abri le long du chemin Norsted de la montagne. Le chien d’un promeneur très matinal, profitant sans doute de cet été qui continuait à s’étirer au soleil de la fin septembre, s’était délecté un petit moment du sang de deux cadavres qui croupissaient dans le fossé, le long de la route montant tout en haut du Mont-Royal. Enfin, à la mi-octobre, alors que l’été indien offrait à la ville un tout dernier soubresaut d’une douceur détraquée, une tête calcinée et deux mains avaient été découverts dans les poubelles d’une maison de transition pour les créatures errantes. Le reste du corps s’était retrouvé on ne savait comment au bord du fleuve, sur la piste cyclable, pas loin du canal. Dans tous les cas, la police avait préféré passer ces morts sous silence. On comprenait bien que l’on n’avait pas affaire à des meurtres et que si un corps avait été mis à mal et découpé, c’était par un plaisantin ou un membre de la gueusaille. Mieux valait étouffer ces histoires. Durant l’automne, on s’était donc persuadé que l’épidémie épargnerait peut-être la ville. Le chien fouineur avait été abattu et on avait menti autant que cela était possible aux témoins. La rumeur s’était pourtant répandue. Et les gens avaient commencé à faire des provisions d’eau et de nourriture pour survivre durant la semaine où il ne serait pas possible de sortir, si éventuellement la maladie se déclarait.
Comme dans toutes les autres villes du monde, lorsque la mort noire était apparue, les autorités municipales avaient fermé les yeux et cherché à nier les faits. Quelques clochards de plus ou de moins dans les métropoles modernes ne devaient pas changer grand-chose. Et les autorités se croisaient les doigts pour que les morts ne soient que des cas isolés. Un journal un peu sensationnaliste, moins à la solde de l’État, avait enquêté et avait mis en première page ce titre provocateur: “Les 4 cavaliers de l’apocalypse sont déjà morts!” pour relater les faits étranges qui avaient eu lieu depuis septembre et pour annoncer la découverte des quatre cadavres à travers la ville. Mais pour une fois, il faisait si beau au début de cet automne fou et rien ne semblait pouvoir troubler la quiétude artificielle qui avait envahi la cité alors qu’elle tenait à repousser, un moment encore, les tourmentes que l’hiver et sa réalité brute finiraient par apporter avec eux.
Ce n’est que le 15 novembre, le lendemain du concert rock qui avait permis des retrouvailles éphémères entre les banlieusards et les gueux, que le gouvernement élu quelques mois plus tôt, en accord avec la mairie, annonça la loi spéciale, concernant les mesures d’urgence quant à la quarantaine décrétée dans la ville. Dès cinq heures du matin, le 16 novembre, la population devait se barricader. Sans aucun préavis. Les aéroports, les gares, les autoroutes menant à la métropole ou en sortant étaient subitement fermés. L’épidémie s’était alors bel et bien déclarée et comme dans toutes les capitales de ce monde, il s’agissait d’attendre de six à huit jours pour que la population des sans-abri soit à peu près décimée. En fait, on n’avait pas à lever le petit doigt. Il s’agissait simplement de protéger les nantis. Quelques innocents seraient bien sûr touchés, mais très vite, l’interdiction de sortir, de se balader ni à pied ni en voiture, sous peine d’être abattus, sans autre préavis, devait dissuader les plus téméraires d’aller prendre l’air. Et puis peu de gens honnêtes vivaient encore en ville... Seule l’armée avait le droit d’aller approvisionner les maisons et de parcourir les rues. On abattait les sans-abri à vue. De toute façon la mort qui les attendait était horrible. Et il avait été commun à Londres, à Helsinki ou Rome de les voir poser des actes désespérés pour se faire loger une balle dans la tête, surtout lorsqu’ils avaient déjà pu constater l’apparition des premiers symptômes. Mieux valait crever d’une balle en pillant un magasin que mourir dans les douleurs atroces que provoquait la mort noire.
Des anecdotes et des fables couraient sur cette épidémie mondiale, sporadique qui n’attaquait que les êtres sans aucun abri des grandes villes mondiales. Les croyants voyaient en la maladie noire une punition divine destinée à purger la planète de ces fléaux que constituent la prostitution, la luxure, la drogue et la criminalité. Un monde sans pauvres ne pouvait qu’être un paradis. Et Satan lui-même était appelé à disparaître à travers cette contagion qui éradiquait le mal. Les futés voyaient plutôt un complot des gouvernements pour se débarrasser sans trop faire de remous de tous ces indésirables qui montraient le revers nécessaire du capitalisme avide de la misère et ne connaissant aucune longévité sans la phagocytose exercée sur les corps des pauvres. Beaucoup d’intellectuels s’inquiétaient pourtant de cette disparition des démunis de la Terre. En effet, comment imaginer un système qui ne produise pas des rebuts, qui ne fabrique pas des déchets humains nécessaires au bon fonctionnement des choses? À long terme cet effacement des gueux des grandes cités riches ne pouvait être de bon augure. La valetaille serait vite remplacée par des gens plus favorisés qui se retrouveraient tout à coup ruinés et dans la rue. Il fallait alors penser que ces épidémies n’auraient pas de fin, qu’elles constituaient en fait un moyen naturel de renouveler la misère, de lui donner une énergie nouvelle.
***
Le mal les avait tout de même surpris... Bien sûr, parmi les peuples souterrains, parallèles, la rumeur circulait depuis au moins deux mois, et les créatures étaient bien au fait des événements qui avaient lieu à travers le monde. Elles savaient qu’elles allaient être exterminées d’une façon ou d’une autre. La maladie noire se présentait comme un fléau naturel mais les traîne-misère comprenaient que, de toute évidence, les gouvernements nationaux avaient trouvé des moyens efficaces et sûrs de se débarrasser de leur vermine, sans que cela soulève la moindre indignation. Contre la sélection brute de l’ordre des choses, les riches n’allaient pas se soulever. On était plus ou moins à la fin des temps et il fallait que les nantis conservent le bout de territoire qu’ils disputaient à la nature devenue violente. Ils s’occupaient entièrement à continuer à se nourrir correctement, sans penser trop à toutes ces bouches affamées qui finiraient de toute façon, si on les laissait faire, par s’accaparer une partie des biens terrestres.
Au moment où l’on avait craint une famine mondiale, le mal noir était arrivé à point nommé. La disparition des pauvres permettrait aux fortunés de s’approprier les produits de la planète et de se débarrasser de tout sentiment de culpabilité. On pouvait bien sûr atteler quelques équipes de scientifiques à trouver un remède contre cette épidémie énigmatique. L’apparition de la maladie posait quand même un défi à la science, mais il y avait déjà tant à penser sur le réchauffement et le refroidissement simultanés de divers lieux du globe, sur la rareté des récoltes qui rendait les prix de la nourriture scandaleux, que le sort terrestre de la gueusaille parasite semblait bien inintéressant.
L’épidémie, quand elle s’attaquait à une cité, faisait toujours très peur. L’état d’urgence était déclaré, les sorties et les entrées de la ville devenaient impossibles. Tous les rares habitants des centres et les peuples denses des banlieues étaient confinés chez eux pour environ une semaine. On craignait souvent que la maladie ne s’en prenne aux nantis, que la contagion ne se répande. En fait personne ne comprenait pourquoi le mal n’attaquait que les créatures des rues qui agonisaient lourdement sur les trottoirs. La télévision et l’internet avaient montré des cadavres au visage et aux mains noires. Les gens de la périphérie essayaient d’oublier ces images horribles qui ne concernaient en fait qu’une partie de la population dont les membres étaient destinés à ne pas faire de vieux os et qui en fait mouraient tous les jours, sans que personne ne s’en soucie ou ne s’en trouve plus mal. Parmi le peuple de la rue, des descriptions ignobles circulaient mais on avait du mal à établir la part de fiction de ces histoires violentes. Ce que les pouilleux de ce monde savaient est qu’ils en mourraient tous. En effet, cette mystérieuse épidémie décimait l’entière population de miséreux des villes où elle se répandait. Les survivants étaient très rares et ils ne s’en vantaient pas après: des légendes rapportaient qu’ils devaient se cacher longtemps dans des lieux sauvages, loin des villes, pour ne pas être abattus de façon préventive.
Le matin du 16 novembre, le peuple des créatures sut très vite que la cité avait déclaré l’état d’urgence. Des camions de l’armée circulaient bruyamment dans les rues, annonçant à tous les citoyens de rentrer chez eux et que l’on abattrait dès midi tous ceux et celles qui oseraient déambuler à travers les boulevards et les rues. Des avions, comme des grands oiseaux sinistres sillonnaient un ciel gris, pesant, semblant chercher, rapaces, quelques insectes humains sur lesquels se précipiter pour les gober d’un trait.
***
Le 24 novembre, la ville était lavée de sa valetaille. L’armée ramassait les morts.
La vie pouvait enfin reprendre.
Catherine Mavrikakis
Ecrivain





2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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