Les blogues littéraires et le souci du monde
1Dans les dernières années, les études littéraires se sont arrêtées sur les blogues pour réfléchir aux possibilités offertes par ce dispositif technologique, s’interroger sur sa forme en reprenant des études sur les pratiques diaristes ou autofictives et analyser les cas de figure de certains écrivains blogueurs. Ces travaux ouvrent maintenant la voie à de nouvelles réflexions, qui, sans tourner le dos aux préoccupations passées, doivent s’intéresser à la poétique du blogue dans une perspective à la fois politique et historique. Le blogue (ou web log) qui date de la seconde phase d’Internet, celle qui correspond aux années quatre-vingt-dix que Geert Lovink nomme “Euphoric and speculative period[1], participe d’un moment où l’on remarque un regain d’intérêt pour une forme d’engagement qu’on croyait alors surannée. La culture hacker, qui se développe aux premiers jours d’Internet, c’est-à-dire pendant la “Scientific, precommercial and text-only period”[2], se permet de rêver à un espace sans État où le pouvoir ne serait plus organisé selon les mêmes lois. Bien que, comme le remarque à juste titre Lovink, ces utopies politiques soient déjà dépassées, j’aimerais montrer qu’elles marquent encore le rapport de certains écrivains au blogue littéraire qui poursuivent à travers ce médium des réflexions sur le lien entre démocratie et fiction. Dans le domaine des études médiatiques, il est devenu désormais commun de considérer les blogues et les médias sociaux comme un véhicule d’expression de la population, de “journalisme citoyen”. La majorité des travaux consacrés aux blogues s’intéressent d’ailleurs à ces actions engagées dans les pays aux prises avec des conflits géopolitiques importants. Il faut avouer que le cas des blogues littéraires est devenu, dans les dernières années, moins inédit puisque peu à peu les pratiques bloguesques fictionnelles ont été intégrées à l’industrie du livre sans remettre en question ses fondements. Je me propose de lire en parallèle deux blogues d’écrivains reconnus pour leur œuvre romanesque, Virginie Despentes et Éric Chevillard, afin de voir comment l’une appartient à la culture hacker du début d’Internet et l’autre correspond à la troisième phase d’Internet où sont mis de côté les idéaux politiques, le souci du monde, autrefois au cœur de la pratique bloguesque.
Deux pratiques du blogue : Chevillard et Despentes
2Le blogue de Chevillard, toujours actif aujourd’hui, a été mis en ligne en septembre 2007. À ce jour, cinq livres ont été publiés à partir des textes rédigés pour son projet Web : L’Autofictif (2009), L’Autofictif voit une loutre (2010), L’Autofictif père et fils (2011), L’Autofictif prend un coach (2012) et L’Autofictif croque un piment (2013). Iloveyouso, le blogue de Despentes, n’a quant à lui fait l’objet d’aucune publication. Il a même été retiré de la toile par son auteure en 2005 suite à des vagues successives de piratage[3]. À la lecture de ce blogue, on ne s’étonne guère qu’il n’ait pas été publié en livre. À l’évidence, il n’était pas conçu par son auteure pour être récupérable dans un projet de publication. Ses textes, brouillons et mal écrits, se démarquent par leur style inachevé. Sabotant à dessein ses propres textes, elle semble, dans son blogue, faire comme si elle n’était pas une écrivaine. Despentes cherche à écrire comme n’importe qui pourrait écrire. Il s’agit néanmoins du journal de pensées d’une intellectuelle qui partage selon ses humeurs ses lectures et ses réflexions. Son blogue mérite ainsi d’être lu et analysé comme un véritable travail littéraire. Elle reprendra d’ailleurs, dans son essai King Kong Théorie (2006), plusieurs intuitions qui ont émergé sur son blogue. Despentes y écrit de façon sporadique et laisse parfois ses lecteurs sans nouvelles pendant plusieurs jours. Elle revendique ces périodes de silence comme des moments essentiels sur cet espace virtuel : “je me fais chier je vais pas bien et j’ai pas envie d’updater”[4].
3Au contraire, le blogue de Chevillard est rigoureusement construit pour être une machine à la mécanique sans faille visant à produire du texte à intervalle constant. Il alimente son blogue tous les jours en respectant l’obligation, qu’il s’est donnée, de n’écrire qu’un texte composé de trois brefs paragraphes. En s’astreignant à cet horaire, Chevillard publie des aphorismes, des courts récits, des calligrammes, des haikus et des commentaires sur l’actualité ou sur le monde littéraire français. Dans L’Autofictif, l’autodérision, l’ironie, l’absurde et les jeux de langue sont de mise en toutes circonstances. Fondé sur un esprit de dépense, le blogue de Despentes, tout en possédant un esprit ludique qui le rapproche un peu de Chevillard, est surtout organisé autour des questions de la vie, du désir et de l’exaltation. L’écrivaine s’amuse d’ailleurs souvent à nous raconter qu’elle blogue dans les situations les plus inappropriées afin d’expérimenter au maximum les possibilités offertes par ce médium d’intégrer l’œuvre au sein de la vie de l’écrivain : “c est fini les conneries maintenant j update debout dans les boites du nuits a san francisco”[5]. Chez Chevillard, les jeux bloguesques se déroulent, on l’imagine, simplement derrière un clavier d’ordinateur. Loin de participer à la célébration de l’esprit festif à laquelle s’adonne Despentes, il se décrit, dans un texte du 14 décembre 2007, par son refus d’aduler la musique populaire contrairement à ses contemporains : “je n’ai jamais eu pour idole un de ces enfants maigres et frisés à la voix de chat ou de loup mort d’une overdose à 25 ans après avoir enregistré avec les autres rebelles anglophones de son groupe deux ou trois albums entièrement pompés sur un générateur d’électricité”[6]. Puisque l’ironie est reine dans L’Autofictif, il n’est pas étonnant que le blogue lui-même fasse parfois l’objet de pareilles moqueries. Le 19 octobre 2007, il se plaît ainsi à raconter une histoire dont il souligne l’insignifiance afin de montrer que le médium peut permettre d’écrire n’importe quoi et qu’il entend bien se servir de cette liberté pour jouir de ce privilège : “Je me suis très légèrement entaillé le pouce en maniant avec maladresse un tournevis, vous vous en fichez. N’est-ce pas que vous vous en fichez ? Il n’empêche que maintenant c’est écrit”[7]. Bien que Despentes fasse parfois des réflexions similaires dans son blogue, ses intentions sont toutefois bien distinctes. Elle s’intéresse davantage à l’impact de ses textes et à leur réception : “(Je relis cette première ligne et me dis qu’à juste titre elle va agacer bien du monde mais je ne vois pas non plus comment la corriger, vu que c’est précisément ce que j’avais envie d’écrire)”[8]. Les fameuses lignes qui pourraient choquer étaient en fait tout banalement des phrases où elle félicitait son amie écrivaine Ann Scott pour la publication de son nouveau roman Héroïne qu’elle disait avoir aimé. Alors que la banalité suspecte était paradoxalement valorisée chez Chevillard, chez Despentes, c’est l’affection qui pourrait être l’objet d’hostilité de la part des lecteurs. Iloveyouso contient, contrairement à L’Autofictif, de nombreuses références aux amis de l’auteure, puisqu’il est construit comme un espace de rencontre pour une communauté d’internautes aux intérêts similaires auxquels s’ajoutent aussi les détracteurs[9] de l’écrivaine.
Les différentes voix de la communauté
4Dans Blogging. Digital Media and Society Series[10], Jill Walter Rettberg qui relate brièvement l’histoire du blogue explique que nous pouvons considérer les pages personnelles du milieu des années quatre-vingt-dix comme les premières explorations hypertextuelles qui allaient conduire vers le blogue tel qu’on le connaît désormais. Les blogues d’écrivains comme Chevillard et Despentes rappellent d’ailleurs cette pratique. Les véritables weblogs à proposer un modèle fondé sur l’antéchronologie des publications consistaient toutefois principalement en des listes de liens que l’auteur du weblog avait consultés dans la journée. Un site comme Twitter a su réinventer cette pratique d’autrefois dans le contexte actuel des médias sociaux. Le but des weblogs était alors de partager avec les autres internautes, souvent eux-mêmes des initiés, des parcours sur la toile afin d’enrichir leurs navigations, à l’époque beaucoup plus laborieuses qu’aujourd’hui. Puisqu’à l’époque les pages commerciales et institutionnelles étaient bien moins nombreuses, on naviguait souvent d’une page personnelle à l’autre. L’internaute devait donc juger lui-même de la qualité de ces publications. Dans les listes de liens, les blogueurs relevaient les pages personnelles qui méritaient selon eux l’attention des autres internautes. En 1998, avec le lancement d’Open Diary suivi de l’ouverture de Livejournal en 1999, les blogues littéraires débutèrent réellement. Inspirés des pratiques diaristes d’autrefois, Open Diary et Livejournal constituaient des médias sociaux d’avant la lettre où des communautés d’intérêts se rassemblaient autour des blogues des uns et des autres. Presque tous ces journaux étaient signés sous pseudonyme et les communautés regroupaient des inconnus qui désiraient partager leurs expériences quotidiennes. Un système simple d’utilisation permettait aux membres de suivre les actualités de certains blogues sélectionnés. La plupart de ces blogues étaient publics, mais plusieurs n’étaient disponibles qu’en privé grâce à une invitation de l’auteur. Les internautes qui fréquentaient ces sites étaient, comme dans les weblogs de liens, des adeptes de l’informatique puisqu’une bonne connaissance des codes HTML était requise pour formater ces textes. Ces journaux représentaient une communauté quasi secrète puisque seuls ceux qui les fréquentaient et qui possédaient eux-mêmes un blogue connaissaient les us et les coutumes de ces groupes.
5Bien que la critique soit portée à associer ce type de pratique bloguesque aux journaux intimes, je propose d’y voir aussi une continuité avec l’esprit des fanzines, populaires dans les milieux contreculturels. L’écrivaine américaine Kathy Acker qui a envoyé ses premiers romans dans un réseau de “mail art” avait, comme plusieurs blogueurs contemporains, un rapport différé à la propriété intellectuelle et à la publication dans les maisons d’édition traditionnelles. Le blogue de Despentes est d’ailleurs héritier de ces tendances, notamment en raison de son lien avec la communauté, alors qu’il en est tout autrement du blogue de Chevillard. À l’évidence, le blogue de Despentes reprend bien l’esprit de la contreculture, puisqu’elle y publie au gré de ses envies des prospectus de soirées en boîte et qu’elle témoigne d’un intérêt marqué pour la scène musicale locale et les actualités de la pop étasunienne. Sa relation avec les idées de cette sous-culture s’avère toutefois beaucoup plus profonde lorsqu’elle aborde la question de la parole dans la société. Dans une entrée sans titre du 30 août 2004, elle défend l’importance d’un accès pour tous à l’écriture et veut briser la peur que pourraient ressentir à l’idée de prendre la plume des personnes convaincues de ne pas avoir les compétences ou les connaissances requises :
aujourd’hui Olivia de Lamberterie faisait son édito dans elle là dessus : elle trouve qu’il y a trop de livres témoignages écrits par n’importe qui, et elle exhorte ses lectrices lisez plutôt qu’écrire”, elle conseille aux gens” de peaufiner leurs texto, mail ou cartes postales... c’est tout le contraire de ce que je pense : que tout le monde écrive, raconte, décrive, que tous ceux que ça tente s’y mettent, c’est une bonne chose d’écrire. dans son cours sur le roman, Barthes explique que c’est quand l’école devient laïque, obligatoire pour tous, qu’on apprend aux élèves à lire et à écouter, et non plus à écrire et à parler. il faut apprendre à écrire, il faut écrire, c’est prendre le pouvoir. ça ne fait pas de la personne un écrivain, ça ne garantit aucun lecteur. mais c’est un truc à part entière, écrire. il faut écrire, il faut écrire son livre, au moins un, et puis recommencer, si on a des lecteurs et que ça nous intéresse. il faut le faire. écrire apprend à lire, aussi, écrire, c’est vraiment la richesse, c’est une force. c’est pas salvateur, c ‘est pas une thérapie, c’est pas un boulot, c’est pas un miracle. mais c’est une force. je crois.[11]
Il est intéressant de comparer cet extrait avec un des premiers aphorismes de L’Autofictif de Chevillard qui, non sans humour évidemment, conseille le silence à ces mêmes personnes que Despentes encourage à s’exprimer : “Et j’ai envie de dire ici à ceux qui choisissent d’écrire comme on parle qu’ils ne trahiraient point leur beau souci d’authenticité s’ils écrivaient plutôt comme on se tait”[12]. Ces deux conceptions de l’écriture à l’opposé l’une de l’autre montrent bien que leurs univers bloguesques sont tout aussi distincts. Chez Despentes, nous sommes au cœur de la pensée de la culture hacker, telle que décrite par McKenzie Wark dans A Hacker Manifesto[13], qui encourage tous ceux qui le souhaitent à prendre la parole à travers la pratique du hack qui concerne toutes les sortes de langages : mathématiques, informatiques, poétiques, musicaux, etc. En littérature, le hack consiste à détourner le langage de ses fonctions habituelles par les innovations formelles et par la pratique du piratage littéraire inspirée de William S. Burroughs et Kathy Acker, écrivains cités dans l’ouvrage. Comme l’accès à la connaissance, l’écriture dans la culture hacker est considérée comme une force essentielle qui sera centrale dans l’activité du pirate sur les réseaux.
6Bien que peu d’années séparent le blogue de Despentes de celui de Chevillard, la position de celui-ci représente la troisième phase d’Internet, celle du Web 2.0, où la parole de plus en plus démocratisée est désormais en quête d’une légitimité pour se démarquer de celles des autres sur la toile. Il n’est pas étonnant que la recherche du mot d’esprit soit le moteur de l’écriture bloguesque de Chevillard. Comme sur les médias sociaux d’aujourd’hui, on cherche à se distinguer par la justesse et la rigueur de son propos. Puisque tout le monde pourrait désormais s’exprimer sur la toile, il s’agira pour l’expert, ici pour l’écrivain publié, de bien construire sa parole afin de s’imposer dans les flux trop abondants pour être lus. Mais avant de juger des propos des internautes, la faute d’orthographe, scrupuleusement chassée par l’auteur de L’Autofictif, constituera un des moyens par excellence pour départager rapidement le bon grain de l’ivraie. Autour du milieu des années deux mille, les blogues chapeautés par des organes de presse ou des maisons d’édition se multiplient afin d’encadrer institutionnellement la pratique. Les deux blogues qui m’intéressent ici sont toutefois publiés sur des plateformes ouvertes au public : Iloveyouso de Despentes est hébergé par 20six.fr et L’Autofictif de Chevillard par over-blog.com. Dans la colonne de droite de son blogue, Chevillard n’hésite toutefois pas à mettre en évidence les différents tomes papier publiés de L’Autofictif afin de légitimer symboliquement cet espace. Dans le blogue très dépouillé de Despentes, elle n’utilise pas les couvertures de ses livres ou de son film afin de souligner son statut d’écrivain. La querelle autour de la sortie sur les écrans de Baise-moi fait, bien sûr, en sorte qu’elle se passe de présentation. Il est néanmoins intéressant de constater que le blogue de Despentes ressemble à n’importe quel journal personnel de cette époque. Même si elle signe ses écrits, elle souhaite s’inscrire parmi une communauté d’internautes qui ne sont pas forcément des acteurs du milieu des lettres.
Une démocratisation suspecte
7Dans la deuxième phase euphorique et spéculative d’Internet des années quatre-vingt-dix, le réseau tout récemment commercialisé était ouvert à tous ceux qui désiraient s’y aventurer. Il fallait toutefois détenir certaines habiletés informatiques ou avoir le désir d’apprendre pour prendre part à l’aventure. À partir de la troisième période, avec le Web 2.0, la toile est beaucoup plus facile d’accès. La parole devient alors réellement démocratisée sur le réseau puisque tous ceux qui le souhaitent peuvent facilement s’y exprimer à l’écrit, mais aussi à l’oral au moyen d’une webcam. L’espace, désormais ouvert à tous, est alors suspect. Dans la Haine de la démocratie, Jacques Rancière rappelle que le mot “démocratie” était d’abord dans la Grèce antique une expression malveillante forgée pour se moquer de ceux qui ne pensaient pas “que le pouvoir revenait de droit à ceux qui y étaient destinés par leur naissance ou appelés par leurs compétences”[14]. Il explique qu’une nouvelle haine de la démocratie s’est développée depuis et qu’elle a émergé au cœur des pays démocratiques eux-mêmes. Plus pernicieux, ce ressentiment envers la démocratie ne s’attaque pas aux institutions nées de ce système, au contraire, il veut renforcer le pouvoir répressif de celles-ci, au nom de la démocratie, pour combattre les actions du peuple qui, trop privilégié, abuserait désormais du système devenu “le règne des désirs illimités des individus de la société de la masse moderne”[15]. Rancière montre comment cette nouvelle haine cherche à tout prix à éviter la naissance d’une démocratie plus réelle. Tout est mis en œuvre pour faire un éloge sans réserve de la démocratie au moment même où on tente paradoxalement de discréditer la parole du peuple grâce à la force des institutions démocratiques censées le représenter et le défendre. Il est fascinant de constater que le Web 2.0 fait l’objet encore aujourd’hui d’une haine similaire. Les discours euphoriques et utopiques à propos d’Internet des années quatre-vingt-dix ont cédé le pas à des discours méfiants envers les développements d’Internet. L’essai Zero Comments. Blogging and Critical Internet Culture de Lovink représente exactement ce mouvement. Ce livre d’une grande qualité s’est d’ailleurs imposé comme une référence théorique importante pour penser le blogue. Lovink ne cache pourtant pas une certaine haine pour les blogues qu’il exprime non sans ridiculiser au passage la culture hacker. Pour discréditer une image du blogue en tant que médium essentiellement prossessiste, véhiculée par le mouvement de “counter-cultural folklore”[16], il va montrer que des mouvements parmi les plus réactionnaires utilisent désormais les blogues pour diffuser leurs idées. Bien que sa démonstration soit convaincante, je crois qu’elle est pernicieuse puisque Lovink tait à dessein, pour renforcer son argumentaire, l’idée de l’aléatoire et de l’incontrôlable, importante dans la culture hacker. Les pirates, s’ils défendent en effet l’aspect émancipateur du développement d’Internet, sont forcément aussi en faveur de la liberté d’expression. De plus, la culture hacker qui rêvait de faire d’Internet un vaste espace sans pouvoir étatique ne considérait pas que ces voix conservatrices remettent en question l’émancipation permise par les blogues. En donnant la parole à tous ceux qui la désirent, on leur offre la liberté de l’utiliser comme ils le désirent et on s’octroie aussi les moyens de critiquer, par les mêmes moyens, toute parole qui pourrait nous sembler dangereuse.
8Dans l’esprit de la culture hacker, un texte de Despentes publié le 20 octobre 2004 relate d’ailleurs les nouveaux pouvoirs que l’écrivaine conquiert sur la presse française. Alors qu’elle rencontre une journaliste du Parisien, elle constate que la dynamique a changé entre les deux femmes depuis qu’elle s’est mise à écrire sur Internet : “Elle me dit qu’elle lit ce blog à peu près au début de l’entretien. Je me fais la réflexion que c’est une chouette sensation, que les journalistes sachent que moi aussi je vais peut-être raconter comment ça s’est passé. Comme un ré-équilibrage”[17]. Grâce à son blogue, elle n’est plus à la merci des journalistes comme elle a pu l’être par le passé. À la blague, elle se sert aussi de ce nouveau moyen de défense avec ses amis : “avant hier chez queen martine, on tire la galette, je finis par menacer d’updater pour raconter tout ça. ce matin je me fais narguer, alors j’update, mais, magnanime, je ne rentre pas dans les détails”[18]. Chevillard s’amuse à son tour avec les pouvoirs inédits que détient l’écrivain blogueur. À la rentrée de 2007, il commente à sa manière son absence dans la première liste des nominés pour le Prix Goncourt :
Certaine rumeur me donne favori pour le Goncourt. Certes, Sans l’orang-outan ne figure pas sur la liste des livres sélectionnés. Mais il s’agirait d’une ruse, d’une carte secrète que les jurés gardent dans leur manche afin de déjouer les pronostics et créer l’événement. On me l’a assuré : c’est chose faite.[19]
On s’en doute, il ne cherchait probablement pas à influencer les jurés grâce à ce texte, mais puisque les blagues sur ce Goncourt manqué reviennent constamment d’un jour à l’autre, une importance y est accordée de fait malgré sa posture ironique. Il se plaît, toujours dans un esprit de jeu, à se présenter comme écrivain incompris. Il parlera même quelques jours plus tard de ses amis qui lui avouent ne pas avoir été capables de terminer son titre précédent. Qui plus est, en commentant, par la bande, les nominations au Goncourt, Chevillard s’inscrit dans les fils d’actualité d’Internet, à la manière d’un blogueur du Web 2.0. Cette posture de l’écrivain ignoré est totalement absente de Ilovesoyou. Le blogue de Despentes, écrivaine contestée dont le film Baise-moi a fait l’objet de censure en France, constituait paradoxalement un véritable lieu de rassemblement pour toute une communauté d’intérêts qu’elle œuvre à valoriser. Elle se sert d’ailleurs de l’attention médiatique dont elle jouit pour défendre des écrivains qu’elle juge oubliés à tort :
Quand ils ont ré-édité dans la collection rouge l’ensemble de ses romans, je m’étais justement dit que je le mentionnerais sur ce blog, parce que plus personne ne lit Christiane Rochefort, et pourtant il n’y en a pas eu cinquante, depuis, de femmes à écrire avec la sauvagerie, du souffle, du courage et de l’humour.[20]
Despentes fait très peu son autopromotion dans son blogue. Elle prend plutôt le parti de défendre avec véhémence la littérature qu’elle apprécie. Chevillard aussi cite régulièrement des écrivains. Ceux-ci sont toutefois l’objet de raillerie amicale. Parfois, il s’attaque à des auteurs consacrés comme Proust, Céline, Beckett et Bernhard qu’il accusera à la blague, comme toujours chez lui, d’être des “écrivains contagieux”[21] qui ont engendré des légions d’infectés. À d’autres reprises, il se moquera méchamment de sa tête de turc favorite : Alexandre Jardin. Puisque le lectorat universitaire de Chevillard partage sans doute la même aversion pour l’auteur de Fanfan et du Zèbre, il n’y a donc aucune intention réelle de polémiquer à travers ces attaques. De plus, dans L’Autofictif, Chevillard ne cherche pas, comme le fait Despentes, à défendre une certaine manière de concevoir la littérature, du moins autrement qu’à travers son travail formel. La démarche de Chevillard est plutôt individualiste. Il utilise le Web comme un espace de diffusion plutôt qu’un lieu de rassemblement. Au cœur de la jungle de commentateurs du Web 2.0, c’est désormais chacun pour soi.
Le souci de soi, des autres et du monde
9Dans un esprit de souci pour le monde, Iloveyouso soutient sans gêne plusieurs rêves politiques caressés notamment par la culture hacker. Très représentatif de l’esthétique désordonnée et impulsive qui guide le blogue de Despentes, un extrait d’un texte de 20 octobre 2004 montre bien qu’elle voit son travail d’écrivain comme une action qui s’inscrit dans une frappe collective :
est-ce que l’autofiction a commencé à exploser avec la première guerre mondiale ? a t elle explosée avec la deuxième guerre mondiale (ah, ce bon vieux temps où on l’appelait la seconde, remember).
j’apprends il y a peu de temps que les blogs en amérique ont connu un succès foudroyant suite au 11 septembre.
là où je veux en venir : ils ont tort, dans les journaux, de “croire” (ou de faire semblant de) que les récits autobiographiques sur l’inceste le viol la prostitution sont des simples “machines à sous” encouragés par les éditeurs. moi je crois que tous ces récits apparaissent en même temps parce que c’est une aventure collective, une expérience de la barbarie et d’un monde sans confiance. chacun parle en son nom, à sa façon, mais l’aventure est collective, celle de la fin d’une ère où on faisait semblant de croire que viol inceste et conséquences étaient marginales, rares, peu fréquentes.[22]
En quelques lignes, elle passe d’un sujet complexe à l’autre sans prendre le temps de faire les nuances qui s’imposent. Le blogue permet, c’est une de ses grandes qualités selon moi, de tels amalgames de pensées, moins compatibles peut-être avec notre manière de concevoir le livre. Despentes unit différents phénomènes littéraires - les récits d’après-guerre, les débuts de l’autofiction, la popularité croissante du blogue, les témoignages de victimes de viol et d’inceste et les œuvres littéraires de prostituées - en faisant comme s’il s’agissait d’un vaste mouvement qui porte une quête voisine et qui pour cette raison peut faire parfois l’objet d’une suspicion similaire. À l’instar de Simone de Beauvoir qui voit son travail autobiographique comme une force, toutes ces formes d’écriture tiennent, pour Despentes, d’une “aventure collective” constituée d’une armée d’inconnus qui se joignent, consciemment ou non, à la même mouvance afin de transformer leur parole en action sur le monde. En relation avec cet esprit de témoignage qui conduit son blogue, elle rédige, dans un texte intitulé “bye bye k. reine karen bach et karen lancaume”, publié le 1er février 2005, une touchante épitaphe pour son amie Karen Lancaume, une des deux têtes d’affiche de Baise-moi, qui vient de se suicider. Elle raconte d’abord comment elle a appris la mort de l’ancienne porn star française avant de lui rendre un vibrant hommage :
on est pas en train de simplement se souvenir d’à quel point
d’à quel point karen t’as été la fille la plus douce et la plus gentille que j’ai croisée. c’est pas les circonstances qui me font penser ou dire ça. tous ceux qui t’ont croisée hocheront la tête en lisant ça, parce que c’était encore plus flagrant en toi que comment t’étais belle.
les mots vont pas ensemble, celui de ta mort et le souvenir de toi.[23]
En insistant sur la bienveillance et la délicatesse de Karen Lancaume, elle présente celle qui a endossé le rôle de Nadine, la meurtrière perverse de Baise-moi, comme une héroïne du souci des autres. Elle conclut d’ailleurs son texte par “i love you so[24], titre de son blogue. Cette finale rappelle que le blogue de Despentes est porté par un amour pour la communauté autour duquel gravitent ses écrits. Rassembleuse, comme les rock star qu’elle apprécie tant, Despentes constitue un modèle qui veut rassurer ses lecteurs en leur montrant qu’il est encore possible de vivre et de penser autrement.
10Véritable incubateur de projets littéraires, le blogue de Chevillard peut grâce à sa structure, très différente des blogues de la culture hacker, devenir un lieu d’exploration de nouvelles propositions fictionnelles. Avec une volonté évidente de décontenancer, voire de heurter ses lecteurs, l’écrivain se permet d’insérer dans son blogue des petites histoires saisissantes :
Ayant mortellement assommé ma femme, je découpai ensuite son corps à la hache. Puis je plaçai dans sa main droite un couteau et dans sa main gauche une éponge. Aux enquêteurs, j’expliquai que ma défunte avait toujours été maladroite et qu’elle s’était mise elle-même dans cet état lamentable en faisant la vaisselle.
J’attribuai la présence des morceaux de son corps dans des sacs au sens de l’ordre quasi maniaque dont elle faisait preuve en toute occasion. Jusqu’à ses ultimes instants de lucidité, affirmai-je, elle aura eu à cœur de ranger sa cuisine. Quant aux derniers morceaux empaquetés, c’est la vie prolongée de leurs nerfs obéissant là encore à de très anciens automatismes qui les aura conduits spasmodiquement dans ces sacs.
Mes explications se tenaient. Il n’y avait aucune raison de mettre en doute ma bonne foi et la police s’apprêtait à classer l’affaire lorsque le fameux détective Hercule Maigrelet se permit d’intervenir. Profitant déloyalement de mon éducation un peu négligée sur les questions de table, il crut bon de faire remarquer que le couteau dans la main de ma femme était un couvert à poisson.[25]
Ce qui se présente comme une confidence n’en est pas une en vérité. L’événement sanguinaire tourne très rapidement à la blague de sorte qu’il est complètement impossible de croire qu’il puisse s’agir d’un témoignage. Irrévérencieux, Chevillard ajoute à son histoire un gag sexiste plutôt désuet, qui perd son caractère offensant par son énormité. Tout est jeu de langage chez Chevillard. Contrairement à Despentes, il pratique une littérature qui n’a d’intérêt que pour la littérature elle-même et où il n’y jamais de véritable témoignage ou de réelle insulte. La littérature est ici à mille lieues de l’autofiction, malgré le titre de son blogue. On peut d’ailleurs lire ce titre comme une raillerie polysémique : il se moque de l’autofiction et de toute l’aventure collective du témoignage que défend Despentes, il raille le blogue lui-même et les usages qu’en font ses contemporains et il tourne en dérision sa propre écriture sur la toile. Le surgissement à la fin du récit d’Hercule Maigrelet, personnage récurrent dans L’autofictif, n’est pas étonnante puisque les références intertextuelles sont parties prenantes au cœur de sa poétique. L’intertexte permet à Chevillard de créer une communauté dans l’univers de son blogue, une communauté virtuelle de références littéraires qui remplace la communauté d’internautes de Despentes. Ce court texte de Chevillard pourrait très bien figurer dans un de ses romans. En fait, nous retrouvons dans ces quelques lignes la plume et l’esthétique qui caractérisent ses textes publiés. Son blogue est ainsi davantage un laboratoire d’écriture qu’un journal de pensées comme celui de Despentes. Au contraire, l’écriture d’Iloveyouso avec son style inachevé ne ressemble pas aux romans publiés de l’écrivaine, puisque cette dimension autoréflexive ne se retrouve pas sous cette forme dans ses fictions.
11Les blogues L’autofictif et Iloveyouso rendent compte de deux tendances bien distinctes qui sont encore présentes aujourd’hui dans la blogosphère. Certains blogues peuvent même être analysés comme un mélange entre ces deux postures, plus compatibles qu’elles n’y paraissent au premier abord. Bien qu’on comprenne plutôt aisément, selon moi, la pratique du blogue issue de l’esprit du Web 2.0 à la Chevillard, les blogues inspirés de la culture hacker sont quant à eux plus méconnus ou parfois dénigrés comme on l’a vu dans les écrits théoriques de Lovink. En plus de rappeler le cadre historique où a émergé le médium, l’héritage de la culture hacker enrichit toutefois les productions littéraires sur Internet en conférant à ses écrits une dimension politique importante. En méprisant tous les discours qui voudraient voir un aspect émancipateur dans le blogue, Lovink attaque, sans le dire, la politique du Care - en tant que Care démocratique ou démocraties du Care - qu’animent ces écrits. Dans son essai Un monde vulnérable. Pour une éthique du care, Joan Tronto, avec l’aide de Berenice Fischer, définit ainsi le concept de “care” : “Nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre ‘monde’, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible”[26]. Nous retrouvons cette quête dans l’univers romanesque de Despentes où sont représentés autant les coups de poing sur la gueule que les soins et l’attention envers les autres. L’amitié féminine des héroïnes de Baise-moi, l’amour hétérosexuel de Bye bye blondie et l’amour homosexuel d’Apocalypse bébé sont empreints de cette logique du care puisque Despentes met en scène des individus esseulés qui se lient pour tenter de réparer ensemble le monde autour d’eux. En construisant un blogue qui anime une communauté d’internautes, elle reproduisait sous une autre forme cet idéal politique de souci du monde.
Amélie Paquet
Université de Montréal



Notes


[1]Geert Lovink, Zero Comments. Blogging and Critical Internet Culture, New York, Routledge, 2008, p. x.

[2] Ibid.

[3]Ironie du sort, puisque je montrerai que le blogue de Despentes appartient à la culture hacker, contrairement à celui de Chevillard. Il importe toutefois de rappeler que tous les hackers ne sont pas forcément des crackers. Pour les fins de cet article, j’ai retrouvé les textes publiés sur ce blogue du 4 août 2004 au 22 août 2005 grâce à la Wayback Machine du site d’Internet Archive (archive.org).

[4]Virginie Despentes, “neverland”, 23 octobre 2004.

[5]Virginie Despentes, “c fini les conneries”, 19 août 2005.

[6]Éric Chevillard, L’autofictif, Talence, L’arbre vengeur, p. 69.

[7] Ibid., p. 27.

[8]Virginie Despentes, “Heroine D.Day”, 20 août 2005.

[9] Elle s’adresse d’ailleurs parfois directement à ses détracteurs comme dans un texte où elle recopie un hate mail et écrit à l’endroit de ceux-ci: “bisoux bisoux et tendres fists…”. Virginie Despentes, “soyez heureux soyez glaireux”, 31 juillet 2005.

[10]Jill Walker Rettberg, Blogging. Digital Media and Society Series, Cambridge, Polity Press, 2008, 176 pages.

[11]Virginie Despentes, “Sans titre”, 30 août 2004.

[12]Éric Chevillard, op.cit., p. 10.

[13]McKenzie Wark, A Hacker Manifesto, Cambridge, Harvard University Press, 2004, non numéroté.

[14]Jacques Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La fabrique, 2005, p. 8.

[15] Ibid., p. 7.

[16]Geert Lovink, op.cit., p. xxiii.

[17]Virginie Despentes, “licornes et sabliers”, 20 août 2004.

[18]Virginie Despentes, “libre ou perdue?, 14 janvier 2005.

[19]Éric Chevillard, op.cit., p. 11-12.

[20]Virginie Despentes, “keep gettin’ it on”, 15 novembre 2004.

[21]Éric Chevillard, op.cit., p. 20.

[22] Virginie Despentes, “bons baisers d’Arcadie”, 20 octobre 2004.

[23]Virginie Despentes, “bye bye k. reine karen bach et karen lancaume”, 1 février 2005.

[24]Ibid.

[25]Éric Chevillard, op.cit., p. 64.

[26]Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une éthique du care, Paris, La découverte, 2009, p. 143.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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