La communauté en voie d’extinction médiatique.
Une analyse de Zone de combat d’Hugues Jallon
1Le livre Zone de combat[1] d’Hugues Jallon n’est pas de “la littérature” : c’est un “texte de fiction”, comme il est précisé sur la quatrième de couverture. Son refus d’appartenir aux belles-lettres est évident dès les premières phrases, où une écriture difficile déjoue nos habitudes de lecture et déroute le lecteur, l’entraînant dans un monde fait de descriptions brèves, ponctuées par des phrases coupées et des pronoms sans référence repérable. En raison de sa nature expérimentale, le livre a gagné en 2008 le “prix de l’inaperçu” que l’auteur a accepté chaleureusement.[2]
2Nous voudrions ici fournir un aperçu engagé du livre, car il est d’une actualité brûlante. Sa fiction n’aurait pas pleinement de sens avant le 11 septembre et la nouvelle “guerre contre la terreur” qui l’a suivi, guerre qui est partout et nulle part, sans une “zone” clairement démarquée qui la circonscrive. Et pourtant, le livre dépasse le contexte historique du présent : il ne référencie pas ces événements particuliers, n’y fait presque pas allusion. Il nous parle par un discours à la fois familier et déterritorialisé, dans lequel la distinction entre nous. vous et eux se désintègre, où les victimes des traumatismes terroristes deviennent terroristes eux-mêmes par le simple glissement des pronoms, où des accidents domestiques et singuliers que la multiplication des images télévisées transforme en désastres publics et généraux. La fiction met ainsi en scène la dissolution de la communauté dans notre expérience quotidienne, mondialisée et médiatisée.
3Ce livre mérite donc d’être vu (et lu), et notre analyse tentera de lui donner une nouvelle visibilité. Nous emploierons pour ce faire quelques outils théoriques tirés de Jean-Luc Nancy, Daniel Bougnoux et Gilbert Simondon. Le texte ne sera nullement subordonné à ces repères théoriques : nous voudrions bien plutôt penser les concepts et les théories à partir du livre, et non l’inverse, en analysant l’écriture de Jallon pour en dégager la complexité.
Dispositif du texte
4Le livre se présente en vingt-cinq segments ou “semaines”. Il y a aussi cinq segments sans titre qui interrompent périodiquement cette temporalité linéaire. La fiction du livre met en scène une sorte de thérapie de groupe, dans laquelle les patients racontent des traumatismes pour les dépasser. Cette technique est employée dans les thérapies cognitivo-comportementales, pour le stress post-traumatique. La semaine 1 spécifie l’organisation générale de ce dispositif :
Dans une atmosphère bienfaisante
nous engageons des reconstitutions.
Nous reprenons le déroulement des épisodes traumatiques. (10)
Dans cette citation, nous percevons déjà la difficulté centrale du livre : qui est le nous qui parle ici ? Question qui n’a peut-être pas de réponse définitive, car le référent du nous est flottant. L’histoire du roman se déroule dans une série de flashbacks, si histoire il y a, car le livre est dépourvu de “protagonistes”. À leur place apparaissent des pronoms presque interchangeables, comme le nous dans la citation ci-dessus, ou dans les énoncés qui s’adressent à vous ou eux. Ce que ces pronoms désignent, ce à quoi ils réfèrent reste obscur, tout comme le statut du locuteur et du destinataire. Nous chercherons à dégager à partir de ce flou comment un nous de la communauté émerge, se dissout et fusionne en d’autres regroupements. Cette question générale nous amènera à celle des médias, et nous aidera à penser dans quelle mesure la communication peut (ou non) construire une communauté.
5S’il n’y a pas d’ “histoire” dans le livre, on peut néanmoins constater que la plupart des semaines sont constituées par une sorte de dialogue, où les victimes s’efforcent de raconter les événements traumatiques qu’ils ont subis, tandis qu’une “voix” thérapeutique les encourage à mener ce travail. La semaine 2 nous fournit un exemple de cette technique :
Nous sommes encore jeunes, vous savez.
Nous ne devrions pas en être arrivés là.
Pas si vite
vous en parlerez plus tard, vous y parviendrez
c’est sûr.
Allez. (13)
Nous apprenons que le nous est ici un couple qui raconte les débuts de leur relation. Ils se connaissaient depuis des années ils ont pris un vol au hasard vers le Mexique ils font l’amour sur une plage, “fabuleusement légers dans les bras l’un de l’autre” (15). La semaine 2 nous présente la première formation d’une communauté, celle des amants.
La communauté
6Même si le mot de communauté n’est jamais mentionné dans le livre, il s’agit bien de retrouver un être-ensemble perdu pour les patients de la thérapie. Le livre met en scène des tentatives de créer une communauté et de la sauver d’une dissolution générale. Toute formation d’une communauté dans le texte est menacée de disparition, que ce soit par les attaques terroristes ou les accidents domestiques qui brisent les liens sociaux, séparant les gens les uns des autres (même si ces désastres peuvent aussi servir à réunir les gens). Dès le début du livre, nous voyons la voix thérapeutique vous remettre ensemble au sein du groupe, vous sauvant de la disparition :
Allez.
Vous vous installez.
Vous retrouvez la position.
Nous sommes ensemble.
Nous en avons besoin. (9)
7Pour mieux dégager ce que Jallon nous suggère sur la formation de la communauté, il faut d’abord cerner ce que peut être, aujourd’hui, “une communauté”. Comment se différencie-t-elle d’une simple association d’individus, d’une société ? Dans son ouvrage La Communauté désœuvrée[3], Jean-Luc Nancy écrit que le monde moderne témoigne de la dissolution de la communauté. L’idéal du communisme n’a plus cours, ni la pensée qui le sous-tendait. Nancy affirme de plus que la “perte” de la communauté est inextricablement liée à son concept même, d’une telle manière que la réalisation de la communauté signifierait sa fin. Pour Nancy, notre idée moderne de la communauté (qui sous-tend le communisme, mais aussi les états démocratiques libéraux) est conçue comme une “immanence”, c’est-à-dire une communauté qui se réalise par son mouvement propre, une communauté d’êtres produisant leur essence et l’essence de la communauté comme leur œuvre (CD 14). Nancy questionne la possibilité de réaliser cette immanence sous la forme d’une “identité”. Selon lui, la communauté immanente est irréalisable : celle-ci relève en effet du devenir, alors que toute “réalisation” de son “identité” la figerait dans la négation d’elle-même – de telle sorte que la mort, chez Nancy, est la vérité de la communauté immanente (dès lors qu’elle se figerait dans une identité définie) :
l’immanence est [...] cela même qui, si cela avait lieu, supprimerait à l’instant la communauté, ou encore la communication, comme telle. La mort n’en est pas seulement l’exemple, elle en est la vérité. Dans la mort, [...] il n’y a plus de communauté ou de communication : il n’y a que l’identité continue des atomes. (CD 35)
8Contre cette idée d’une identité communautaire, Nancy tente de penser la communauté comme un partage, et non pas comme une chose à retrouver ou à réaliser. Il n’y a pas d’un côté la communauté, équilibrée et harmonieuse, et de l’autre côté la société qui aurait brisé cette unité idéale (comme chez Rousseau, qui est pour Nancy le premier penseur de la communauté - CD [29]) : “la communauté, loin d’être ce que la société aurait rompu ou perdu, est ce qui nous arrive – question, attente, événement, impératif – à partir de la société” (CD 34).
La communauté nous arrive elle est une expérience (“événement”, “attente”). On ne peut la créer, comme une constitution ou un gouvernement elle n’est pas une “œuvre”. Plutôt, “on en fait l’expérience (ou son expérience nous fait) comme expérience de la finitude” (CD 78). La communauté implique alors un partage de la finitude. Elle expose la finitude des êtres qui la composent. Ces êtres sont des êtres singuliers, que Nancy distingue des individus. L’individu est clos à toute communauté, à tout partage, il est indivisible. En revanche, l’être singulier dépend de l’existence d’un autre, d’un autre être singulier. Et la communauté est précisément ce rapport : “Un être singulier apparaît, en tant que la finitude même : à la fin (ou au début), au contact de la peau (ou du cœur) d’un autre être singulier, aux confins de la même singularité qui est, comme telle, toujours autre, toujours partagée, toujours exposée” (CD 70). Et donc “la communauté signifie, par conséquent, qu’il n’y a pas d’être singulier sans un autre être singulier” (CD 71).
9Ce que nous voudrions retenir de Nancy, c’est que la communauté est une expérience faite par les êtres singuliers en tant qu’ils résistent à leur fixation identitaire elle est ce qui nous arrive en nous exposant à la finitude (de notre naissance, de notre mort, ou de la mort de l’autrui - CD [75]). Les êtres singuliers communiquent par ce que Nancy appelle la “comparution”. Cette comparution préexiste à tout lien social : “Elle consiste dans la parution de l’autre comme tel toi et moi (l’entre nous) […]. Les êtres singuliers ne sont donnés que dans cette communication. C’est-à-dire, à la fois sans lien et sans communion, à égale distance d’un motif du rattachement ou d’un ajustement par l’extérieur et du motif d’une intériorité commune et fusionnelle” (CD 74).
10La question que nous posons au roman de Jallon, à travers ce détour par Nancy, est la suivante : où est la communauté dans notre monde actuel, quand est-ce qu’elle arrive ? La seule chose qui “arrive” dans le livre, c’est le désastre, un désastre jamais vraiment explicité dans sa nature précise. Tout le livre est en quelque sorte le témoignage de la dissolution des identités, suite à quelque chose qui “arrive”. À travers une série d’accidents et d’attaques terroristes, la société est déchirée, et même si ces désastres sont bien partagés à travers la thérapie de groupe et l’échange de paroles calmantes, il n’y a pas véritablement de communication entre des êtres singuliers. Le but de la thérapie de groupe n’est pas de mettre en contact la finitude des êtres singuliers, mais de former des individus : de les maintenir clos sur eux-mêmes plutôt qu’à les ouvrir au partage. Dans le monde décrit par le roman de Jallon, toute communication est médiatisée par des conseils, des prescriptions, des injonctions “communautaires”, d’ordre thérapeutique. Il n’y a pas communication entre “toi” et “moi”, mais entre vous et nous – formulations qui éliminent l’intériorité singulière des individus, les transformant en pronoms indistincts, formels (distance de politesse) ou pluriels (s’adressant à des groupes plutôt qu’à des sujets singuliers). Il faut maintenant observer comment cette individuation fonctionne chez Jallon, en commençant par une analyse du statut des images dans le roman.
L’image
11Dans la semaine 3, nous apprenons que le couple de la semaine 2 a été témoin d’une attaque terroriste qu’il raconte dans un flashback :
Dans les grandes lignes, en beaucoup moins d’une seconde
il fallait s’y attendre
tout a été complètement ravagé.
À quelques détails près, nous terminions tranquillement nos achats quand c’est affreux, s’il vous plaît ne formez pas d’images comprenez bien, la zone a été complètement ravagée sur plusieurs centaines de mètres, encore aujourd’hui les éléments du décor ne formez pas d’images, n’essayez pas, s’il vous plaît s’assemblent sous nos yeux, le relief du verre brisé sous nos pieds, des lambeaux de tissu tordus et gorgés d’huile, des résidus boueux de plastique, du sang bien sûr, il y avait du sang. (19)
Les phrases en caractères gras se répètent tout au long du livre. Surtout l’injonction : ne formez pas d’images. Pourquoi cette interdiction des images ? Elle contraste avec les “conseils” de la voix encourageante, en s’insérant dans la description et en interrompant la phrase. Ici, nous voudrions nous interroger sur la spécificité de l’image, pour comprendre comment les images vont à l’encontre de la visée formative de la thérapie du groupe. Pour ce faire, nous nous appuierons sur le travail de Gilbert Simondon. Dans Imagination et invention, Simondon conçoit l’image mentale “comme un sous-ensemble relativement indépendant à l’intérieur de l’être vivant sujet.[4]” Cette intériorité et cette indépendance de l’image nous semblent être précisément ce qui est déstabilisant pour le succès de la thérapie du groupe qui tente de “purger” les expériences traumatiques en les extériorisant. Dans l’intervalle qui se trouve entre les semaines 3 et 4, la “voix” parle d’un “ils” et fournit un commentaire sur ce que la thérapie de groupe cherche à constituer : un “ils” sans distinction les uns des autres, formés, moulés, organisés – autrement dit, pour reprendre les catégories proposées par Nancy, une communauté réalisée, solidement identitaire, prête à œuvrer, à être mise au travail.
ils se reconstruiront
après traitement
des troubles post-traumatiques
[…]
dans la zone de combat
Souples, inventifs, secrets
ils ne dépareilleront pas.
Concentrés, inflexibles, alertes
ils ne subiront rien.
Réactifs, organisés, énergiques
rien ne les distinguera.
regardez
vous avez compris, enfin
les dégâts sont à l’intérieur. (26)
Les mots en majuscule fonctionnent comme des messages officiels, qui dans ce cas ont pour fonction d’attirer le regard ailleurs, dans la “zone de combat” médiatisée, un espace fait de paroles et d’images communes. L’enjeu des séances de thérapie est de reconstruire les patients, de les rendre “souples”, “réactifs”, “énergiques”, individualisés, fonctionnels, en réparant les dégâts à l’intérieur des sujets. Si l’image est inadmissible, c’est parce qu’elle est à la fois à l’intérieur du sujet et indépendante du sujet, à mi-chemin entre le subjectif et l’objectif.
12Telle que Simondon nous apprend à la considérer, l’image est en effet un “quasi-organisme”, “habitant le sujet et se développant en lui avec une relative indépendance par rapport à l’activité unifiée et consciente” :
on ne peut gouverner [les images] que de manière indirecte elles conservent une certaine opacité comme une population étrangère au sein d’un état bien organisé. (9)
L’image agit avec une certaine autonomie à l’intérieur du sujet, échappant ainsi à sa volonté – mais aussi à l’emprise de la thérapie. Le succès de la thérapie dans le livre dépend de la circulation externe des expériences personnelles, ainsi que du contrôle voire de l’élimination de l’intériorité. Les images sont admissibles – elles jouent un rôle essentiel dans la construction d’une communauté, le pouvoir nous enjoint de les regarder – seulement dans la mesure où elles circulent en public, dans un environnement contrôlé, sécurisé, aseptisé, thérapeutique. Tout doit être manifesté pour dépasser les expériences traumatiques, et l’image personnelle, avec sa relative indépendance, menace la stratégie de la thérapie – et l’ “état bien organisé”. La question que pose le roman de Jallon est en effet de savoir si la communication médiatisée peut créer une communauté dynamisée par un véritable partage, telle que Nancy la théorise.
Les médias
13Si le livre se présente comme une thérapie dans la “zone de combat” qu’est le monde moderne, cette thérapie est prolongée par les médias. Pour nous aider à penser le rôle des médias dans la création d’une communauté, nous nous appuierons sur quelques formules de Daniel Bougnoux, qui nous invite à penser que le contenu véhiculé par les médias est secondaire, par rapport à leur fonction première qui est de créer du lien. Bougnoux distingue ainsi entre information et communication, cette dernière étant ce qui crée une communauté :
Nous poserons que l’information suppose en général la communication, où l’on peut voir la base dont elle émerge, mais que cette condition n’est pas symétrique : la communication ne conduit pas toujours à l’information, et s’en passe même assez bien. Dans un fou rire, dans la chaleur communicative des émotions, dans l’observance d’un rituel ou la participation aux règles d’une culture en général..., les hommes s’éprouvent reliés et membres de la même communauté, sans que cette conscience se rattache à un contenu cognitif – à une information – en particulier.[5]
Pour Bougnoux, la communication constitue la communauté en ce qu’elle est d’abord une expérience de communion. Les médias, avant même tout message et toute information qu’ils transmettent, nous font communier, avant même de nous faire communiquer, sur le modèle du rire contagieux ou des rituels culturels. Bougnoux précise que même si les médias nous montrent le monde extérieur, ils fonctionnent d’abord comme une bulle, constituant un espace sécuritaire, une communauté fermée:
Nous ne demandons nullement à nos médias une ouverture indéfinie sur le monde, mais d’abord une circonscription sécuritaire et identitaire, la production et la stabilisation d’un monde miroir qui donne le sentiment d’être chez soi, où le réel ne filtre qu`à petites doses, et où la question de la vérité au fond se pose assez peu.[6]
14Les médias, et surtout la télévision, sont très présents dans le livre de Jallon, justement comme une sorte de refuge d’intimité. Il est donc éclairant de regarder comment la télévision est employée au fil des semaines. Dans la semaine 3, après l’attaque terroriste, la télévision est utilisée comme un abri contre les traumatismes externes :
Couchés sur le lit défait, nous regarderons énormément la télévision, c’est recommandé, des heures entières sans chercher à comprendre un seul mot. (22)
On voit très précisément que ce n’est pas le message, l’information, qui importe, mais la commun(icat)ion, après que la relation au sein du couple a été bouleversée par le traumatisme. (“Nous avions tant de mal à communiquer” se dit le couple dans la semaine 7, quand il s’installe dans un nouvel appartement - ZC [41]) Il y a changement dans l’utilisation de la télévision dans la semaine 8, au cours de laquelle le couple commence à émerger de la solitude par “un nouveau dispositif” qui implique des séances régulières de thérapie. La télévision est toujours allumée, mais avec le “volume au plus bas, à peine audible. On diffuse un programme de fitness ou des informations générales. C’est bien, nous assurons ainsi une présence” (46). Cette présence de la télévision est encore évoquée à un autre moment, où il s’agit de nous faire sortir de la solitude accablante :
Vous savez, le plus difficile est d’affronter seul la situation, de se retrouver seul chez soi la nuit face à soi-même, de subir ainsi ce que nous subissons à l’intérieur, on connaît tous ça, rester enfermé à regarder la télévision n’essayez pas c’est affreux, s’il vous plaît ne formez pas allumée mais muette, bien en vue [...]. (64)
La télévision nous sauve de l’intériorité traumatisée, précisément quand nous sommes chez nous, protégés du monde menaçant du dehors. La phrase continue ainsi :
protégez-vous du spectacle chaotique et angoissant
des images des récits des témoignages
. (64)
Comment comprendre cette injonction ? C’est un paradoxe, car tout le livre est fait d’appels aux récits, aux témoignages on est invité précisément à témoigner, à raconter les événements angoissants dont on essaie ici de nous protéger. Le paradoxe est au cœur du fonctionnement même des médias, et il apparaît clairement à la lumière des analyses de Daniel Bougnoux : les médias nous racontent régulièrement des événements angoissants, des statistiques troublantes, des informations choquantes et des images sinistres, mais en même temps – et par le même mouvement – ils nous fournissent un espace sécuritaire avec le sentiment de faire partie d’une communauté protégée par sa communion médiatique. Cette communauté, dont l’identité communautaire se nourrit des désastres extérieurs qu’elle repousse, est toutefois constamment menacée dès lors que “l’état bien organisé” s’avère incapable de nous protéger de désastres réels.
Le désastre
15La semaine 17 nous présente la construction du monde médiatisé du livre, de l’instauration de la thérapie de masse, et la formation d’une communauté fondée sur les désastres, sur la peur et sur les images communautaires :
vous perdiez chaque jour un peu plus le contrôle.
c’était dramatique
[…]
nous étions des centaines, des milliers, de jour comme de nuit nous étions de plus en plus nombreux à assister à
toujours
les mêmes scènes
les mêmes séquences
les mêmes images (91)
Cette semaine met en scène la réponse à un désastre généralisé, mais le lecteur ne sait jamais précisément de quoi il s’agit. Pendant la semaine, il y a des paragraphes en caractères gras qui racontent la mort d’un enfant (que nous pouvons présumer être celui du couple des semaines précédentes) dans un accident de voiture qui avait eu lieu dans la semaine 14, illustrant la fausse sécurité de la communauté médiatique. Au début de la semaine 14, le couple sentait qu’il était sorti des traumatismes passés, qu’il pouvait reprendre une vie tranquille :
Allez.
Vous vous installez.
Vous reprenez.
Voilà.
Nous pensions vraiment en être sortis, nous avions pris un nouveau départ, nous étions apaisés.
Puis, c’est arrivé en trois ou quatre semaines pas plus, d’un seul coup ou presque, notre existence a pris un très mauvais tour. (77)
16Le “mauvais tour” dont parle le couple, c’est la mort de leur enfant. Cet événement est donné en caractères gras, les mêmes qui sont employés dans le reste du livre pour décrire les “mauvaises” images interdites :
Puis les contours se sont affinés de là où nous sommes, nous l’entendons respirer bruyamment, c’est ça, nous sommes tout près, avec lui, sous le feuillage, et l’enfant notre enfant les couleurs sont apparues, intenses et profondes ça ne durera qu’une seconde ou deux, va bondir à l’extérieur à la rencontre de la voiture, l’éclat des phares, le crissement des pneus sur l’asphalte avant que c’est affreux, s’il vous plaît. N’essayez pas, s’il vous plaît. (84)
Malgré toutes les précautions prises (la mise sous clé des médicaments et des substances toxiques, l’installation des barrières, etc.), malgré les assurances des médias (“Les journaux et la télévision passaient et repassaient des messages officiels. […] Ils répétaient que nous n’avions rien à craindre en réalité” -[96]), le couple n’est pas protégé du désastre, ni de ses images (mentales) qui ont leur vie propre, “comme une population étrangère au sein d’un état bien organisé”.
Car cet accident domestique, individuel, semble être à l’origine d’une panique généralisée, répandue par la multiplication exponentielle des images :
Les mêmes scènes à quelques détails près
les mêmes images n’essayez pas
se formaient de plus en plus vite, elles fusionnaient, se combinaient, se diversifiaient, des versions innombrables apparaissaient qui se nourrissaient les unes des autres. Elles devenaient encore plus nettes, encore plus précises, encore plus violentes, insoutenables. Et plus de monde encore était affecté.
Les journaux et la télévision se sont emparés du problème, ils alertaient l’opinion sur le risque de psychose, ils tentaient de rassurer en diffusant des statistiques sur les morts violentes volontaires et les accidents domestiques. (95)
On voit ici très clairement la transmission simultanée, par le même canal de communication, de la rassurance et de la peur. La semaine se termine en des bribes de phrases :
notre enfant ne peut pas.
Pas comme ça.
C’est évident.
[…]
un enfant
notre enfant ne peut pas.
Ce n’est pas possible
ça ne peut pas arriver. (95)
17La communauté identitaire communiant par les médias se désagrège quand les “petites doses” du réel que mentionne Bougnoux entrent véritablement dans la vie. L’écriture du livre instaure une confusion entre la tragédie personnelle et la destruction en masse, dès que les médias “s’emparent du problème”,multipliant les images et les récits alarmants. La confluence des pronoms atteint un point culminant quand les médias apparaissent inaptes à contenir l’apparition dans l’espace domestique des catastrophes qu’ils agitaient comme des menaces externes. Nous, toujours plus nombreux, assistons aux mêmes images, aux mêmes séquences, nous croyant protégés des désastres du dehors par la communion médiatique, et en même temps, c’est arrivé à notre enfant – et la tragédie personnelle bouleverse la communication médiatique de la communauté.
Résistance
18À partir de la semaine 18, il y a un changement dans le livre, qui marque une sorte de subjectivation politique, grâce à laquelle le nous sort des images et des paroles communautaires des médias, et arrête de suivre passivement les conseils prodigués par la voix thérapeutique. Le couple, que nous suivions à travers ses traumatismes fantasmés dans le maelstrom des messages médiatiques, fait la rencontre de quelqu’un, dans une rue, qui l’appelle à le suivre. Cet homme anonyme fait entendre une autre voix, qui semble contraire à celle des messages officiels :
Voilà
Nous sommes captivés.
Nous sommes submergés.
Même si nous ne saisissons pas tout le sens de ses phrases, sa voix lointaine et chaleureuse nous attire. (101)
Le couple se joint ainsi à la multitude par la voix de l’homme anonyme. Cette multitude est innombrable, et le nous du couple s’intègre à un “ils” pour former un nouveau nous collectif d’une nature différente, qui ressemble peut-être à la communauté du partage esquissée par Nancy :
Nous avançons maintenant.
C’est évident.
Nous les avons rejoints.
Enfin.
Nous sommes nombreux maintenant, beaucoup plus nombreux que nous ne le pensions au départ.
Nous sommes transformés.
Nous venons en couple pour certains, de tous âges, de toutes origines. Nous sommes tellement nombreux.
Nous sommes transportés.
Nous ne sommes plus seuls.
Enfin. (107)
On est dirigé par la “voix” de l’homme anonyme en sweat-shirt jaune. On a réussi à brouiller les images fixes des médias :
Vous y arrivez disait-il
allez disait-il
vous continuez
vous nous suivez.
Et c’est miraculeux
les mêmes scènes
à quelques détails près
les mêmes images
se brouillent
elles s’effacent
les unes après les autres
c’est provisoire évidemment
mais d’un seul coup
nous nous sentons beaucoup plus légers
sans ces récits épouvantables
presque toujours les mêmes
sans ces séquences qui reviennent sans cesse depuis
des mois. (123)
Le terrorisme
19Même si cette autre subjectivité “post-médiatique” n’est que “provisoire”, elle montre du moins la possibilité d’une communauté sans la communication de la thérapie de groupe qui forme et moule le nous. Le livre fait alors miroiter une alternative à la dissolution générale. La dernière semaine en fournit un autre pressentiment, non moins provisoire peut-être, et beaucoup plus inquiétant. La semaine se déroule au temps futur, comme un appel à l’action clandestine, terroriste, où les paroles médiatiques sont détournées. Ceci est représenté surtout par l’usage différent qui est fait de la télévision : au lieu de l’allumer, muette, pour assurer une présence comme c’était le cas auparavant, on monte ici le volume pour couvrir nos paroles. La “mission” que vous entreprendrez est de trouver un appartement pour un “ils” clandestin. Il sera dépourvu d’images :
On aura enlevé les images
toutes les images
sans exception et lorsque l’appartement sera occupé, la télévision allumée du lever jusqu’au coucher sera retournée vers le mur nu mais le volume poussé assez fort pour couvrir nos paroles. (134)
L’effet de fascination de la télévision est neutralisé par un écran tourné vers le mur : par ce geste, ce sont les médias de la communauté qui se trouvent désactivés. La communion médiatique qui isolait du monde externe au sein d’une bulle identitaire et sécuritaire se trouve “interrompue” (autre mot-clé de la réflexion de Nancy) : la communication n’entre plus dans l’appartement – ce qui permet un nouveau déploiement et un nouveau partage de “nos paroles”.
Mais ce nouvel agrégat terroriste, ce nous qui échappe à la communauté identitaire des médias, est toujours éloigné d’une communauté de partage. Même s’il devient “actif”, au lieu d’un apaisement thérapeutique, il s’agit d’une même logique disciplinaire, qui prépare la communauté à “œuvrer”. Ce qui est troublant, c’est que le nous des victimes et le nous des terroristes relèvent d’une seule et même aliénation, les deux sont formés, moulés, disciplinés, identifiés, communiés. Le premier nous se prépare pour le fonctionnement économique, mis en œuvre par une biopolitique thérapeutique. Le deuxième s’assemble pour la destruction, formé par la militarisation contre cette biopolitique. Mais c’est la même logique de la peur, de “nous contre eux”, qui dissout la communauté en tentant de la figer dans une identité stable et active. Et le glissement d’un nous victimisé, se protégeant de la peur, vers un nous terroriste, qui la dissémine, se fait avec une aisance déconcertante, de façon imperceptible.
20Par l’individuation contrôlée, par la gestion médiatique de l’intériorité singulière et par la parole commune de la thérapie de groupe et des média, le livre illustre la tentative d’établir une communauté harmonieuse, contre la finitude et la mort. Mais la mort arrive néanmoins. Et qui plus est, elle arrive à cause de cette tentative elle-même. Sans présenter une solution durable pour l’avenir de la communauté médiatisée, globalisée, mondialisée, terrorisée, Jallon nous invite à regarder les fondements de celle-ci et de sa logique destructrice. Une communauté qui ne peut se maintenir que par les paroles médiatisées et la dissémination de la peur partage le même avenir avec l’identité communautaire que décrit Nancy. Son essence est la dissolution et la mort. Dans Zone de combat, il n’y a plus rien à faire, sauf se préparer à la disparition finale vers laquelle nous évoluons en pleine conscience :
C’est ça
maintenant
nous savons
maintenant
c’est irréparable
nous nous éteindrons. (139)
Daniel Martin Benson
New York University



Notes


[1]Hugues Jallon, Zone de combat, Paris, Gallimard, 2007, <Verticales>.

[2]Voir le bref entretien.

[3]Jean-Luc Nancy, La Communauté désœuvrée, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1990, <Détroits>; dorénavant abrégé en CD.

[4]Gilbert Simondon, Imagination et invention (cours de 1965-1966), Chatou, Éditions de la transparence, 2008, p. 3.

[5]Daniel Bougnoux, Introduction aux sciences de la communication, Paris, La Découverte, 2001, <Repères>, p. 72.

[6]Ibid., p. 77.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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