Fiction et démocratie
1C’est un constat désormais presque banal : la littérature de langue française contemporaine semble s’intéresser à nouveau au monde, pour le représenter et le penser, tout en ayant renoncé à le changer radicalement. Comme le montre notamment l’article de Wolfgang Asholt, cet abandon d’un engagement immédiat de l’écrivain va pourtant de pair avec des formes de réengagement de la littérature par des micro-politiques fictionnelles venant s’intéresser aux enjeux sociaux et individuels cachés derrière l’illusion d’une “fin de l’histoire”. La démocratie, qui constitue l’horizon politique et social de notre temps, est ainsi soumise à une interrogation, à la fois par la fiction et dans la fiction : ses conflits ne sont plus simplement des matériaux thématiques du roman, mais l’exercice même de la littérature, littérature qui se trouve pensée désormais en regard de l’action politique elle-même. Or bien saisir les rapports de la fiction littéraire à la démocratie implique, en amont de la réflexion, de bien saisir les assises du tournant récent de l’histoire littéraire française, mais aussi d’envisager les conceptions parfois divergentes du rôle de la fiction littéraire en régime démocratique.
2Quelles sont ces formes possibles d’intervention de la fiction ? Certains courants philosophiques et critiques, souvent issus de l’univers anglo-saxon, promeuvent une idée de la littérature qui la met directement au service de l’ordre démocratique : la fiction littéraire nous permettrait de construire et d’organiser le vivre ensemble, et la représentation fictionnelle, en tant que genre et en tant que méthode d’investigation, serait indissociable du régime démocratique. On pourrait invoquer ici les relectures anthropologiques d’Aristote faisant de la catharsis un mode de purgation des passions privées les analyses, promues notamment par Thomas Pavel, de la fiction comme instrument de réflexion axiologique, par symbolisation et mise en scène les théories du care attribuant à la littérature l’exercice de nos capacités empathiques ou encore le récent courant du cogni-tivisme évolutionniste accordant à la fiction, selon un modèle explicitement darwinien, une capacité sociale. Ces hypothèses soulignent ce que Nelly Wolf nomme la “démocratie interne” du roman et attribuent à la littérature une capacité thérapeutique, un pouvoir de régulation des comportements ou d’organisation de l’espace public, position discutée par l’article de Philippe Roussin. Nelly Wolf fait l’hypothèse que le roman moderne est “offre une mimésis du nouveau contrat social, celui qui fonde la démocratie moderne” et que “la principale analogie réside […] dans le fait que le contrat romanesque comme le contrat social, convoque des partenaires juridiques abstraits”[1], ce qui nous conduirait à faire l’expérience par la lecture des postures et des réflexes démocratiques : comprendre des pactes, analyser des positions, faire face à des conflits esthétiques à valeur idéologiques. Une telle perspective est sans doute différente de l’apprentissage affectif proposé par le néo-humanisme de Martha Nussbaum, dont la réflexion s’inscrit dans la tradition libérale, au sens américain du terme, qui, de John Stuart Mill à John Rawls affirme la liberté de l’individu et s’intéresse aux cadres légaux, juridiques et constitutionnels d’exercice de cette autonomie, et qui souligne surtout le rôle de l’empathie permise par le roman, dispositif par lequel nous apprendrions la souffrance d’autrui. Reprenant la thèse de son essai intitulé La Fragilité du bien, la philosophe américaine, que l’on a parfois qualifiée de “stoïcienne moderne”, insiste sur la maîtrise des émotions nécessaire à l’exercice effectif de la liberté formelle. Toute politique est une politique des corps a montré Orwell, mais aussi une politique des émotions cherchant à exploiter les pulsions les plus régressives des individus, alors même que la démocratie se devrait d’inviter à un exercice éclairé de la réciprocité et d’opposer la vraie à la fausse pitié. Cette possibilité que, par la fiction littéraire, puissent se définir de nouvelles communautés d’échanges fait écho aux théories récentes de la réception et à la promotion générale actuelle des pouvoirs empathiques de la fiction. On touche ici à une autre manifestation de l’expérience de la démocratie en littérature, où ce n’est plus tant la fonction critique de la fiction qui est visée, mais son rôle d’éducation à la citoyenneté. La pensée de Louise Rosenblatt, exposée par Anne Coignard dans son article, permet de concevoir la littérature comme un réservoir d’expériences humaines possibles. En ce sens, la fiction est susceptible de favoriser l’ouverture sur le monde, la rencontre avec l’autre et l’émancipation de l’individu.
3Ces hypothèses sont fortement différentes de celles qui attribuent à la littérature un rôle de mise en jeu critique des normes démocratiques, au nom des valeurs morales de l’individu ou, au contraire, des exigences politiques du groupe. De ce point de vue, le travail de la langue et de la forme fait de la littérature l’espace de l’inassignable et le lieu d’une exploration des renouvellements idéologiques disponibles. Les affinités entre littérature et démocratie relèveraient alors d’une pensée de l’exception ou d’une imagination des possibles, en soulignant l’arbitraire et l’instabilité des options démocratiques que le libéralisme globalisé cherche à déployer. Par l’exercice du langage et des formes littéraires, la démocratie découvrirait le caractère irréconciliable des logiques politiques et sociales. Dans cette seconde hypothèse, qui est notamment celle de Jacques Rancière, c’est en tant qu’anomalie que la littérature s’insérerait dans l’espace démocratique, dont elle constituerait l’horizon de radicalité. Pour Rancière, il existe une opposition entre le régime représentatif et le régime esthétique, marqué par la crise du sens et l’indétermination, qui interdirait à la littérature de se faire militante, puisqu’elle ne saurait être prédéterminée. C’est au contraire cette absence de prédétermination dans le découpage du sensible et la confrontation de modes et de formules de description de la réalité qui rapprocherait la littérature d’un exercice démocratique, dans la supposition, mais aussi dans la mise en question perpétuelle de l’espace du commun. La littérature viendrait défaire l’espace des correspondances, autant qu’apporter des capacités nouvelles guidées par un violent sentiment d’égalité capable de mettre en échec toute naturalité. Littérature et fiction auraient en commun cette capacité à se faire intempestifs, à proposer des réagencements et des reconfigurations inattendues, à offrir de nouvelles lectures à de nouveaux lecteurs, à inventer de nouveaux objets pour de nouveaux sujets, à subvertir les discours et non à nous entraîner à pratiquer des logiques de reconnaissance[2].
4Que le possible soit celui qui souligne comme Rancière l’ouverture et l’indétermination parallèle de la démocratie et de la fiction en “dégageant les possibles enfouis dans la pratique politique d’une démocratie consensuelle” par la proposition d’univers expérimentaux (on se référera ici à l’article de Julien Lefort-Favreau) ou que la fiction intervienne d’abord comme une force régulatrice capable de diffuser des normes et des habitus propres aux valeurs démocratiques que la valeur de la littérature soit de faire entendre et participer un nombre infini de voix ou de proposer des formes puissances de dévoilement et de consensus, c’est assurément au retour d’une littérature profondément politique même si modestement engagée que nous assistons et c’est largement par rapport à la démocratie et au consensus qui entoure ses idéaux, ses principes, qu’il incombe désormais à la littérature contemporaine de repenser la nécessité de sa présence et de son intervention. On en trouvera pour preuve la rareté des discours ouvertement antidémocratiques dans l’espace contemporain, où, hormis chez Richard Millet par exemple, comme le clair déclin des manifestations d’indifférence formaliste ou des pas de côté autoréférentiels : une œuvre aussi érudite et apparemment détachée que celle de Pascal Quignard s’est clairement infléchie dans ce sens en posant la question du statut contemporain de l’individu[3], tandis que des auteurs en apparence ludiques comme Échenoz[4] ou Chevillard (dont les œuvres s’attaquent directement à ce que Barthes nommait dans une formule célèbre le “fascisme de la langue”) ne sont pas sans interroger les idéologies dans leurs discours ou leur mode de contrôle des sujets.
5Ce que dit ici la littérature dans ces pas de côté, c’est que l’idéal de communauté, souvent vécu de manière problématique, trouve d’autres modes d’existence hors de la réalité parfois aliénante des transactions politiques. La culture du web 2.0, la pratique du blog et les écritures numériques peuvent en ce sens être considérées comme le creuset de nouvelles communautés affinitaires en constante redéfinition, non soumises à la réalité des rapports sociaux quotidiens et aux exigences des politiques étatiques, et fonctionnant d’après les principes de la sous-culture hacker. C’est ce que montre Amélie Paquet, dont l’article prend appui sur deux types de pratiques contemporaines du blogue littéraire, celle de Virginie Despentes comme les réflexions de Gisèle Sapiro sur les communautés de lecteurs. Il est possible, enfin, que la littérature, devant la démocratie, trouve sa plus grande pertinence non pas dans le récit et la fiction, mais dans la poésie et le silence. C’est cet angle mort et ses implications éthiques radicales qu’invite à considérer Yves Citton, dans un appel à des contre-fictions qui déjouent la “médiocratie” et qui portent en elles l’idéal d’un nouveau rapport au monde et à l’autre. Citton distingue six formes par lesquelles la littérature viendrait déconstruire le storytelling et exercer sa puissance d’autonomisation du lecteur :
1° faire sentir leur puissance de médium (et non seulement l’utiliser)
2° inclure une pratique (et non seulement une visée) documentaire qui sache accueillir l’empreinte de formes enregistrées dans le réel (et non seulement projeter des imaginaires à travers une matière sensorielle plastique)
3° tenter, autant que possible, de s’infiltrer dans les réseaux mass-médiatiques de plus grande diffusion
4° s’efforcer de corriger les récits assenés par le haut en s’inspirant des histoires d’en bas
5° mobiliser la force (axiologique) du narratif pour aider à réorienter la direction générale de nos développements sociaux (c’est là leur caractère contre-systémique)
6° documenter narrativement des formes de vie, présentes ou passées, dont l’enregistrement et la diffusion contribuent à nous faire espérer en l’avenir, en validant et renforçant nos aspirations amoureuses. 
6Pourtant, les solutions esthétiques semblent encore plus ouvertes que le programme centré sur le médium que trace Yves Citton : contre l’autoritarisme de la fiction, face au vieux problème de culpabilité du roman en tant que discours prédéterminé, faut-il faire ou non le choix de la narration ? Pour perturber l’ordre des états, faut-il préférer le descriptif, la non-fiction (comme le suggère Alison James) ou le retournement des récits contre eux-mêmes ? Faut-il considérer la forme et l’ambition esthétique comme un dispositif d’inclusion ou d’exclusion, une manière d’écraser ou au contraire de rendre de la dignité aux sujets, question que la réflexion de Catherine Mauzaric aborde notamment ? Faut-il “hacker” l’opération propre à la communication littéraire ou au contraire la renvoyer à son aptitude à cartographier de manière hyperréaliste le monde ? Faut-il représenter ou au contraire se méfier de toute forme de mimésis ? Faut-il documenter ou au contraire réenchanter le monde ? Doit-on préférer l’hypertransparence et l’aplatissement objectiviste à la Houellebecq ou au contraire la réflexivité ? Comment représenter sans mépris le peuple se demande Sylvie Servoise ? Doit-on poursuivre ou renoncer à toute ambition de totalisation en préférant une poétique des marges ? Peut-on, comme le propose François Bon, impliquer le lecteur dans l’acte même de création ou proposer simplement des dispositifs lectoriaux d’émancipation ?
7Si les solutions varient, et si des auteurs comme Catherine Mavrikakis, Vincent Message ou Yannick Haenel dont ce dossier recueille les réflexions s’interrogent, il demeure que l’enjeu éthique de la littérature se pense désormais par rapport à la tension entre individu et société formulée dans les sociétés démocratiques. Les grands mouvements d’émancipation modernes, qui ont jalonné le XXe siècle et son histoire culturelle, semblent être arrivés à un point d’essoufflement, soit que l’on considère que l’émancipation s’est accomplie (en théorie, du moins), soit que l’on commence à mettre en doute le principe possiblement utopique d’égalité démocratique qui a fait carburer ces mouvements depuis deux cents ans. La réalité de la désindustrialisation, de la précarisation et de l’exclusion permet de constater quotidiennement combien la machine qui faisait avancer la grande marche de l’histoire semble s’être grippée, et avec elle la notion de démocratie. Si cet idéal est encore brandi comme un étendard par les sociétés occidentales face à un autre – printemps arabes ou ennemis “terroristes” – en voie d’émancipation ou qu’il faudrait “éduquer”, force est de constater que, vécue de l’intérieur, la démocratie apparaît de plus en plus comme un fantasme problématique. En témoigne la crise de la représentativité, rendue visible récemment par les indignados et autres mouvements “Occupy”, “We are the 99 %”. Cet essoufflement occasionne différents types de réactions à l’égard de l’idéal démocratique : nostalgie d’une idée fédératrice de grands projets de société rejet plus radical, anti-moderne et réactionnaire du principe même de démocratie critique d’une pseudo-démocratie technocratique ou “médiocratique” recherche et invention de nouvelles formes de vivre ensemble, de nouveaux modes de participation à la communauté.
8La littérature contemporaine se fait bien entendu l’écho de ces préoccupations, et formule ses craintes et ses critiques, autant que sa volonté de participer à l’élaboration d’une nouvelle cohésion sociale – quels qu’en soient les fondements. Plusieurs fictions contemporaines, commentées dans les articles de ce dossier, pointent du doigt les dysfonctionnements de nos sociétés démocratiques. Fondé sur le fantasme d’une participation horizontale et d’une communication parfaite, l’idéal démocratique se heurte cependant à la réalité des échanges préformatés, qui sclérosent et menacent la communauté au lieu de lui donner existence. C’est la conclusion que tire Daniel Benson dans son analyse des récits d’Hugues Jallon. La littérature contemporaine se définirait alors peut-être moins par la production de fictions que par l’exploration critique des fictions produites par la société elle-même, fruits d’une démarche de storytelling de plus en plus assumée dans les médias, la politique, la publicité. Le roman prend acte du désenchantement de la démocratie libérale contemporaine, où la violence ordinaire des rapports de pouvoir entre individus finit par brouiller le partage, que l’on voudrait pourtant étanche, entre totalitarisme et démocratie. Dans son article, Alexandre Seurat, s’appuyant sur une fiction de Marius Daniel Popescu, montre en effet comment les discours lénifiants de la publicité et des médias peuvent être assimilés à la parole figée des “partis uniques” de naguère. Sous le regard de plusieurs auteurs, les sociétés démocratiques occidentales paraissent ainsi érigées sur de profonds paradoxes, dont la prétention à l’universalité vis-à-vis de la fermeture des frontières migratoires n’est pas le moindre. La littérature, par la possibilité qu’elle offre de déjouer la tyrannie des frontières pour ouvrir de nouveaux espaces d’échanges intellectuels et sensibles, peut alors contribuer, pour le dire dans les mots de Nicole Caligaris et d’Éric Pessan, à “rendre poreux les murs de la citadelle”.
Émilie Brière et Alexandre Gefen


Notes


[1] Voir l'entretien avec Nelly Wolf (Le Roman de la démocratie, PUV, 2003).

[2] Voir les réflexions de Jacques-David Ebguy et notamment “Le travail de la vérité, la vérité au travail : usages de la littérature chez Alain Badiou et Jacques Rancière”, in Fabula LHT (Littérature, histoire, théorie), n°1, “Les philosophes lecteurs”, février 2006.

[3] Nous pensons ici aux méditations de La barque silencieuse (Dernier Royaume VI), Le Seuil, 2009.

[4] Voir par exemple les réflexions sur le totalitarisme dans Courir (Minuit, 2008).






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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