Votre correspondant est en ligne”
Circonversation et fonction Téléphone chez Hélène Cixous
J’oublie tout, mais pour les numéros de téléphone, j’ai une anomalie. J’ai dans le bout des doigts les noms magiques. Tous ceux que je tiens dans les doigts sont protégés. […] Il s’agit du lien vital qui unit deux créatures, lien dont on peut penser qu’il est symbolique tant il est imperceptible ou transparent mais qui existe en réalité comme peuvent l’attester ceux qui sont parmi la tribu des raccordés. Ce cheveu extensible, cette espèce de nerf, se conduit comme un cordon de téléphone vivant. Par ce fil tendu entre deux âmes passent les ordres essentiels, seulement des impératifs, comme si le fil ne supportait que quelques injonctions télégraphiques. Ce sont les hommes qui font des phrases. Dieu parle par syllabes comme les animaux. Des jappements divins : l’âme aboie l’autre âme réagit comme à une décharge. Viens ! Sois ! Reste ! Vis !
Hélène Cixous, OR, les lettres de mon père, 1997
À la recherche du bon “résonateur”
1Tout néophyte jetant son premier manuscrit dans la boîte à lettres de la Littérature (bocca al lupo ou bocca della verità ?) lance un appel distant vers deux redoutables Figures, magiquement interdépendantes : l’Éditeur (Cher Monsieur Queneau s’intitule avec candeur un recueil récent de réponses de recalés) ; le Lecteur, l’hypocrite lecteur, le semblable, le frère, qu’il souhaite de tout son être inscrire dans son cercle de famille élargi.
2“Trouver à qui parler” : c’est d’abord, pour l’encore-écriveron, frapper à la bonne porte dans le noir, trouver la bonne adresse dans l’annuaire, quelque part entre la porte étroite du 5 rue Sébastien-Bottin et l’autoroute de La pensée universelle, où l’on circule à compte d’auteur. Un jour peut-être le téléphone sonnera : l’invitation à réviser la copie aura la grâce d’une convocation bienveillante. Le miracle escompté d’une réponse se sera produit, distinguant, entre toutes les inflexions de la demande de reconnaissance, un grain de voix, un phrasé singulier, une humeur en résonance avec l’esprit de la Maison. Encore un peu de chance et de travail pour l’écriveron promu écrivain, et il sera bientôt at home, inclus au catalogue, distribué, diffusé, raccordé, et peut-être même lu.
3C’est le sort du transi, de l’amant en attente du coup de téléphone, tel que Roland Barthes en déploie les pathèmes au début de ses Fragments d’un discours amoureux (1977). Tendu, à vif, ramené à l’unique objet de son tourment de confirmation : la réponse d’amour ou le silence retentissant, l’accueil du livre ou le fiasco. Et à chaque nouveau livre, c’est la même angoisse du débutant qui recommence, le même poids d’incertitude cherchant sa confidence. Aux plus éminentes gloires du XXe siècle n’aura pas été épargné ce désarroi du demandeur d’asile auriculaire (ce “Listen to me” en faux bourdon), à commencer par Paul Valéry, entre panne, hésitation et vita nova littéraire. “Puis-je être plusieurs ? Suis-je compatible avec le Nombre ?”. Cette question, destinée d’abord au soliloque des Cahiers, il finit par la transmettre par lettre à son inspiratrice du moment, Catherine Pozzi, dite Karine (comme Charis, la Grâce en grec !), laquelle la consigna dans son propre journal… et la voici transitant jusqu’à nous par le détour gracieux d’un tiers à l’écoute. Le journal intime s’est fait chambre d’écho de la correspondance brûlée. “Pourquoi écrivez-vous ?” demanda- t-on un jour au même Paul Valéry. “Pour être aimé” fut sa réponse, laconique, surprenante pour qui aurait confondu l’auteur avec sa cérébrale créature, Monsieur Teste. Il avait trouvé quelqu’un à qui parler du Nombre, ou cru l’avoir trouvé en Catherine Pozzi, destinataire exigeante et émettrice à son tour d’appels sur le mode injonctif du “Listen to me”. N’avait-il pas même poussé la confiance jusqu’à lui donner la relecture des Cahiers, et reçu d’elle en échange (à qui parler fonctionna un temps sur le mode d’une symétrie un peu bancale) la primeur d’un traité de philosophie ? Pour désigner l’harmonie préétablie de cette communion spirituelle d’entre-lecteurs, Paul Valéry chérissait la métaphore musicale, orphique : Catherine était son “résonateur”, leur interlocution élective dessinait, selon ses propres mots, une érotique de la “syntonisation”[1].
4D’autres métaphores, plus médiologiques, permettent de cerner au début du XXIe siècle les attributs d’une relation d’écoute privilégiée, “syntone”, entre écoutants et circonversants essentiels de l’espace littéraire. Hélène Cixous et Jacques Derrida par exemple ont construit pendant quarante ans une poétique de la téléphonie, de la télégraphie, ou de la télépathie, de la co-écriture et de la colecture qui brouille les frontières d’une œuvre à l’autre, d’une identité d’auteur à l’autre, destinée à brancher directement tout lecteur impliqué dans cette liaison téléphonique continuée sur le Standard de la grande Littérature (Kafka, Proust, Ovide, Musil, Joyce, Rousseau).
5Si pour Cixous, lire, interpréter, relève du “clairvoir”, écrire suppose une traversée acoustique des voix téléportées, téléphonées depuis la Tour de Montaigne, haut lieu d’un pélerinage annuel, raconté de livre en livre, mais aussi une inquiétude de ne pas bien entendre l’appel d’un “flatus vocis” sur la ligne du désir d’écoute. Trouver à qui parler, c’est s’entre-lire-écrire, se soumettre à l’oreille du texte “clairlu”, adressé, articulé, performé dans une langue étrangère, celle de la Littérature même, comme le savait déjà Marcel Proust. C’est dévoiler la parole secrète et le nom (propre) du désir, à l’instar de ces vers prononcés par Juliette dans la scène du balcon, commentés par Cixous et Derrida :
My ears have yet not drunk a hundred words          
Of a tongue’s utterance, yet I know the sound :        
Art thou not Romeo, and a Montague ?[2]
6Lire aujourd’hui Cixous et Derrida s’entrelisant, c’est entrer en conversation avec un duo circonversant mêlé d’autres voix intertextuelles d’arrière-fond : Rêveries de la Femme sauvage de Cixous fait entrer Rousseau, auteur préféré de Derrida, dans la poly-télé-phonie ; Portrait de Jacques Derrida en jeune saint juif de H.C. parle directement à mais aussi de et sur l’auteur de Circonfessions, comme l’atteste la présentation matérielle et typographique du manuscrit, où les annotations marginales de Cixous construisent un analogon visuel au dialogisme de la conversation ou de l’échange téléphonique.
7Lire Cixous lectrice de Derrida et vice versa, c’est entrer dans la complicité d’une danse (et d’une cadence), collaborer en quelque sorte au réseau téléphonique d’initiés dont il faudra analyser les cercles et points de raccordements, un système d’interlocution et d’adresse que la philosophe américaine Avital Ronell appelle avec justesse une “biophonie”[3]. Le lecteur-auditeur est l’invité, le co-appelé, qui reçoit la leçon de littérature “by the ear” (il existe un long commentaire de cette notion joycienne chez Cixous) autant que par la vue.
8Lire Cixous “téléphonant” à Jacques Derrida juste après et depuis sa mort, c’est aussi comprendre la fonction de mémorial de cet étrange instrument dialogique, si opératoire dans son œuvre, un mémorial paradoxal du “pas encore”, du “juste avant l’après” ou du “comme après la vie” : cette temporalité précautionneuse et volatile donne aussi à penser l’usage réticent du téléphone, dans les récits intimes, avec la Mère centenaire et sempervive, Eve Klein. C’est tâcher de comprendre en quoi l’objet technologique qu’est le téléphone, jusque dans ses révolutions les plus contemporaines, est un moteur philosophique et heuristique capital pour approcher les notions de Différé, de destinerrance, de “contretemporanéité” (le mot est de Cixous) de l’intime et de l’historique.
9Je discuterai également cette notion – forgée d’après Derrida par Avital Ronell – de “réponsabilité” de ce que j’appelle ici la Fonction Téléphone : qu’est-ce qui fait que l’on puisse répondre à un texte adressé, mais aussi répondre d’un texte, avec ou sans délai ? Qu’est-ce qu’un appel reçu, donné, accepté, refusé, différé dans l’œuvre récente d’Hélène Cixous ? Une injonction, une sommation, une ironie destinale ? Et par œuvre récente, j’entendrai ici de préférence l’œuvre qui, sans s’avouer explicitement autobiographique, explore conjointement la question de la généalogie familiale et intellectuelle et de la destination de la Littérature, de ses fins dernières. À ce titre, l’ouvrage OR, les lettres de mon père marque une charnière en 1997 : encore publié aux Éditions des Femmes (c’est l’avant-dernier livre chez l’éditrice Antoinette Fouque), c’est aussi le livre où commence à se théoriser fortement le système d’appel téléphonique sous les dehors apparents de la forme-missive (lettre au père autant que lettre du père, où “l’oncle Freud” et le spectre de Kafka... tendent l’oreille à Hélène Cixous). Le cycle de la Mère lui succède, inaugurant un nouveau dialogue privilégié avec l’éditeur Galilée. Ce cycle “galiléen” commence après Osnabrück en 1999 et fonctionne de façon ininterrompue jusqu’en 2011 avec Double Oubli de l’Orang Outang. L’unité du flux – on serait tenté d’écrire de l’influx – impose comme une évidence d’y inclure les essais aux titres souvent si programmatiquement performatifs (Insister, à Jacques Derrida) et les écrits sur l’art (Le Tablier de Simon Hantaï).
10Que signifie alors le Central téléphonique dans la maison de la Littérature cixousienne, quels sont les hôtes du réseau, les usagers du dispositif partagé ? Combien d’appels entrants, sortants, filtrés ? Est-il pertinent d’établir une différence entre les textes de Cixous sur l’amour dans la boîte aux lettres (l’assimilation du livre à une lettre envoyée à l’ami, qui fait matière d’un essai éponyme de Cixous, relève d’un topos évidemment conscient : on la trouve chez Cicéron, chez Montaigne, chez Montesquieu) et l’amour (ou la philia) pratiqué, reçu et donné, entendu au Téléphone dans la “tribu des raccordés” ?
Séminaire, Dispute, Circonversation, Téléphone
11Un des principes d’unité qui sous-tendent la réflexion de Cixous et de Derrida dans leurs échanges de quarante ans, c’est qu’ils sont l’un et l’autre fils et fille du Séminaire, Gémeaux de Séminaire. Pas du Colloque, non, mais de cet étrange milieu-cordon ombilical-écosystème intellectuel appelé Séminaire. Comme Roland Barthes était fils de Séminaire (lequel a produit tant de séminaristes) et ennemi de Colloque et Conférence (son R.B par R.B revient sur ses soupirs d’ennui et son malaise existentiel dans ces situations ritualisées), Hélène Cixous a évoqué dans Si près son aversion pour la forme Colloque académique (“lieu où on parle, écrit-elle, mais où l’on ne se parle pas”[4]). Et quand il y a colloque (sur elle par exemple, ou sur Derrida lisant Cixous à Cerisy sous la houlette de Mireille Calle-Gruber[5]), exactement comme ce fut le cas en 1977 pour Barthes dans le même cadre (colloque en son honneur organisé par Antoine Compagnon), il faut détourner le dispositif pour revenir au cercle émulatif du séminaire et imposer l’exercice vertigineux de l’entrelecture[6]. Le Séminaire permet la Dispute – au sens fort de disputatio –, c’est le lieu qui suscite le dépassement de ce que Barthes appelait la Machè par l’Acolouthia (dépassement de la contradiction).
12Au Séminaire, il est question d’amis à qui parler, et dont on parle, qui reviendront en ligne dans le Texte (la communication écrite), ou sous la forme de futurs circonversants abonnés au même réseau existentiel (l’énoncé de leur patronyme, voire prénom, fait signe vers le hors-texte amical tout en les désignant comme acteurs intratextuels). Écoutons d’abord Roland Barthes, concluant le “colloque” de Cerisy à lui consacré. À l’opposé de la logomachie qui piège l’autre en l’enfermant dans la Rhétorique, l’Acolouthia lève le piège, et Barthes apporte la précision suivante :
Acolouthia a un autre sens : le cortège d’amis qui m’accompagnent, me guident, auxquels je m’abandonne. Je voudrais désigner par ce mot ce champ rare où les idées se pénètrent d’affectivité, où les amis, par le cortège dont ils accompagnent votre vie, vous permettent de penser, d’écrire, de parler. Ces amis : je pense pour eux, ils pensent dans ma tête. Dans cette couleur du travail intellectuel (ou d’écriture), il y a quelque chose de socratique : Socrate tenait le discours de l’Idée, mais sa méthode, le pas-à-pas de son discours, était amoureux ; pour parler, il lui fallait la caution de l’amour inspiré, l’assentiment d’un aimé dont les réponses marquaient la progression du raisonnement. Socrate connaissait l’Acolouthia. […] Je puis alors faire comprendre pour moi ce colloque : sa fonction a été d’accroître, de développer, ce que j’appellerai la brillance de l’amitié. Parvenu à ce stade de ma vie, au terme d’un colloque dont j’ai été le prétexte, je dirai que j’ai l’impression et presque la certitude d’avoir réussi plus mes amis que mon œuvre.[7]
13Quant à Jacques Derrida, sommé un jour au téléphone par l’organisatrice du colloque, de donner un titre à sa communication, il insiste avec humour sur son rôle de “prophète”, d’annonciateur d’Hélène Cixous, sur le caractère performatif et déclaratif de leur duo dans le cadre de Cerisy. Le jardin de Cerisy : un lieu propice à la reconfiguration de la communauté des amis, et à la mise en œuvre de la politique de l’hospitalité, fondation d’une circonversation amicale :
Comme si j’étais voué à être son prophète. Non pas son annonceur ni son impresario pour un numéro, le numéro qu’elle est ou le numéro qu’elle fait (vous reconnaîtrez ce numéro plus tard, comme numéro de cirque, le trapèze volant par exemple, ou comme numéro de téléphone). Comme si j’étais voué à être par ici non pas l’impresario ou le montreur de son numéro mais son prophète. […]    
H.C pour la vie fut donc une déclaration prononcée : au téléphone quand Mireille Calle-Gruber m’intima l’ordre de lui livrer sans attendre un titre pour l’impression, il y a bien longtemps, avant même que j’aie la moindre idée de ce que j’allais vous dire aujourd’hui. Je savais seulement que je serais le premier à parler. Donc le plus exposé, le premier-né sacrifié par le privilège princier à lui conféré. Sacrifié à moins d’une grâce.[8]
14Dans la suite de sa communication, Jacques Derrida donne par ailleurs l’exemple même de sa scholie prophétique ou de son talmudisme interprétatif. Il revient sur un passage de OR, dans lequel Cixous établissait le lien direct entre Téléphone, résurrection d’entre les morts, et contractants du pacte de téléphonie. Il en réalise en quelque sorte la performance devant les circonversants de Cerisy, entre lecture, commentaire et réponse à l’appel du texte premier. En prenant l’appel entrant du texte de Cixous, il déplace et répond sur un mode de faux écho, tout en mettant le haut-parleur pour proférer sa circonversation. Voici le mixte derridacixousien dans sa version écrite (je donne le texte de Cixous commenté en [….] par Derrida, avec les mots en gras soulignés par lui, tel qu’il figure dans H.C. pour la vie, c’est à dire) :
Pour qu’une personne se lève d’entre les morts [Lazare visitera le texte à la page suivante] il est nécessaire d’attraper le fantôme par une mèche de vie [cette mèche est une mèche de cheveux, bien sûr, un morceau donné ou gardé du corps de l’autre – et vous allez la voir se métamorphoser comme par enchantement en fil téléphonique, en tresse de nom, en fil de funambule ou de trapéziste ; mais la mèche de vie ressemble aussi à la flamme d’une veilleuse qui retient l’âme du défunt nommé à la phrase suivante]. On ne peut d’ailleurs rattraper certains défunts car ils sont totalement morts, rien ne sert d’appeler alors. Les appels de résurrection s’adressent aux personnes récemment mortes car elles restent encore entre deux portes pendant une huitaine de jours. Peut-être quinze. Pendant ces jours il est encore possible de les ramener de ce côté.[9]
15Derrida relève cette connotation du rituel juif des sept jours de deuil pendant lesquels le souffle psychique du vivant (le pneuma grec, mais surtout le ruah hébraïque) survit et flotte, retenu par un cheveu (ce nerf extensible du cordon téléphonique ou ce fil funambulesque du trapèze existentiel) de ce côté-ci de la vie. Mais ce coup de téléphone de l’Ultime avant disparition (on reverra apparaître ce vocabulaire sous la plume de Cixous sous le terme significatif d’ “interruption”), c’est d’abord un coup de téléphone entre vifs, pour se sentir vivant-e. Derrida s’amuse à dire le nombre de fois où son amie l’a “attrapé” au téléphone. Il souligne à plaisir combien elle règne sur le mode actif de l’appel, du Listen to me. La vitesse de l’appel est ici synonyme de power, d’énergie, rapprochée du courant électrique :
Cixous : “… je t’attrape que tu sois à Rome moi Berlin toi Santiago moi Recife j’appuie un doigt et ma langue sur ton oreille ma clé dans ton cœur.
Qu’est-ce que la distance ? deux océans sous mon index. Nous sommes des corps dans des esprits rapides comme la radio”. (OR)
Commentaire de Derrida : “ce ‘qu’est-ce que la distance ?’ est à la fois une question ontologique, mais aussi le congé donné à l’ontologie, au ‘qu’est-ce que ?’ Qu’est-ce que la distance ? Sous-entendu : rien quand on a le génie du téléphone qui suffit à annuler la distance et la question préalable du savoir ontologique, à savoir ‘qu’est-ce que la distance ?’ ”[10].
Dérangements téléphoniques, Prière d’insister, lettres volantes
16Cette distance que le coup de téléphone semble abolir par magie n’est en réalité que la formule d’un joindre-séparé réussi, l’ajointement de solitudes comme équivalent spatial de l’immédiateté. Le téléphone suppose une distance : même aujourd’hui, avec nos portables qui nous permettent de communiquer par objet interposé à quelques centimètres du correspondant (“je te vois, je suis derrière toi”) ou à un tiers absent à proximité physique d’un tiers présent (je n’y suis pour ni avec personne), le téléphone crée la séparation qu’il fait mine de dissoudre. Il est conçu pour nous rappeler que nous ne sommes pas là où nous sommes, ni ce que nous sommes, encore moins avec qui nous croyons être, mais en quelque sorte toujours promis au manque. Comme si la potentialité maximale d’écoute ne prenait tout son sens que sur fond de menace de coupure.
Il faut prendre à la lettre (c’est bien le mot) la méditation de Cixous (anticipée, prophétisée par Derrida, on vient de le lire) sur l’interruption du Téléphone : d’abord un dérangement, un brouillage des ondes, puis rien. Il faut se hâter d’aller vers cette tresse de vie, de s’y agripper. Pour insister, faire durer le “Listen to me”, qui est aussi un “I want to hear you”, il faut passer ou revenir au modèle de la missive: lettre volante, volée, en poste restante, égarée, retrouvée, ce pli sous enveloppe qui pratique parfois avec bonheur les caprices du contretemps.
17Voici comment, dans le récit Hyperrêve, publié dans l’immédiat après-coup de la mort de Derrida, Cixous a reçu l’Absence sous la forme d’un passage radical des Temps Ultimes (vers la fin) aux Temps Derniers (datés). Un certain 15 juillet, soudain, plus d’appel entrant ou sortant de l’ami ; interruption sur toute la ligne, dont la perception est d’abord corporelle :
Cette douleur aiguë et précise en un point de mon corps temporel à l’endroit d’une amputation portant sur une partie essentielle de mon mode vital, un jet d’angoisse qui n’arrêtait plus de s’épandre, je perds de l’âme, me disais-je, j’en ai reconnu tout d’un coup le contenu. Je venais de découvrir que je ne téléphonerai plus jamais de mon vivant à mon ami, c’est-à-dire qu’un certain fil essentiel pour mon genre d’être et mon genre d’écriture est sectionné irréparablement. Ce fil, entre tous les autres. Il s’agit d’une sentence gravissime pour quelqu’un de ma nature : tu ne téléphoneras plus.
Et cela, c’est ce que ce 15 juillet m’a causé. Ce jour a mis le doigt à l’endroit de ma coupure. […] Dans le nombre de maux nouveaux et affolants qui bourrasque et nous aveugle il y a un mal principal. Ce mal est un résumé, un miroir intestin du lien singulier qui se tisse entre deux personnes, un paraphe, et le nombril du récit dont ces personnes sont les personnages et les agents.    
Je ne pourrai donc plus jamais appeler mon ami au téléphone et par là fuir à l’instant le lieu où je me trouve, ce que je pouvais faire à tout moment, ce que je faisais et j’ai fait, comme on respire pendant quarante ans, si naturellement, si naturellement que je ne me suis jamais dit “je respire” en respirant, et pourtant je me souviens et je m’entends en effet pousser un ouf dès qu’il répondait, je croyais que c’était un jeu, c’était le souffle.         
Chaque fois que j’ai eu besoin de fuir l’endroit où j’étais, je n’avais qu’à lui téléphoner, et aussitôt j’avais la fuite. Ce fil m’a permis de survivre pendant quarante ans où que je me sois trouvée, quelles que soient les circonstances, quelle que fût la cage capitale, chez les rats d’une langue ou d’une autre […] si j’avais besoin d’échapper en urgence d’un lieu contraire à ma nature ou dangereux pour ma raison et surtout pour mon écriture, ce qui m’arrive trop souvent, de lui téléphoner et sans perdre un instant, sans préambule, de lui faire un tableau de l’environnement rongeur, parfois cachée derrière le haut rideau d’une salle à manger d’hôtel, parfois dans les toilettes d’un corps de bâtiment universitaire […] Je téléphonais et je n’étais plus où j’étais […] si bien qu’assurée de cette possibilité continuelle je n’en abusais pas, je pouvais me contenter de penser à lui téléphoner virtuellement par exemple au beau milieu d’un banquet de collègues rats, ou pendant la conférence d’un Rat parfois fameux donc encore plus-rat…[11]
Je me suis bornée ici à retranscrire une partie seulement de cette plainte émise en un seul souffle (pour quel destinataire à présent, hormis le récit qui en est fait ?) : on y entend passer en rafale, en bourrasque violente, pour reprendre le lexique de Cixous, tous les motifs qui faisaient l’intensité du lien à présent rompu, mais aussi autre chose : cette coupure, cette interruption, elle intervient en moi, dans ma chair temporalisée. Le téléphone était un permis d’évasion, un congé au monde des “rats” universitaires, ces hamsters dans leur cage rongeurs de leur os substantifiquement médullaire, ces conférenciers monologuistes, si peu circonversants, banquettant hors du Banquet socratique.
Pour retrouver l’ami en ligne, il faudra donc, pour suivre les commandements entendus dans OR et commentés par intuition anthume par le destinataire désormais sur boîte vocale, faire vite, huit jours, quinze au plus… ou passer à un autre mode de correspondance. C’est ce que Cixous met en pratique dans Insister, à Jacques Derrida, en donnant de la voix à son tour, pour faire entrer dans l’espace corésonant d’interlocution tous les témoins de la circonversation.
18Insister à la lettre, c’est d’abord marquer au front du texte que nous lisons un “c’est à dire” obsédant et désigner un espace d’apostrophe au Tu électif, premier allocutaire prié, sommé d’où qu’il soit d’apparaître, de revenir en ligne, d’être là, il n’y a pas d’empêchement qui tienne, comme il est dit dans le Prière d’insister :
C’est moi sur cette terre que le sentiment du sans travaille. Sentiment seulement, semblant de sans, apeurement du moi devant les nouveaux sens de tous les sens, faiblesse de mon pas qui apprend à marcher autrement mon impuissance. Il faudra quand même que je puisse. Je sens bien que si toi, Jacques Derrida, tu ne “peux” pas venir à Barcelone, rien ne t’empêche d’être là.
L’invocation-prière à Jacques Derrida, annoncée en sous-titre, dans l’après-coup d’un post problématique et toujours-déjà anticipé, signe la poursuite d’une éternelle Dispute téléphonique, d’une “circonversation” ou “circonversion” à l’oreille, “texte à texte” de plus de quarante ans.
19Insister à l’essai signifie alors bien sûr, pour la gardienne des “mondes de paroles et de phrases”, poursuivre à la trace, maintenir l’allure, au risque de l’enfouissement sous les “montagnes, arbres, grottes de papier” du plan de travail, soudainement reconduit à la broussaille originaire, à la caverne ou à la rocaille baroque[12]. Comme pour Montaigne ou pour Cicéron, insister en essai se donne comme une politique de l’amitié éternellement corésonante (“Dès lors, les absents même sont présents […] et, ce qui est plus difficile à dire, les morts vivent”[13]). Mais que les morts vivent ne signifie pas pour autant que le mort saisisse le vif, que la statue du mort cherche un square, une rue, un panthéon pour dernière demeure. C’est le sens du Post scriptum “Sur le vif” : “Je vais m’occuper de ta statue, mais pas personnellement” promet Hélène. “Il faut qu’elle soit au soleil”, lui répond Jacques […] : “Bon, laissons un peu de temps”[14].
Insister, soutenir sans instituer, laisser œuvrer le temps, c’est agir en sœur, c’est aussi, réciproquement, recevoir don du mot à retourner :
Tu es my insister, me dit-il.          
Cela ne peut s’entendre qu’à l’étranger où l’on se trouve sous le même Passat dirait Celan, avec pour dais le vent alizé.
Ce qui me plaît merveilleusement dans ce mot, dont tu me fais présent, ton trouvé, ta trouvaille de génie, ce ou cette intraduisible, c’est que je peux te le retourner également. Toi aussi tu es my insister. Mon insister. Mon insisteur.[15]
20Mais Insister, c’est aussi convoquer en écriture, dans l’espace d’interlocution de l’amitié sempervive “comme après la vie” les autres lecteurs circonversants – “Vous” comme dans le Prière d’insister (“Dans ce livre, vous verrez comment, détaché du monde et du temps” ; “Vous verrez ici comment nous nous racontons nous écoutant l’un l’autre raconter l’autre”), et surtout les acteurs, testeurs, entremetteurs de cette amitié entre-liseuse, dont certains ont organisé les colloques des temps ultimes (Marta) mais aussi la famille (“ma fille la grammairienne”, “ma fille la poéticienne”, “ma fille avisée”[16], Ève la maïeuticienne au “grand couteau de cuisine” qui, le moment venu, “découpe le livre”, coupe le cordon de Voiles, Ève la philologue qui disserte sur le sens philosophique des concepts de Heidegger Vermögen, Mögen[17]).
21Plus encore, indissociablement, et c’est d’ailleurs par là que commence l’essai, Insister inscrit une poétique de la littérature comme “chance” et bonheur de la singularité, comme suspens de certitude, “disqualification de l’assurance”[18], comme mise au secret et destinerrance d’un texte crypté dont “L’histoire du Manuscrit volant” (chapitre II) fournit la magnifique parabole.
Derrida avait raison de confier ce bon mot à H.C., son “insister” (à prononcer à l’anglaise) : “je posthume comme je respire”, puisque Insister (l’essai) consiste à faire revenir (la fameuse revenance ) un manuscrit rédigé en avion au-dessus de Buenos Aires en 1995 à la poste restante de la mémoire de Cixous… en 2005. Ainsi va la destinerrance, la contretemporanéité ironique, la même qui poussait Cixous à écrire à son ancienne amie Zohra Drif perdue de vue depuis quarante ans, dans le Prière d’insérer de Si près.
22“Trouver à qui parler” : Hélène Cixous multiplie les lettres, les objets volants, parfois réticents, les prières d’insérer, ces feuillets détachés désormais inséparables des ouvrages qu’elle publie chez Galilée. Le monde selon l’éditeur Galilée, c’est un monde où se croisent tous les fils et les réseaux des grands circonversants : du centre d’émission (H.C./ J.D.) vers les auditeurs-lecteurs-commentateurs. Un monde qui croise aussi les langages circonversants, comme ceux des arts plastiques avec la philosophie, de la “biophonie” et de la “biographie”.
La “réponsabilité” évoquée par Avital Ronell, c’est peut-être cela : l’aptitude éthiquement la plus soutenable pour répondre à l’appel de l’interrompu, le désir de donner forme à cette “morale de l’incertitude”, à cet événement de “l’écriture-entre” qui définit “la chance littérature” selon Cixous et Derrida.
Martine Boyer-Weinmann
Université Lumière Lyon2
 

Notes


[1] Sur la théorie dite “syntonisation des systèmes” entre Valéry et sa correspondante, on se reportera à la biographie de Michel Jarrety,Paul Valéry, Fayard, 2008, et à La Flamme et la cendre, correspondance avec Catherine Pozzi, éditée par Lawrence Joseph, Gallimard, 2006.

[2] Lire le commentaire éclairant sur le pouvoir de la “phonê” et de la nomination chez H.C. dans l’article de Nadia Setti: “Mélographies cixousiennes”, dansCixous sous X, sous la direction de Marie-Dominique Garnier et Joana Maso, Presses universitaires de Vincennes, 2010, p. 171.

[3] Avital Ronell, proche de Derrida et de Cixous, introductrice du déconstructionnisme aux USA, a été la pionnière d’une théorie spéculative du Téléphone. Son ouvrage,The Telephone Book, Technology, Schizophrenia, Electric Speech, consacré essentiellement à Heidegger, Derrida et… à Graham Bell, quoique déjà ancien (1989), n’a pas pris une ride, malgré les mutations technologiques de l’objet. On s’en rend compte en lisant la traduction tardive en français de l’ouvrage, dont le “contretemps” a au moins le mérite de souligner la puissance d’intuition de la philosophe. (Telephone Book, traduit par Daniel Loayza, Bayard, <Le rayon des curiosités>, 2006). La notion de “biophonie” est glosée en ces termes: “Il faut inventer une autre forme que la biographie, celle de la biophonie, où les faits de la vie tombent dans une zone crépusculaire entre savoir et non-savoir, entre le sol plutôt grossier de l’empiricité et les hauteurs plus diaphanes de la spéculation”, op. cit., p. 17.

[4] Hélène Cixous,Si près, Paris, Galilée, 2007, p. 104.

[5] Jacques Derrida,H.C. pour la vie, c’est à dire…, Paris, Galilée, 2002: texte qui fut d’abord une conférence prononcée à l’ouverture du colloque de Cerisy de 1998 consacré à Hélène Cixous et organisé par Mireille Calle-Gruber, repris également dans les actes du colloque, Hélène Cixous, Croisées d’une œuvre, Galilée, 2000.

[6] L’exemple le plus abouti de cet exercice est fourni parL’Événement comme écriture, Cixous et Derrida se lisant, sous la direction de Marta Segarra, Paris, Campagne Première, 2007.

[7] Roland Barthes,Œuvres complètes V, livres, textes, entretiens, 1977-1980, nouvelle édition revue, corrigée et présentée par Éric Marty, Seuil, 2002, p. 519 et 522.

[8] Jacques Derrida,H.C. pour la vie, c’est à dire…, op. cit., p. 20 et p. 23.

[9] Ibid., p. 72.

[10] Ibid., p. 88.

[11] Hélène Cixous,Hyperrêve, Paris, Galilée, 2006, p. 67-69.

[12] Ibid., p. 70.

[13] Phrase de Cicéron placée en exergue dePolitiques de l’amitié, de Jacques Derrida, Paris, Galilée, 1994.

[14] Insister, op. cit., p. 122.

[15] Ibid., p. 42. Mot de la fin du chapitre I.

[16] Ibid., p. 74.

[17] Ibid., p. 58-59.

[18] Ibid., p. 16.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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