Sic Transit : un cycle épique de Patrick Deville
Ainsi font font font et tournent les vies des hommes et des femmes. Trois petits tours de roue Ferris et puis s’en vont. Ceux qui sont en haut croient apercevoir à l’horizon les aubes radieuses des révolutions politiques et poétiques, déjà redescendent dans l’obscurité.[1]
1En scrutant le fonctionnement interne du cycle romanesque Sic transit[2] de Patrick Deville, qui regroupe Pura vida : Vie & mort de William Walker, Équatoria et Kampuchéa[3], nous proposons de montrer que la propension des romanciers de l’extrême contemporain à servir autant que se servir de l’Histoire est aujourd’hui une pratique esthétique dominante[4]. Depuis les années 1980, le roman se donne effectivement de plus en plus pour objet d’appréhender l’Histoire : “La question de la littérature et de l’histoire et de leur intersection est en tous cas sous les feux de la rampe. Le phénomène est relativement récent et il semble particulièrement français[5]. L’engouement des romanciers de l’extrême contemporain pour la recherche du temps perdu semble même croître.
Les romans historiques abondent, reflétant à l’évidence un goût dominant chez les lecteurs contemporains, férus d’histoire, désireux de plonger dans l’infini des siècles […] dans toutes les aires culturelles, de grands auteurs confirmés écrivent des romans historiques et des textes ambitieux paraissent.[6]
2Avec des fictions-sommes au style à la fois fluide et syncopé, Deville se donne pour objet d’appréhender l’Histoire, en particulier celle, tumultueuse, du XXe siècle, de 1860 au présent de l’énonciation, à travers diverses approches de la mémoire et de l’oubli, individuelles ou collectives. Nous verrons comment l’écrivain œuvre à la composition d’un romanesque à tonalité historique et géographique voulu a-fictionnel. Nous soulignerons ensuite comment le brassage de savoirs conduit à la création d’un réalisme nouveau : déterritorialisée (la narration se fonde sur des allers-retours entre plusieurs continents, d’ouest en est, du cône sud-américain à l’Asie du sud-est en passant par l’Afrique équatoriale), nourrie par une exceptionnelle transdisciplinarité et par un intertexte buissonnant (l’écriture devillienne est sous forte influence de Loti, Conrad, Verne et Malraux), traversée par de véritables élans ethnographiques, la somme romanesque s’articule autour d’une poétique du dépaysement (géographique) et du désenchantement (historique). Enfin, nous explorerons plus avant les défis anthropologiques soulevés par cette épopée moderne, joueuse et mélancolique, en tous points décalée, offerte comme tombeau aux (grands) hommes “et autres héros, traîtres et indécis[7].
Une préoccupation centrale et nécessaire du roman : (ré)écrire l’Histoire
3Grâce à ses premiers romans, écrits dans la veine de Jean Echenoz et parus dans les années 1990 aux éditions de Minuit – pour mémoire, citons Cordon bleu, Longue vue, Le feu d’artifice, La femme parfaite et Ces deux-là – Patrick Deville fut l’un des chantres du minimalisme postmoderne. En 2004, l’écrivain, épris de voyages et d’ailleurs, a adopté une sorte de maximalisme en entrant dans la bien nommée collection “Fiction & Cie” des éditions du Seuil. Exposant volontiers l’ambition totalisante de son projet épique et foisonnant[8], Deville travaille à la réaction d’une quadruple trilogie, un grand-œuvre métalittéraire en forme de rêve encyclopédique universel sur une écriture englobant la bibliothèque mondiale[9] : Sic Transit Gloria Mundi, littéralement, Ainsi passe la gloire du monde. Pour écrire le premier pan de cet épos contemporain, Pura vida, Patrick Deville a puisé dans un vaste recueil de faits d’armes, de mouvements révolutionnaires, de soulèvements armés qui ont peu à peu conduit à l’indépendance des états d’Amérique Centrale. Des portraits de personnalités du monde politique – négociateurs retors et guérilleros aguerris, baroudeurs utopistes, révolutionnaires et autres compañeros plus ou moins marginaux – s’égrènent au fil du roman qui passe en revue les tractations politico-révolutionnaires, les malversations des guérillas et des mafias, les assassinats pour raison d’état et les missions suicidaires. L’intrigue principale repose sur un écheveau autour duquel se nouent et dénouent maints fils narratifs ; elle met en scène un personnage narrateur qui, à la fin des années quatre-vingt-dix, parcourt (et contemple) l’Amérique centrale afin de mener à bien un vaste projet d’écriture : retracer l’existence ridicule et sublime[10] de William Walker, un aventurier nord-américain du XIXe siècle qui avait lancé une expédition révolutionnaire au Mexique, avait été élu président du Nicaragua, avant d’être fusillé en 1860 au Honduras. Tout à son enquête, le narrateur épluche journaux et archives, multiplie les pistes, évolue de rencontres avec d’anciens rebelles sandinistes et d’actuels chauffeurs de taxi. Avide de connexions possibles entre récits historiques, moments politiques majeurs, extraits de film et morceaux de sa propre existence, il se rend sur les lieux qui ont vu un jour naître des révolutions : le Chili, le Brésil, le Honduras, le Nicaragua, l’Uruguay…
Il cherchait à savoir ce que pouvait faire un Français par ici en plein hiver […] et, de lui-même, m’avait fait le cadeau de ses souvenirs de 1973, avait soulevé pour moi la chape de béton posée sur les tortures et les exécutions, la peur des dénonciations calomnieuses d’un voisin jaloux, le témoignage à jamais perdu de tous ceux qu’on avait balancés dans la mer du haut des hélicoptères.[11] 
4L’Histoire implose sous le poids de la foison d’histoires. En fait, l’épique se fonde dans une Histoire à laquelle le sens fait défaut. Pour le narrateur devillien, en effet, la nécessité de la reconstruction historique qu’il entreprend selon une appréhension comblant l’oubli par la saturation factuelle et l’hétérogénéité diégétique apparaît comme l’unique contrepoint à la fin de l’Histoire et des idéologies. Selon la logique ricœurienne, il n’est de remontée dans le temps sans prise de conscience de la fragilité mémorielle[12]. Le romanesque de Deville l’atteste aussi lorsqu’il déploie un savoir qui fragilise la trame narrative. Conférer à son récit globalisant et sans fiction une fonction mémorielle permet toutefois au narrateur de contrer l’obsolescence des formes du roman, notamment du roman visionnaire dans lequel l’Histoire de l’humanité était pensée comme linéaire et téléologique.
5Sur fond des révolutions latino-américaines des deux siècles écoulés, il évoque ainsi par bribes les destins de plusieurs figures politiques influentes, tels Sandino, Somoza, Narciso Lopez, Fidel Castro, Guevara, Simon Bolivar, Salvador Allende ou Antonio de la Guardia. Sans négliger la verve ironique qu’on lui connaît, le romancier tisse ces destinées avec celles de ses héros de papier : le narrateur, son “double amnésique prénommé Victor et son amoureuse, surnommée La Disparue, la Desaparecida aux longs cheveux noirs[13], qui le hante. Son ultime dessein est de provoquer un minuscule court-circuit dans une mémoire mal isolée[14], une mémoire qui s’avère tant celle de son narrateur, toujours aussi attentif à l’incongru qu’à la beauté des choses, que celle de son lecteur qui revisite un vaste passé dont il est fort probable qu’il a oublié les tenants et aboutissants. Du matériau historiographique composite et volumineux, le romancier extirpe un fil narratif majeur puis y tresse une foule de fils secondaires qui sont autant de coïncidences composant un improbable écheveau. Ses romans sans fiction, pittoresques et originaux, sont ainsi portés par la tension d’une insatiable volonté de savoir et par le souhait de comprendre, à rebours, en les revisitant de fond en comble, comment des événements fondamentalement hétérogènes importants pour toute une région du monde, si ce n’est pour le monde entier, se sont effectivement déroulés, de comprendre encore quels mécanismes les fondent et quelles conséquences ils ont dans le fourvoiement du train de l’Histoire[15].
Savoirs et re-conceptions de la fiction réaliste
6Le souci de l’Histoire du siècle s’affirme bel et bien dans ces trois fresques hautes en couleurs qui s’ancrent dans une esthétique actuelle, dont la veine la plus prolifique se rattache à la perspective post-mémorielle. Perçue par les historiens comme par les critiques littéraires, la possibilité pour l’Histoire d’être saisie par la fiction et de s’y fondre est étayée par un vaste questionnement sur la mémoire et sur les lieux patrimoniaux. Le rapprochement du corpus Sic transit avec les écritures de terrain analysées par Dominique Viart s’impose tout aussi légitimement. En effet, les romans sont construits à l’aide de récits d’expériences pratiques et concrètes amassées par l’auteur à travers le monde, sur des récits d’enquêtes, sur des reprises d’archives et de témoignages, sur des lectures et des traductions, mais aussi sur des récits autoréflexifs qui consignent les impressions que suscite la création de ce romanesque sans fiction. L’immersion sur le terrain, dans les villes et les capitales qui furent le théâtre de péripéties marquantes souvent sanglantes depuis 1860 : assassinats politiques, coups d’état, suicides, défaites militaires, grande découverte…, s’avère autant physique et sensorielle qu’intellectuelle ; elle permet à l’auteur d’engranger le maximum d’informations et d’émotions, fatras de connaissances prévertien apte à faire surgir des élans poétiques. C’est à ce titre que la structure éclatée du texte en des dizaines de fragments de vies n’enraye aucunement sa logique interne : bien au contraire, le lecteur y appréhende l’une des re-conceptions de la fiction contemporaine dans son rapport au savoir. Ce sont les “polybiographies[16] de personnalités hors du commun –Walker, Brazza, Douch ou Mouhot– qui portent une vision inédite et radicale du monde que Deville cherche à recomposer dans leurs ramifications qui s’étendent jusqu’à notre époque. De fait, il retrace linéaments, coïncidences et incohérences historiques et cherche à relier sur un espace-temps compris entre 1860 et 2012 comment les événements sur le plan mondial ont concouru aux grandes défaites et reconstructions qui ont permis à notre contemporanéité d’éclore. Ces déplacements organisés et incessants, Deville les entreprend aussi sous l’égide de Plutarque et de ses Vies parallèles des hommes illustres, puisqu’il restaure une pratique biographique très ancienne dans la littérature occidentale en dressant le portrait d’une humanité épique, prométhéenne ; il s’approprie de multiples dispositifs génériques à l’aune de la démesure des artistes et de la fatalité des génies politiques.
Et il m’était apparu que cette région du monde pendant les deux derniers siècles, n’avait pas été plus avare de héros, de traîtres et de lâches que ne l’avaient été les provinces grecques et latines de l’Antiquité : là aussi, des hommes avaient rêvé d’être plus grands qu’eux-mêmes et avaient échoué. Et l’idée m’était venue de rassembler certaines de ces vies.[17]
7Avec en filigrane une interrogation aussi philosophique que rhizomatique sur ce que vaut une vie d’homme, avec ses éclats de noblesse et ses tragédies, son aura magnifique et précaire, il sonde les lieux qui furent les théâtres d’événements politiques et artistiques en Amérique centrale, en Afrique, en Asie du sud-est, dans des pays à hauteur de la ceinture équatoriale. “Écrire n’a rien à voir avec signifier, mais avec arpenter, cartographier, même des contrées à venir[18]. Deville a du reste opté pour une structure atypique qui n’est pas chronologique puisque chacun de ses romans comporte une trentaine de chapitres autonomes d’une longueur d’une à dix pages qui traitent et ventilent un imposant bagage culturel et scientifique international. Au sein de chaque chapitre, un événement ou un ensemble d’événements est cerné de son origine jusqu’à ses conséquences. La tentation encyclopédique se tient précisément dans cette propension des romans à accueillir un fourmillement de faits bruts. C’est à ce rythme que le romancier remonte le cours du temps. Installé à l’hôtel, parfois dans des lieux où il n’y a rien à voir ni à faire, sinon se concentrer sur l’Histoire et se dire qu’on est ici[19], il débute ses recherches qui s’étendent parfois sur plusieurs années. Écrivain en promenade d’études”, aurait dit en souriant Pierre Mac Orlan, également adepte tout en désinvolture apparente de pratiques spatiales singulières. Ethnographe en vacances sur le boulevard[20] aurait quant à lui soufflé Jean Echenoz, autre arpenteur majeur des villes, ami et ex-confrère de Deville aux éditions de Minuit. Quoi qu’il en soit, le cycle romanesque comporte sa part d’investigation sur les lieux historiques. Un véritable travail de fouilles historiques conduit l’expatrié infatigable et curieux dans les musées et les bibliothèques où il dépouille journaux, archives, mémoires. Ce goût pour l’archive, il le travaille au croisement de différentes formes de mémoire (personnelle, historique, culturelle…) qu’il met en question à l’instar de toute une génération de penseurs européens du second demi-siècle – de Foucault à Derrida, en passant par Ricœur, Certeau et Nora – et d’artistes, tels Perec ou Modiano[21]. Le protocole d’écriture que s’impose Deville fait l’apologie de la mémoire[22] puisqu’il collige des faits et des dates qu’il relie à d’autres actions dans une approche de la spatio-temporalité influencée par la fractalité.
À l’image de la chimie, on peut dire que tout est affaire de combinaison : par association différenciée des éléments on obtient tel ou tel corps spécifique, mais à partir d’un changement minime, ou en fonction du déplacement d’un élément, l’ensemble peut changer de forme.[23]
8Nés de circonstances antérieures (mineures, inattendues ou logiques), les faits passés ou actuels drainent dans leur sillage un flot d’actions et de péripéties que le romancier, passionné d’Histoire et d’histoires, se plaît à tresser, rendant palpable le pluricausalisme du donné, à la fois éclaté et cohérent, qui caractérise la société contemporaine.
Dans les rues je croise le regard des Vietnamiens qui ont mon âge, ont connu les bombardements américains sur Haiphong et le delta du fleuve Rouge. Le regard des vieillards comme le buraliste qui ont vu l’arrivée des troupes victorieuses par le pont Paul-Doumer et le départ des Français. Ceux-là ont vu les yeux de leurs grands-parents qui ont vu la folie guerrière de Garnier.[24]
9Par ailleurs, le romancier polyglotte côtoie sans mal la population, il interviewe ses figures clefs (hommes politiques, révolutionnaires, militants, journalistes et écrivains) et d’autres plus anonymes, chacun étant potentiellement acteur ou témoin du passé de son pays. La nature même du témoignage est éclairante de la volonté d’explicitation diégétique de Deville puisqu’elle effectue une “mise en sens” des faits historiques, tant il est vrai que témoigner n’est pas essentiellement raconter mais qualifier et décrire […] la force du témoignage n’est pas dans la vérité des faits antérieurs, elle est dans la volonté de les comprendre[25]. Le désir de s’imprégner de l’espace civilisationnel conduit le romancier à revisiter le passé et avec lui une somme de savoirs immense et hétérogène constamment dynamitée et dynamisée par la sensibilité et la porosité de son imaginaire à la pensée fractale. Équatoria propose, par exemple, un fascinant périple au cœur de l’Afrique équatoriale des années 1870-1890 qui redit l’admiration de Deville pour les pionniers, notamment pour l’aventurier Savorgnan de Brazza[26] (1852-1905) sur lequel le roman se concentre.
Il veut être marin. Il sera héros.
Découvreur de fleuves.
[…] Pour les historiens, il est celui qui, faisant reculer devant la proue de sa pirogue la traite et l’esclavage, traînera dans son sillage la colonisation du Congo.[27]
10S’il n’est pas sous-titré “Vie & mort de Brazza”, Équatoria explore toutefois l’existence de l’explorateur et révèle des éléments méconnus sur sa mort. L’on apprend que Brazza après maints périples de son vivant aura été enterré trois fois sur deux continents (en France, en Algérie puis au Congo). Extrait du flux continu d’informations internationales auquel désormais nul n’échappe au quotidien, le déclencheur narratif est le transfert controversé de la dépouille de Brazza et de celles de sa famille d’Alger à Brazzaville dans un gigantesque mausolée construit au bord du fleuve Congo en 2006 ; il conduit le narrateur, amateur de tours et de détours, à une traversée pour le moins érudite du continent et à une remontée des grands fleuves, l’Ogooué (au Gabon) et le Congo, pendant lesquelles, ses lectures et rencontres aidant, il redit les exploits funestes ou heureux de maintes figures pittoresques : explorateurs, marins, savants, conquérants[28], souverains, espions, opportunistes de tous rangs et artistes d’hier et d’aujourd’hui. Certains étaient déjà cités dans Pura vida et d’autres le seront encore dans les romans suivants, à l’instar du biologiste pasteurien Albert Calmette (qui réapparaîtra dans Peste & choléra) ou de l’écrivain[29] Pierre Loti (omniprésent sous la plume de Deville) qui sont tous deux des anciens élèves de l’École Navale de Brest où Brazza a lui-même étudié au même moment. D’autres encore sont liés au cadre africain, Albert Schweitzer et Emin Pacha, par exemple, qui ont eux aussi arpenté l’Afrique équatoriale d’est en ouest ou d’ouest en est. S’appuyant sur moult documents (articles de presse, discours, dépêches, citations d’essais…), le narrateur selon le modus scribendi éprouvé avec Pura vida brosse une fresque explicative, dense et stimulante l’Afrique équatoriale et tropicale moderne lors des phases de sa construction depuis son exploration au XIXe siècle. Il passe en revue les étapes de sa colonisation, notamment par la France - Dans l’acte général du 26 février 85, les puissances coloniales se partagèrent à la règle le continent dépecé[30] - et de sa décolonisation au milieu du XXe siècle, sans omettre les tensions actuelles qui y sont directement liées.
Un romanesque historique, joueur, mélancolique et décalé
11Née de l’hybridation de l’Histoire et de la fiction, la plasticité de l’écrit devillien lui confère la possibilité d’œuvrer à la mise au point d’un nouveau réalisme romanesque, d’une extrême acuité scientifique qui relaie de manière efficace une érudition vivante. La teneur anthropologique des récits qui définit autant les épopées traditionnelles que les romans-sommes actuels est telle qu’elle redéfinit quelque peu les modalités de transmission du contenu historique. La densité de la matière rassemblée et mise à disposition de l’artiste est telle qu’elle permet aisément de saisir les tremblements des existences humaines dans le chaos des jours. Les fresques sont pleines des frasques de ces hommes que l’Histoire a jetés en pleine lumière ; et leur part d’ombre constitue le cœur des recherches entreprises par Deville aux quatre coins du monde[31]. Ce nouvel imaginaire épique apparaît clairement avec la remotivation de l’héroïsme qui est par exemple nettement perceptible dans les mentions – elles émaillent l’ensemble du cycle – au destin hors normes du révolutionnaire argentin Che Guevara.
 […] quels que soient leurs idées, ou leurs idéaux, le siècle, la région du monde, tous ceux-là auront été les hommes d’une longue marche, d’une quête dans la forêt qui est à l’origine de l’humanité, de la horde. On marche à l’infini, droit devant, parce que cette fois peut-être, au-delà de cette colline à l’horizon, on finira par découvrir si tout cela a un sens.[32]
En outre, la prose éclectique et dense de Sic transit est élégante et rigoureuse : traversée par des élans poétiques et des réflexions philosophiques, elle sait préserver au lecteur la surprise ici d’une émotion esthétique intacte, là d’un jeu de mots, sans jamais s’interdire la dérision. Ainsi, Kampuchéa a-t-il pour toile de fond le procès des Khmers rouges achevé en 2011 : comme les deux précédents romans du cycle, il se présente tel un imposant et minutieux feuilleté historique du dernier siècle. Par le biais du portrait éclaté de Douch, directeur tortionnaire de la prison S-21 dans laquelle douze mille personnes ont péri, victimes des purges au sein du Parti, la diégèse tresse le passé au présent : elle combine des vies et des morts, celles de personnages célèbres (hommes politiques et artistes) tout autant que d’anonymes : plus de deux millions sont mortes à partir de 1975 lors de l’instauration du régime barbare de Pol Pot. Le nom porté alors par le Cambodge (et pendant exactement trois ans huit mois et vingt jours) était l’oxymore “Kampuchéa démocratique” qui sert en partie de titre à l’ouvrage. Le roman centré sur cet holocauste conduit le lecteur hors des terres cambodgiennes, dans un trajet spatio-temporel au cœur de l’Asie, du Vietnam à la Thaïlande, jusqu’aux confins de la Chine.
12La rencontre avec l’auteur de Cambodge année zéro (paru en 1977), le Père François Ponchaud, le trouble et élargit ses connaissances sur ce pan de l’Histoire récente du pays[33] tout autant que les entretiens avec les rescapés du régime. L’écheveau narratif se dévide ainsi sur les bords du Mékong, et le narrateur[34], le double de celui qui narre les aventures de Brazza sur le Congo, amateur de rivières, de fleuves et de cours d’eau, ne résiste pas à la tentation de mentionner la cartographie du fleuve réalisée par Doudart de Lagrée et Garnier dans le chapitre “Ernest & Francis[35]. Il retrace cent cinquante ans d’histoire cambodgienne, du Second Empire à nos jours : 1860 correspond ici à la date à laquelle l’explorateur lépidoptériste Henri Mouhot localise les temples en grès et en latérite d’Angkor, l’ancienne capitale des rois khmers entre le IXe et le XVe siècles ; c’est lui qui fait s’entrechoquer ici l’Orient et l’Occident, traîne dans son sillage l’exploration, la conquête, la colonisation, la guerre[36]. Explorant le passé d’un territoire sur près de deux siècles, le narrateur relève, comme par inadvertance, que la toponymie suit le cours de l’histoire en notant que la rue Dong Khoi de Saigon fut l’ex-rue Tu-Do (rue de la liberté), l’ex-rue Catinat, l’ex-rue de la Commune-de-Paris[37]. L’Indochine française se dévoile bien logiquement, car le narrateur, avec une acuité ironique devant le spectacle du monde”[38] et un goût des connexions spatiales et temporelles, présente, en les expliquant, les convulsions de la région d’hier à nos jours. Mais, il pose sur les faits un regard ironique et désabusé qui situe son écriture à la frontière entre l’anthropologie et la fiction. Évoquant la révolte des Chemises rouges entamée en 2006 à Bangkok, il cite historiens, explorateurs, témoins et écrivains : tous se disent abasourdis par l’ignominie des exécutions menées par les Khmers pourtant nés dans ces pays de la beauté absolue, des végétations déraisonnables et des oiseaux multicolores, du raffinement de la danse et de la musique[39]. Patrick Deville ne se défait pas plus dans Kampuchéa que dans ses précédents romans, d’une pensée lancinante et déchirante de l’Histoire à rapprocher d’une méditation existentielle. D’autres jeunes idéalistes sans doute préparent aujourd’hui les utopies meurtrières de demain[40]. Et, si l’on se souvient que l’ambition du romancier[41] est de bâtir une œuvre dans laquelle seraient convoqués “tous les savoirs du monde et les moindres variations de lumière en un lieu unique, l’histoire de l’humanité et un fragment de la vie d’un individu, tout cela, enchevêtré avec une extrême virtuosité architectonique et sans l’ombre d’une autre justification”[42], l’on peut aisément dire qu’il y tend avec Sic transit.
13Dans Viva, le lauréat du Prix Femina 2012 poursuit donc bien sa quête d’un romanesque protéiforme, apte à dire l’irisation du monde : il a coutume de dire lors de ses conférences publiques que chaque roman est en quelque sorte un chapitre d’un même livre toujours en cours d’écriture, riche de traces et de souvenirs individuels et collectifs. Filigranée par une poétique du dépaysement et constamment à la recherche de lieux et liens mémoriels, nostalgique d’une vérité du roman mais inséparable d’un jeu ironique, non exempt d’émotivité mélancolique, qui saisit autant l’illusion du réalisme que celle de la modernité, cette écriture épique aux élans ethnographiques a une façon exceptionnelle d’autrement dire : “Voici la vie des hommes, parfois. Voici notre monde, et nous n’en avons pas d’autre[43].
Isabelle Bernard
Université de Jordanie

Notes


[1] Patrick Deville, Viva, Seuil, 2014, ˂Fiction & Cie˃, p. 211.

[2] Patrick Deville, Sic transit (Pura vida, Équatoria, Kampuchéa), Seuil, 2014, ˂Fiction & Cie˃.

[3] Patrick Deville, Pura vida : Vie & mort de William Walker, Seuil, 2004, ˂Fiction & Cie˃ ;  Équatoria, Seuil, 2009 ˂Fiction & Cie˃;  Kampuchéa, Seuil, 2011 ˂Fiction & Cie˃.

[4] Ce dont l’attribution du Prix Nobel à Patrick Modiano en 2014 atteste également.

[5] Antoine, Compagnon, “La crise des disciplines”, Le Débat, n° 165, mai-août 2011, p. 62.

[6] Gérard Gengembre, Le roman historique, Klincksieck, 2006, p. 142.

[7] Équatoria, op. cit., p. 8.

[8] Deville parle d’un “goût de l’encyclopédie” et d’une “remontée dans toute l’histoire” dans un entretien conduit par Marc Dambre à Cerisy : “Plus formaliste peut-être que minimaliste”, Romanciers minimalistes 1979-2003, Presses de la Sorbonne-Nouvelle, 2012, p. 326, 327. Il explique, par ailleurs, le projet qui a conduit à la publication de Pura Vida : “Ce travail extrêmement long […] repose sur la lecture de deux quotidiens deux vendredis consécutifs. Ces quotidiens, je les ai pris de la première à la dernière page, y compris les petites annonces, les entrefilets, etc. Et pour chaque article, encart publicitaire ou quoi que ce soit, j’ai absolument remonté la pelote le plus loin possible, essayé de voir ce qu’il y a derrière, en remontant la plupart du temps sur deux siècles, mais parfois six, quand il s’agit de lieux, de situations… ”(Ibid, p. 327) .

[9] Le plan est d’ores et déjà établi : après Sic transit viendra Gloria (qui rassemble Peste & choléra, Viva et un troisième à paraître en 2017 sera un roman bâti à partir d’un tour de France géographique, plutôt axé vers le Nord, autant que stratigraphique de 1860 à 2017, la date de publication prévue étant aussi celle de la prochaine campagne présidentielle en France. Paraîtront ensuite Mundi et la quatrième trilogie qui, elle, n’a pas encore de titre. L’on se réfèrera par exemple à l’entretien conduit par Jean-Luc Bertini, Christian Casaudon, Sébastien Omont et Laurent Roux, “La liberté dans la contrainte”, La femelle du requin, n° 44, automne 2015, p. 26-46.

[10] Pura vida, op. cit., p 17.

[11] Ibid., p. 219.

[13] Pura Vida, op. cit., p. 96.

[14] Ibid., p. 49.

[15] Viva, op. cit., p. 34, 78.

[16] Marc Dambre, “Ces deux-là… et la polybiographie”, Deville & Cie (collectif), Seuil, 2016, p. 59-84, ˂Fiction & Cie˃.

[17] Pura Vida, op. cit., p. 30.

[18] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980, p. 11.

[19] Viva, op. cit., p. 39.

[20] Jean Echenoz, Cherokee, Minuit, 1983, p. 190. 

[21] Pensons également aux créations de Sophie Calle, Luc Boltanski ou Louise Bourgeois.

[22] Dans ses fictions minuitardes, Deville dotait ses héros d’une mémoire hypertrophiée, absolue, par exemple, Paul Cortese dans La Femme parfaite.

[23] Michel Maffesoli, “Considérations épistémologiques sur la fractalité”, Sociétés, vol. 4, n° 98, 2007, p. 21.

[24] Kampuchéa, op. cit., p. 215.

[25] Bruno Blanckeman, Aline Mura-Brunel et Marc Dambre, Le roman français au tournant du XXI siècle, Presses de la Sorbonne-Nouvelle, 2004, p. 106. 

[26] Un autre écrivain français, Patrick Besson, a publié un roman avec Brazza pour protagoniste : Mais le fleuve tuera l’homme blanc, Seuil, 2010, ˂Points˃.

[27] Équatoria, op. cit., p.15.

[28] Une courte note concerne encore Sandino et Walker (Ibid., p. 46-47).

[29] Verne, qui écrivit Une Vie de Livingstone, Rimbaud et Céline, mais aussi Conrad qui consacre Au cœur des ténèbres au Congo, figurent aussi dans le roman.

[30] Équatoria, op. cit. p. 64.

[31] Dans Viva, Deville cite à dessein Malcolm Lowry : “Si seulement je pouvais représenter un homme qui incarne tout le malheur humain mais en même temps la vivante prophétie de son espoir” (op. cit., p.144).

[32] Équatoria, op. cit., p. 132.

[33] Kampuchéa, op. cit. p. 140-148.

[34] “J’ai résolu d’aller chercher le fleuve à son extrémité pour le remonter comme j’avais un peu remonté l’Ogooué sur les traces de Brazza” (Ibid., p. 83).

[35] Ibid., p. 82.

[36] Ibid., p. 55.

[37] Ibid., p. 90.

[38] Pura vida, op. cit., p. 214.

[39] Kampuchéa, op. cit., p. 53.

[40] Ibid., p. 38.

[41]  Dans Pura Vida, le narrateur à Managua au Nicaragua, résume ainsi ce souhait :“J’imaginais un matériel cinématographique extrêmement complexe, capable de filmer l’avenue Simon-Bolivar au ralenti tout au long de son histoire. Une caméra […] qui aurait enregistré en surimpression les guerres de William Walker au XIXe siècle et les drapeaux rouge et noir de la victoire sandiniste au XXe siècle” (op. cit., p. 89).

[42] Ces propos reprennent ceux de Deville qui décrivait sa plus grande ambition en tant que romancier dans une correspondance personnelle du 9 mars 1998.

[43] Viva, op. cit., p. 96.