Avant-propos
1Le manifeste Pour une littérature monde, publié en 2007, qui accusait le roman français de se complaire dans l’entre-soi et le narcissisme, paraît avoir fait long feu. Mais, si partial et injuste soit-il, le jugement de Jean Rouaud et Michel Le Bris aura du moins fait entendre la voix épique à travers “la rumeur de ces métropoles exponentielles où se heurtaient, se brassaient, se mêlaient les cultures de tous les continents”. C’est sous le signe de la phrase de Kipling: Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, reprise par Mathias Énard, que peut être placé un large pan de la production romanesque de ces dernières années. Au cinéma, la sortie du Réveil de la force confirme, si besoin était, l’actualité de l’épique. Le fameux “retour au récit” des écritures contemporaines ne s’accompagnerait-il pas d’un “retour à l’épique” ?
2En 1981, déjà, la revue Critique plaçait l’ensemble de l’œuvre de Claude Simon sous le double signe, éminemment politique, de “la terre” et de “la guerre”. Les archétypes hérités de l’Iliade, de l’Odyssée et de l’Énéide, aussi bien que des grands récits historiques ou religieux, continuent à hanter les romanciers contemporains.
C’est encore de pays et de territoires à parcourir, à conquérir ou à administrer, que rêvent les aventuriers ou voyageurs d’Olivier Rolin, Patrick Deville, Sylvain Tesson ou Maylis de Kerangal, dans Naissance d’un pont. Ces auteurs, “amoureux de cartes et d’estampes”, partagent la lecture de Jules Verne, Jack London, Blaise Cendrars ou Joseph Conrad, aussi bien que la mémoire des grands westerns. Antoine Volodine, Tierno Monénembo ou Laurent Gaudé mettent en scène des combattants épuisés, des souverains de royaumes lézardés ou d’empires menacés. Pour les exilés, les migrants et les populations déplacées d’une rive à l’autre de la Méditerranée ou de l’Atlantique, dans les romans de Dany Laferrière ou Fatou Diomé, se pose “l’énigme du retour”. Car la traversée conduit souvent à une plongée dans le “ventre de l’Atlantique”, à une Odyssée sans retour. L’épopée des “vaincus” évoquée par Édouard Glissant dans Poétique de la Relation est ainsi au cœur de nombreux romans, qui font puissamment résonner l’actualité. La guerre et la révolution, bien sûr, reviennent de manière obsessionnelle - qu’il s’agisse des deux guerres mondiales, de l’Algérie ou du Viet-Nam, de Che Guevara, de mai 68, du Rwanda, de la Bosnie ou, depuis 2001, de la “guerre contre la terreur”. 
3Mais le combat, qui est au cœur de l’épos contemporain, est aussi celui d’une humanité confrontée aux forces de la nature, séismes, tsunamis ou cataclysmes qui se déchaînent, comme dans Ouragan de Laurent Gaudé. Les catastrophes écologiques ou nucléaires, définissent un épique apocalyptique dont se saisissent les thrillers et les cycles de l’heroic fantasy, qui croisent les mythologies du cinéma américain contemporain.
Face aux catastrophes naturelles, aux risques technologiques, aux guerres et aux conflits entre les États, les nations et les peuples, d’un bout à l’autre de la planète, les romanciers s’interrogent sur le sens de l’action héroïque. Dans Tigre en papier, le narrateur, double ironique d’Oliver Rolin, raconte à une jeune fille les hauts faits du groupe de militants de La Cause, à laquelle son père et lui-même ont appartenu dans les années 60-70: “Ce que je crois c’est qu’on a été la dernière génération à rêver d’héroïsme. Maintenant ça paraît ridicule, ça vous paraît bon pour des cloches, et à vrai dire vous ne voyez plus ce que ça veut dire, je sais. […] Il fallait que la vie soit épique, sinon à quoi bon ?” Jean Rolin, dans L’explosion de la durite, se joue des lieux communs du récit épique. Comme au XIXe siècle, l’effondrement des mythes nationaux ou révolutionnaires nourrit un “romantisme de la désillusion”.
4Comment, dès lors, écrire les chants brisés d’une “Iliade de notre temps” et représenter cette violence immémoriale, se demande Mathias Énard? Comme le constate Édouard Glissant à propos de “l’épique moderne”, “la conscience de la nation” est “conscience de la relation”: le roman peut-il, par le souffle et la voix, produire un rythme aux proportions du Tout-monde, qui est aussi Chaos-monde? Comment les cycles ou les “œuvres-mondes” peuvent-ils retrouver l’ambition totalisante du projet épique? Comment, en un mot, le roman peut-il inventer l’épopée “à venir”?
Romans et épopées
5Poser ces questions, c’est déjà assouplir le face-à-face rigide des deux genres, que la théorie des genres a contribué à durcir. On peut aujourd’hui se dégager de l’opposition frontale entre les deux genres, héritée de l’esthétique hégélienne et de ses reprises de plus en plus schématiques et stéréotypées.
Il ne s’agit plus aujourd’hui, comme au XIXe siècle, de dire lequel des deux serait le “grand genre” capable de dire le monde moderne ; ni de déterminer l’essence des deux genres en définissant le roman par opposition à l’épopée. Il s’agit plutôt de cerner la signification d’un jeu intertextuel complexe entre des traditions génériques séculaires.
Du point de vue de la théorie des genres, l’approche de l’épopée s’est considérablement enrichie, en ouvrant le genre, au-delà des textes canoniques et paradigmatiques (Homère, Virgile), à la diversité des traditions et des cultures[1]. Sans parler du Mahâbhârata cité par Céline Minard ou des bylines russes réécrites par Antoine Volodine, les romans étudiés ici font souvent référence à plusieurs modèles, dont la coexistence n’est pas évidente : Homère, Dante, la chanson de geste, etc.
6Il est également moins facile d’opposer en bloc roman et épopée lorsque l’épopée est revalorisée comme instrument actif de pensée, et qu’au lieu de la concevoir comme célébration des valeurs d’une société stable et sûre d’elle-même, on y voit le “travail épique” d’une société en crise qui cherche à penser son devenir : c’est l’apport précieux du travail de Florence Goyet, souvent citée dans ces pages[2]. On ne peut plus concevoir le roman comme genre “problématique” par rapport à une littérature de la certitude et de l’affirmation.
Le roman convoque l’épopée de manière complexe, dans un rapport qui n’est pas seulement de mise à distance critique ou ironique. Certains romans parodient les valeurs et les clichés de l’épopée, mais non sans y mêler une teinte de nostalgie, voire une reprise assumée de son ambition totalisante ou de sa célébration de l’héroïsme, comme Mathias Énard et Yannick Haenel, étudiés ici par Corentin Lahouste et Élodie Coutier. D’autres reprennent les procédés et les lieux communs de l’épopée, mais en adaptant ses valeurs à la situation historique contemporaine, comme le montrent ici Cécile Châtelet à propos de Céline Minard, et Isabelle Périer à propos de Laurent Gaudé. D’autres enfin, qui semblent rejeter les traits les plus manifestes et superficiels de l’épopée (combats, conquêtes, exploits héroïques, etc.), retrouveraient en profondeur un “travail épique” fondamental : c’est ce que montre Simon Bréan à propos des space operas de Laurent Genefort, qu’on pourra comparer à celui de Nathalie Henneberg, La Plaie (1965) à laquelle nous avons consacré la rubrique “Relire” ; et, dans un tout autre domaine, c’est la thèse paradoxale de Pierre Vinclair, qui voit dans les romans d’Emmanuel Carrère d’authentiques épopées.
Communauté
7La persistance de la référence épique est d’autant plus surprenante que la situation contemporaine en affaiblit singulièrement la pertinence. Quelle place pour les valeurs épiques traditionnelles aujourd’hui, quand la guerre n’évoque plus les prouesses mais l’horreur et la violence des massacres, et quand la terre ne renvoie plus à un territoire à conquérir ou à fonder, mais à la fuite, à l’exode, aux migrations et à l’appropriation coloniale ?
D’où des stratégies de décentrement : choisir des héroïnes féminines pour un genre habituellement masculin (les “petites filles épiques” étudiées par Déborah Lévy-Bertherat, la narratrice de Truismes analysée par Margaret E. Gray) ; choisir des héros subalternes pour un genre qui célèbre habituellement la conquête impérialiste (dans des “épopées postcoloniales” et les récits de migration étudiés par Giuseppe Sofo, Ninon Chavoz, Thomas Bleton et Morgane Cadieu). Épopées désaxées, bouleversées, mais peut-être plus vivantes que jamais.
8Car l’épique ne disparaît pas, signe qu’il reste un moyen de représenter et de penser les crises de la communauté, les failles de son identité, les difficultés de son histoire. On s’en assurera en lisant les entretiens avec Maylis de Kerangal et Éric Vuillard, et les chapitres encore inédits d’un roman de Charif Majdalani : l’épique est une question qui touche au plus vif de la littérature présente. La violence guerrière, en particulier, aimante bon nombre des fictions contemporaines : le motif épique du combat n’apparaît plus comme une résolution des conflits, mais comme un état permanent et irrémédiable des sociétés contemporaines. L’épique des fictions françaises contemporaines dit souvent les impasses de la guerre, et la nécessité de reconstituer une communauté par tissage des différences, par enchevêtrement des voix, par rencontres des altérités – d’où les structures polyphoniques, le tressage des fils narratifs (chez Maylis de Kerangal, étudiée par Chiara Nifosi), le recours au cycle romanesque (par exemple chez Patrick Deville, étudié par Isabelle Rabadi). L’épique annonce cette communauté à venir, non sur le mode de l’utopie mais comme une possibilité réelle et concrète de lien entre les individus.
On retrouve ainsi l’epos de l’épopée, dans des fictions où apparaît souvent un héroïsme de la parole. Le “souffle épique” y est entièrement réinterprété, non plus simplement comme capacité à écrire un texte “de longue haleine”, mais comme volonté de donner une voix aux sans-voix, de faire entendre la voix collective d’une communauté qui se cherche. Signe, s’il en était besoin, que l’épique aujourd’hui n’est pas qu’un ensemble de formes et de stéréotypes, mais qu’il accomplit une fonction essentielle à notre existence collective.
Dominique Combe
Ens Ulm
Thomas Conrad
Ens Ulm

Notes


[1] Cf. Daniel Madélénat, L’Epopée, 1986 ; David Quint, Epic and Empire: Politics and Generic Form from Virgil to Milton, Princeton, Princeton University Press, 1993 ; Jean Derive, L’Epopée. Unité et diversité d’un genre, 2002.

[2] Florence Goyet, Penser sans concepts. Fonction de l’épopée guerrière. Iliade, Chanson de Roland, Hôgen et Heiji monogatari, Paris, Champion, 2006.