Appel à contributions: n° 23

Statut du personnage dans la fiction contemporaine

 

coordonné par Frédéric Martin-Achard, Nathalie Piégay et Dominique Rabaté

 

Parmi les différents « retours » qui caractériseraient la situation actuelle de la littérature romanesque contemporaine, on cite volontiers une sorte de tiercé où se retrouvent l’auteur (ressuscité contre sa mort proclamée par Barthes), la narration (réhabilitée mais dans les creux d’un grand récit défaillant), le réel (comme objet d’une construction critique). Dans ces débats qui réclament de sortir des slogans et de périodiser sans schématisme, il a été en vérité peu question d’une autre figure du récit : le personnage. Pourtant, comme l’auteur avant lui, les tenants des dernières avant-gardes ont proclamé sa mort (Ricardou 1971) ; comme l’histoire, l’engagement, la forme et le contenu, il a fait partie des notions décrétées « périmées » par Robbe-Grillet (1957), après avoir fait l’objet du soupçon et de l’incrédulité du lecteur (Sarraute 1956). Mais, alors que ces différentes notions ont été étudiées à nouveaux frais dans la prose contemporaine, le personnage romanesque suscite aujourd’hui encore peu d’intérêt et son éventuelle réhabilitation ou refondation a été peu commentée par la critique universitaire.

Une hypothèse voudrait que le personnage contemporain ait retrouvé plusieurs composantes de son « étiquette » (Hamon 1983), telles qu’un nom propre, des qualifications, des caractéristiques psychiques et physiques, mais pour mieux effacer ses contours, estomper ses différents attributs. M. Biron (2005), partant de l’exemple des romans de Houellebecq, fait de l’effacement un de traits majeurs du personnage contemporain et de ce dernier un « individu non-conflictuel », tandis que Audet et Xanthos (2014) y voient « un individu parfois faiblard dans son intentionnalité ou sa psychologie, parfois détrôné dans son rôle central de moteur du récit ». Trois caractéristiques fondamentales de l’individu moderne se trouveraient ainsi remises en question dans le personnage romanesque aujourd’hui : son unité, son identité narrative (Ricœur 1990) et sa capacité à être accueilli par le langage. Ces études convergent vers la double hypothèse d’une réhabilitation de la catégorie de personnage fictif et, conjointement, d’une problématisation ou d’une remise en question de la notion de personne ou d’individu. Pour le dire autrement, le personnage contemporain serait pris dans une dialectique de résurgence et de disparition. 

Pour la théorie littéraire, le personnage fictif a longtemps fait figure de parent pauvre. Il est marginalisé par la narratologie classique : Genette (1972) s’intéresse avant tout aux rapports entre narrateur et personnage sous l’angle de l’information narrative, tandis que Chatman (1978) l’exclut de son schéma de la communication narrative. Et s’il est bien un trait commun aux différentes approches théoriques du personnage, c’est la déploration initiale du peu d’intérêt suscitée par la notion, ainsi que de l’insuffisance des résultats acquis jusque-là. Todorov (1972) la tenait déjà pour une catégorie obscure de la poétique, négligée par les écrivains et les critiques ; une décennie plus tard, Frow (1986) fait du personnage le concept le plus problématique et le moins théorisé des catégories de base de la narratologie, constat partagé par Jouve (1992b) ; Lavocat (2016) enfin estime que « [l]a question du personnage est le meilleur révélateur de la versatilité de la théorie littéraire et de son incapacité à parvenir à des résultats stables et partagés. »

Longtemps considéré comme « être de papier », le personnage est un rôle narratif chez Propp (1928), un « actant » dans la sémantique structurale (Greimas 1966) ou un « signe » aboutissant à une typologie tripartite (Hamon 1972). À ces conceptions « non mimétiques » (Margolin 2005) et jugées trop immanentistes, Jouve (1992a) oppose une approche fondée sur la réception et la co-construction du personnage par le texte et sa lecture, générant ce qu’après Hamon (1983), il nomme un « effet-personnage ». Mais cette perspective a moins essaimé à ce jour que les conceptions « mimétiques » ou « ontologiques » du personnage, qui bénéficient de l’attrait pour les sciences cognitives, les théories de la fiction et la sémantique des mondes possibles. La tendance dominante depuis les années 1990 considère ainsi le personnage comme une « quasi-personne » (quasi-person) dans un monde narratif donné (storyworld) (Frow 2014) ou un « individu non réel » (non actual individual) dans un monde possible (Margolin 1990). Ce sont dès lors les conditions et modalités d’existence du personnage, les types de propriétés (physiques, actancielles, sociales, mentales) qui le constituent comme l’image d’une personne possible, qui intéressent la théorie contemporaine. Pour Schaeffer (1995), il s’agit d’activité projective essentielle non seulement à la création, mais à la réception des récits.

Une autre approche fondée sur la psychologie cognitive et évolutionniste fait du personnage un support pour l’exercice du mind reading, c’est-à-dire l’attribution d’états mentaux à des individus autres que soi ; le personnage fictif permettrait ainsi de développer la connaissance implicite que nous avons des états mentaux d’autrui (Zunshine 2006), de résoudre, en les incarnant, problèmes moraux et des situations émotionnelles, ou encore de satisfaire notre besoin de « ragots » (gossip) en éclairant la vie d’autrui (Vermeule 2010). On notera enfin un renouveau du personnage dans la narratologie postclassique, notamment dans l’approche rhétorique qui s’intéresse par exemple aux conversations entre personnages en tant que forme de narration (Patron 2018).

 

Quelques pistes de réflexion et interrogations possibles :

En étudiant le statut du personnage dans les fictions actuelles, on s’interrogera sur la persistance et la pertinence de notions telles que celle « d’individu problématique » dont la « marche vers soi » constituait pour Lukacs (1920) « la forme intérieure du roman ». Au contraire, doit-on envisager aujourd’hui, comme le fait Biron (2005), de penser un « individu non-conflictuel » ? Faut-il considérer, depuis Les Choses de Georges Perec, la condition de ce qu’il faudrait appeler un individu statistique ? Les romans contemporains proposent-ils des « fictions de la perte d’identité » (Ricœur 1990), mettant en scène des êtres sans qualités ou sans propriétés, marginaux, figures interlopes ou êtres de peu comme chez F. Bon, P. Chamoiseau, A. Kourouma, E. Dongala, L. Mauvignier, J. Serena, P. Modiano, O. Rosenthal, mais aussi N. Caligaris, Y. Ravey ou T. Viel ? Que penser des personnages qui organisent leur propre invisibilité comme, par exemple, chez E. Carrère, Ch. Garcin, Ph. Vasset ou J. Alikavazovic ? Quel rôle le surnaturel, le chamanisme ou les utopies scientifiques jouent-il dans la constitution de personnages « post-exotiques » (A. Volodine), posthumains (M. Houellebecq) ou pratiquant la transmigration des âmes (Ch. Garcin) ou des corps (A. Fleischer) ? Quelle place faire aux personnages non-humains, animaux, vivants de toutes sortes, intelligences artificielles (A. Bello, A. Damasio, W. Mouawad) ?

Sur le plan théorique, on questionnera ce qui peut apparaître comme le passage d’une quasi-abstraction structuraliste ou fonctionnaliste, luttant contre la tentation ontologique spontanée, à la quasi-personne des mondes possibles et des sciences cognitives. Quelles peuvent être les apports et la pertinence d’une approche ontologique du personnage pour le roman contemporain d’expression française ? Et, réciproquement, de quelle manière ce dernier peut-il contribuer à repenser de façon théorique la notion de personnage fictionnel ?

On pourra également privilégier une approche linguistique, fondée sur les modes de désignation du personnage ou stylistique sur sa caractérisation. Corblin (1995) oppose le roman de la désignation rigide (L’Éducation sentimentale) au roman de la désignation contingente (Thérèse Raquin). Quels sont les modes de désignation privilégiés aujourd’hui et quelles en sont les conséquences pour le statut du personnage ? Après la défaillance du nom propre, du nouveau roman aux dernières avant-gardes, la prose contemporaine pratique toutes sortes de brouillage onomastique troublant les modes de désignation du personnage, chez M. Redonnet, J. Echenoz, A. Mabanckou, M. NDiaye, É. Chevillard, L. Trouillot, A. Volodine, J. Deck ou encore Éd. Levé. Observe-t-on de nouvelles formes de désignation ou de caractérisation du personnage, chez A. Damasio par exemple ? Peut-on déceler une tension entre la désignation problématique du personnage et une propension à la disparition (Rabaté 2015) ?

Une autre piste possible se situerait du côté des romans qui jouent sur l’abolition de la hiérarchie entre les personnages, que l’on pense aux réflexions métanarratives de Chevillard sur le personnage secondaire, ou au roman « choral » dans lequel l’individu se fond dans un groupe, une communauté qui le subsume chez M. de Kerangal, Y. Lahens, L. Mauvignier, L. Miano, A. Bertina, V. Despentes ou Y. Pagès. L’abolition de la hiérarchie entre les personnages s’accompagne-t-elle nécessairement d’une plus faible individualisation de ceux-ci ? Quel est le rapport du personnage romanesque contemporain au cliché et au stéréotype, ou à d’éventuels procédés de typification ? Le roman contemporain, et en particulier celui mettant en scène une communauté d’individus, connaît-il mutatis mutandis un retour du personnage type ?

Enfin, on pourra étudier la présence de personnages référentiels, historiques ou relevant de l’histoire intime, dans des textes fictionnels, et les conséquences de ce type de brouillage entre fictionnalité et factualité sur le statut du personnage romanesque, par exemple chez E. Carrère, M. Condé, P. Deville, J. Echenoz, G. Macé, P. Michon, T. Monémembo ou P. Quignard.

 

Seront privilégiées les contributions ayant une portée théorique, stylistique ou linguistique, ou les approches transversales d’un vaste corpus. Les études monographiques, portant sur un auteur en particulier, ne seront prises en compte que si elles répondent à une exigence théorique ou stylistique et/ou proposent une approche novatrice.

 


Échéance : 1 décembre 2020. Les propositions de contribution (environ 300 mots), portant sur les littératures françaises et francophones doivent être envoyées en français ou en anglais, à fixxion21@gmail.com (un rédacteur vous inscrira comme auteur et vous enverra le gabarit MSWord de la revue).
Après notification de la validation, le texte de l’article définitif (saisi dans le gabarit Word et respectant les styles et consignes du 
Protocole rédactionnel) est à envoyer à fixxion21@gmail.com avant le 15 juin 2021 pour évaluation et relecture par les membres de la Revue critique de fixxion française contemporaine.

 

 

 

Éléments bibliographiques

René Audet & Nicolas Xanthos, Le Roman contemporain au détriment du personnage, L’Esprit créateur, vol. 54, n° 1, 2014.

René Audet & Nicolas Xanthos, Ce que le personnage contemporain dit à la critique, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2019.

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Michel Biron, « L’effacement du personnage contemporain », Études françaises, vol. 41, nº 1, 2005, p. 27-41.

Bruno Blanckeman, « Stortytelling/storyfailing ? avatars du personnage dans le récit de fiction contemporain », Le Roman contemporain au détriment du personnage, L’Esprit créateur, vol. 54, n° 1, 2014, p. 8-21.

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Philippe Hamon, « Pour un statut sémiologique du personnage », Littérature, nº 6, 1972, p. 86-110.

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Fotis Jannidis, Figur und Person. Beitrag zu einer historischen Narratologie, Berlin, de Gruyter, 2004.

Vincent Jouve, L’Effet-personnage dans le roman, Paris, PUF, coll. « Écriture », 1992a.

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