Appel à contributions: n° 21

Fictions et pouvoirs

coordonné par Aurélie Adler et Julien Lefort-Favreau

Alors que nombre de travaux récents s’interrogent sur l’utilité sociale et politique des fictions contemporaines en prenant acte d’un tournant éthique (Alexandre Gefen, 2017) mais aussi pragmatique de la littérature (Bertrand, Claisse, Huppe, 2019), cette nouvelle livraison de la revue Fixxion entend se recentrer sur les manières dont les fictions d’expression française mettent en scène les différents types de pouvoir (politique, économique, social, racial, sexuel…) en retravaillant et en déplaçant les discours, les dispositifs et les imaginaires qu’ils induisent. Autrement dit, il s’agit moins de réfléchir aux modes d’agir de la fiction, à la sphère dans laquelle se déploie son agentivité, ou à la façon dont la production littéraire contemporaine se constitue comme un (contre-)pouvoir dans le cadre d’une lutte pour la reconnaissance de ses valeurs, suivant une approche à la croisée entre la sociologie et les “politiques de la littérature” (Jean-François Hamel, 2014), que de questionner les imaginaires du pouvoir ou les représentations des “relations de pouvoir” (Foucault, 1982) dans les textes littéraires et de mesurer, le cas échéant, le pouvoir d’agir que ces textes prêtent aux sujets qu’ils représentent ou avec lesquels ils interagissent. Quels rapports la littérature entretient-elle aujourd’hui aux pouvoirs (politique, économique, sexuel, institutionnel, culturel) dans un climat de défiance vis-à-vis des figures et de l’exercice du pouvoir en régime démocratique ?

Les fictions contemporaines se font la chambre d’écho, ou alors le reflet inversé, de cette fragilisation des pouvoirs qui témoigne d’un sentiment individuel et collectif d’un manque de représentation. Parmi les textes qui posent la question des relations de pouvoir, trois tendances peuvent être distinguées : la première consiste à s’intéresser au pouvoir “d’en haut”, celui qui s’exerce au sommet de l’État ou de l’entreprise ; la seconde épouse au contraire le point de vue des figures dominées idéologiquement, socialement, sexuellement, linguistiquement, etc. ; la troisième met en scène l’affrontement entre dominants et dominés (l’élite et le peuple, le patron et l’ouvrier, le colon et le colonisé…) en ouvrant des espaces de négociation, de circulation des positions ou de métissage sans souscrire à une opposition binaire entre les uns et les autres. En réinscrivant ces imaginaires du pouvoir dans la tension narrative d’une intrigue romanesque, dans le flux des consciences ou dans l’agencement réfléchi des archives et des documents, les fictions en proposent des représentations dynamiques qu’il serait nécessaire d’éclairer en examinant les scénarios narratifs, les codes génériques mais aussi les implicites idéologiques et moraux qu’elles engagent.

 

Axes retenus :

1- On étudiera les inflexions récentes des fictions historiques, des biofictions, des dystopies ou des fictions politiques en s’intéressant à la façon dont elles rendent compte des arcanes du pouvoir, réinventent sa dramaturgie convenue – conquête, règne, chute –, dressent le portrait grotesque, satirique mais aussi parfois empathique des hommes ou des femmes qui ont/auraient exercé un certain pouvoir au sein d’un régime politique (monarchie, dictature, démocratie). On pourra s’interroger sur le choix, parfois ambigu, de certaines figures – l’intérêt récurrent pour les figures du pouvoir nazi, par exemple –, sur la représentation des femmes de pouvoir ou questionner les imaginaires du pouvoir politique national ou international à l’œuvre dans les romans dénonçant la situation des anciennes colonies (Trouillot, Lobe), les dystopies (Volodine), les fictions anarchistes (Wauters) ou encore les romans de politique-fictions (Sansal, 2084, Houellebecq, Soumission, De Froment, État de nature).

2- On interrogera la façon dont la littérature met en scène pour les critiquer ou les dénoncer les formes d’oppression liées aux pouvoirs économique, social et sexuel. Comment les discours de l’entreprise et l’imaginaire néolibéral de la réussite sociale sont-ils retravaillés ou détournés par des fictions attentives aux pratiques sociolinguistiques à l’œuvre dans les stratégies du management et du marketing contemporains (Pilhers, Larnaudie, Massera, Beinstingel, Robinson) ? Comment le roman noir met-il en scène la subordination du pouvoir politique au pouvoir économique à travers la mise en scène de pratiques mafieuses (Manotti) ? De quelles manières les fictions du travail abordent-elles la question des luttes sociales (Filhol, Bertina) et des inégalités homme-femme (Dupays) ? Cette question ouvre plus largement sur la remise en question des rapports de domination sexuelle dans les fictions contemporaines. Dans le sillage ouvert par les études postcoloniales et les études de genre dans leurs développements les plus récents (cf. par exemple les essais de Mona Chollet (2018) ou de Laure Murat (2018) parus dans le contexte de l’affaire Weinstein et du phénomène viral #metoo), on pourra s’intéresser à la façon dont les œuvres littéraires – biofictions de femmes exploitées ou révoltées ; récits de lutte pour l’émancipation (Maryse Condé, Chloé Delaume, Nadia Boelhen) – interrogent les modes d’oppression mais aussi de libération de la parole des femmes. On pourra plus largement étudier les fictions contemporaines sous l’angle des phénomènes d’intersectionnalité dans l’espace social pensé à l’échelle globale (cf. par exemple Le féminisme décolonial de F. Vergès, 2019).

3- On examinera les représentations des pouvoirs institutionnel et culturel à l’échelle nationale ou internationale. À l’échelle nationale, on pourra s’intéresser à la façon dont la littérature contemporaine traite de la question du pouvoir dans le milieu académique. Nombre d’ouvrages (que l’on songe aux romans de Philippe Chardin (Alma mater), de Pierre Christin (Petits crimes contre les humanités) ou au roman graphique de Tiphaine Rivière (Carnet de thèse)) portent un regard critique sur nos propres institutions. À l’échelle internationale, on pourra s’intéresser à la façon dont les fictions interrogent les formes de domination culturelle que la France continue à exercer sur ses voisins européens ou ses anciennes colonies francophones. Qu’elles s’affranchissent du joug des valeurs occidentales (Patrick Chamoiseau, Leonora Miano) ou qu’elles disent l’écart entre “petites nations” et capitale, qu’elles se développent dans un voisinage immédiat avec la France, dans le cas de fictions belges, romande (Aude Seigne), ou dans un voisinage avec l’hégémonie américaine (dans le cas des littératures francophones d’Amérique), ces narrations figurent sur le plan thématique, diégétique (identité clivée des personnages) et/ou énonciatif (régionalismes, multilinguisme) la violence symbolique liée aux “effets de frontière” (P. Casanova, 2006) ou au “franco-universalisme” (P. Dirckx, 2006) qui profitent encore à la France en tant que nation dominante. Il est à noter que ces fictions peuvent mettre complètement le centre français à distance (Forêt contraire, Hélène Frédérick), ou considérer la “périphérie” (le Québec) comme un pôle de culture dominante face aux Premiers peuples (Taqawan, Eric Plamondon).

 

Ce dossier cherche à interroger la multiplicité des rapports entre fiction et pouvoirs, à la fois dans les représentations du pouvoir politique (historique ou contemporain), des multiples situations d’oppression (économique, culturel, sexuel), et des foyer de dominations institutionnelles. Sur quelles scènes se jouent le théâtre du pouvoir ? Comment les personnages agissent-ils à l’égard du pouvoir, comment sont-ils agis par lui ?

 

Echéance : 1er décembre 2019. Envoyez votre proposition de contribution, portant sur les littératures française et francophones, en français ou en anglais (environ 300 mots), à fixxion21@gmail.com (un rédacteur vous inscrira comme auteur et vous enverra le gabarit MSWord de la revue).
Après notification de la validation, le texte de l’article définitif (saisi dans le gabarit Word et respectant les styles et consignes du 
Protocole rédactionnel) est à envoyer à fixxion21@gmail.com avant le 15 juin 2020 pour évaluation par les pairs de la Revue critique de fixxion française contemporaine.
La revue accepte également des articles hors problématique du numéro.

 

 

Bibliographie

Jean-Pierre Bertrand, Frédéric Claisse et Justine Huppe, “Opus et modus operandi : agirs spécifiques et pouvoirs impropres de la littérature contemporaine (vue par elle-même)”, COnTEXTES [En ligne], 22 | 2019, mis en ligne le 18 février 2019, consulté le 25 février 2019.

Pascal Casanova, Jérôme Meizoz, Pascale Debruères, “Littérature française et littérature romande : effets de frontière”, A contrario, 2006/2 (Vol. 4), p. 154-163. 

Mona Chollet, Sorcières, Paris, Editions La Découverte, 2018.

Paul Dirckx, Les “Amis Belges”. Presses littéraires et franco-universalisme, Presses Universitaires de Rennes, coll. “Interférences”, 2006.

Michel Foucault, “Le sujet et le pouvoir” [1982] in Dits et écrits, IV, Gallimard, 1994.

Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle, Paris, Corti, 2017.

Jean-François Hamel, “Qu’est-ce qu’une politique de la littérature ? Éléments pour une histoire culturelle des théories de l’engagement”, dans Politiques de la littérature. Une traversée du xxe siècle français, sous la direction de Laurence Côté-Fournier, Elyse Guay & Jean-François Hamel, Cahier Figura, vol. 35, 2014.

Frédéric Martin-Achard, Voix intimes, voix sociales : usages du monologue romanesque aujourd’hui, Paris, Classiques Garnier, 2017.

Laure Murat, Une révolution sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein, Paris, Stock, 2018.

Françoise Vergès, Le féminisme décolonial, Paris, La Fabrique, 2019.