Appel à contributions: n° 14

Époque épique

dirigé par Dominique Combe et Thomas Conrad

 

Le manifeste Pour une littérature monde, publié en 2007, qui accusait le roman français de se complaire dans l’entre-soi et le narcissisme, paraît avoir fait long feu. Mais, si partial et injuste soit-il, le jugement de Jean Rouaud et Michel Le Bris aura du moins fait entendre la voix épique à travers “la rumeur de ces métropoles exponentielles où se heurtaient, se brassaient, se mêlaient les cultures de tous les continents”. C’est sous le signe de la phrase de Kipling : Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, reprise par Mathias Énard, que peut être placé un large pan de la production romanesque de ces dernières années. Au cinéma, la sortie du Réveil de la force confirme, si besoin était, l’actualité de l’épique.

En 1981, déjà, la revue Critique plaçait l’ensemble de l’œuvre de Claude Simon sous le double signe, éminemment politique, de “la terre” et de “la guerre”. Les archétypes hérités de l’Iliade, de l’Odyssée et de l’Énéide, aussi bien que des grands récits historiques ou religieux, continuent à hanter les romanciers contemporains.

C’est encore de pays et de territoires à parcourir, à conquérir ou à administrer, que rêvent les aventuriers ou voyageurs d’Olivier Rolin, Patrick Deville, Sylvain Tesson ou Maylis de Kerangal, dans Naissance d’un pont. Ces auteurs, “amoureux de cartes et d’estampes”, partagent la lecture de Jules Verne, Jack London, Blaise Cendrars ou Joseph Conrad, aussi bien que la mémoire des grands westerns. Antoine Volodine, Tierno Monénembo ou Laurent Gaudé mettent en scène des combattants épuisés, des souverains de royaumes lézardés ou d’empires menacés. Pour les exilés, les migrants et les populations déplacées d’une rive à l’autre de la Méditerranée ou de l’Atlantique, dans les romans de Dany Laferrière ou Fatou Diomé, se pose “l’énigme du retour”. Car la traversée conduit souvent à une plongée dans le “ventre de l’Atlantique”, à une Odyssée sans retour. L’épopée des “vaincus” évoquée par Édouard Glissant dans Poétique de la Relation est ainsi au cœur de nombreux romans, qui font puissamment résonner l’actualité. La guerre et la révolution, bien sûr, reviennent de manière obsessionnelle - qu’il s’agisse des deux guerres mondiales, de l’Algérie ou du Viet-Nam, de Che Guevara, de mai 68, du Rwanda, de la Bosnie ou, depuis 2001, de la “guerre contre la terreur”.  

Mais le combat, qui est au cœur de l’épos contemporain, est aussi celui d’une humanité confrontée aux forces de la nature, séismes, tsunamis ou cataclysmes qui se déchaînent, comme dans Ouragan de Laurent Gaudé. Les catastrophes écologiques ou nucléaires, définissent un épique apocalyptique dont se saisissent les thrillers et les cycles de l’heroic fantasy, qui croisent les mythologies du cinéma américain contemporain.

Face aux catastrophes naturelles, aux risques technologiques, aux guerres et aux conflits entre les États, les nations et les peuples, d’un bout à l’autre de la planète, les romanciers s’interrogent sur le sens de l’action héroïque. Dans Tigre en papier, le narrateur, double ironique d’Oliver Rolin, raconte à une jeune fille les hauts faits du groupe de militants de La Cause, à laquelle son père et lui-même ont appartenu dans les années 60-70 : “Ce que je crois c’est qu’on a été la dernière génération à rêver d’héroïsme. Maintenant ça paraît ridicule, ça vous paraît bon pour des cloches, et à vrai dire vous ne voyez plus ce que ça veut dire, je sais. […] Il fallait que la vie soit épique, sinon à quoi bon ?” Jean Rolin, dans L’explosion de la durite, se joue des lieux communs du récit épique. Comme au XIXe siècle, l’effondrement des mythes nationaux ou révolutionnaires nourrit un “romantisme de la désillusion”.

Comment, dès lors, écrire les chants brisés d’une “Iliade de notre temps” et représenter cette violence immémoriale, se demande Mathias Énard ? Comme le constate Édouard Glissant à propos de “l’épique moderne”, “la conscience de la nation” est “conscience de la relation” : le roman peut-il, par le souffle et la voix, produire un rythme aux proportions du Tout-monde, qui est aussi Chaos-monde ?  Comment les cycles ou les “œuvres-mondes” peuvent-ils retrouver l’ambition totalisante du projet épique ? Comment, en un mot, le roman peut-il inventer l’épopée “à venir” ?   

Telles sont quelques-unes des questions, parmi tant d’autres possibles, que le prochain dossier de Fixxion voudrait poser, dans les limites de la production romanesque en langue française depuis les années 1980.

 

Les propositions de contributions, environ 300 mots, en français ou en anglais, sont à envoyer d’ici le 1er juin 2016 à Dominique Combe et Thomas Conrad.Les articles définitifs seront à remettre avant le 1er décembre 2016 sur ce site (Soumissions) pour évaluation par le comité de la Revue critique de fixxion française contemporaine.

La revue accepte également des articles hors problématique du numéro.